CHAPITRE VIII
Description de la ville impériak de Cuzco.
L'Inga Manco Gapac fonda le premier la vilie impériale de Cuzco , que les Espagnols ont depuis honorée de plusieurs beaux titres \ sans lui ôter son nom propre ; ils l'appellent la grande ville de Cuzco, capitale des royaumes et des provinces du Pérou; Ils l'ont encore nommée Tolède-^la" Neuve ; mais ils ont aboli ce nom , parce qu'il leur a paru impropre. Car outre que Cuzco n'a point de ri-
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vièie qui Tcuvironne , comme Tolède , sa situation ne lui ressemble en aucune manière. Car elle a d'un côté une montagne fort haute , et de l'autre une grande plaine ] d'ailleurs ses rues sont larges , et ses places extrêmement grandes. Aussi est-ce pour cela que tous les Espagnols en général, et les notaires royaux se tiennent à son premier nom dans les écritures publiques*, mais on peut dire qu'il y a bien des rapports entre la ville de Cuzco|^et celle de Rome. Premièrement, elles ont été fondées Tune et l'autre par leurs premiers rois. Secondement , elles ont toutes deux conquis, et assujéti à leur empire diverses nations. En troisième lieu, les souverains de l'une et de l'autre ont fait un grand nombre de lois pour le gouvernement de leurs états ; et en quatrième lieu , elles ont produit de grands hommes , qu* n'ont pas moins excellé dans la morale que dans la politique. Que si de ce côté - là Rome a eu de Tavantage au-dessus de Cuzco, comme il n'en faut pas douter , ce n'a pas été pour en avoir eu de plus habiles , mais parce qu'elle a eu le bonheur de posséder les sciences , qui ont servi à immortaliser leurs grands hommes j qui ont ét^ également versés dans les armes et dans les lettres. Les uns ont fait de grandes actions en tems de paix et de guerre, et les autres les ont écrites pour l'honneur de leur [)alrio , et pour en conserver la lué-
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moire à leurs concitoyens. Comrac ers deux choses sont héroïques et illubtres^ il serait bien difficile, ce me semble , de coàclure à laquelle des deux on doit donner la préférence. Le grs^nd Jules César , qui les a glorieusement exercées lune et Tau** tre , en pourra être un juge com|.étent. Il y en a cependant qui mettront en doute s'il faut préfe* rcr aux hommes d'épée les gens de lettres qui , par leurs écrits , ont immortalisé leurs belles actions i ou bien s'il faut faire plus de cas de ces antres qui leur ont donné matière d'écrire par leurs exploits. On peut alléguer à mon avis bien des raisons en faveur des deux partis ; mais je les laissjerai à part , pour m'arréter sur le malheur de ma patrie. Elle ^ produit des hommes illustres dans ks armes , capables, par la beauté de leur génie , de pénétrer les sciences les plus relevées , mais qui néanmoins en ont été dépourvus, parce que les lettres n'étaient point connues dans leur pays j celte ignorance est cause qu'ils n'ont pas transmis à la postérité leurs exploits , non plus queleurs paroles mémorables, qui par conséquent ont été n^alheureusement ensevelies dans le silence , avec tout l'état de leur république. Il est vrai qu'il nous en est resté quelques fragmens , mais ce n'a été que par une tradition assez incertaine de père en fils , qui même s'est perdue enfin par la révolution du tems et la domination cLran-
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gère , suivant le cours ordinaire des empires les plus florissans qui sont sujets à ces décadences. Gomme j'ai donc eu dessein de rafraîchir la mémoire de ce peu d'antiquités qui sont restées des ruines de mon pays , j'ai entrepris -volontiers ce pénible ouvrage, pourempêcher qu'elles ne se perdisententièrement, et pour faire connaître l'étatde cette ancienne république. Mais parce que Cutco est comme la mère et la reine de ce vaste empire, j'en ferai dans ce chapitre une description particulière , tirée de la tradition que j'en ai eue de mes parens , et de ce que j'en ai vu de mes propresyeux. Je diraidonc comment s'appelaient anciennement les quartiers de cette grande ville , qui conservaient encore leurs anciens noms au tems que j'en partis , c'est-a-dire en i56o. Mais on en a changé depuis quelques-uns dans les ])aroisses.
Le roi Manco Capac ayant considéré les grandes commodités de la belle vallée de Guzco , et son agréable situation dans une campagne fort large , environnée de tous côtés de hautes montagnes, ou coulent quatre ruisseaux qui arrosent toute la vallée , sans y comprendre une fort belle fontaine dont on tire du sel , et remarquant d'ailleurs la fertilité du pays et la bonté de l'air , il résolut d'y fonder la capitale de son empire. Il suivit en cela l'intention du soleil
son père , si Von en ci oit les Indiens* Ce climat est plus froid que chaud , quoique pourtant il ne le soit pas si fort , que les habitans aient besoin de recourir au feu pour se chauffer y car ils sW peuvent passer ^ pourvu qu'ils se tiennent dans une chambre qui ne soit pas exposée au grand air ; aussi peuvent-ils aller habilles en hiver comme en été , sans que cela les incommode , et se couvrir de même quand ils se couchent. Ainsi le climat est également tempéré toute l'année, en quelque degré que ce soit , de froid ou de clialeur, que l'on considère les diverses contrées de cet empire; et comme ce climat &^t aussi fort sec , la viande y est si peu sujète à se corrompre , que si l'on en met une pièce dans une chambre , oii Ton laisse les fenêtres ouvertes , elle se conservera cent jours, si Ton veut, et deviendra sèche comme un jambon , bien loin de se gâter. Voilà ce que je puis assurer touchant la chair du bétail de ce pays-là : mais je n'oserais assurer la même chose de celui qu'on y a fait venir d'Espagne , parce que les qualités en étant peut-être diffirentes, elles pourraient causer aussi des effets différens , outre qu'au tems que j'y étais on n'y tuait encore aucun bétail de celui que les Espagnols y avaient amené. D'ailleurs , il n'y a que fort peu de mouches dans toute la ville de Cuzco, encore se tiennent-elles au soleil , sans qu'il en
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entre aucune dans les maisons. On n*y voitpoint des guêpes , ni d'autres insectes nuisibles. Les premières maisons de cette ville furent bâties au bas de la colline appelée Sacsahuamam , qui est entre Torient et le septentrion de la ville. LessuC' cesseurs de Manco Capac bâtirent depuis au sommet de la même montagne cette haute forteresse, qui fut démolie par les Espagnols dès qu'ils s'en furent ren:lus les maîtres. Nous avons remarqué au commencement que la ville était divisée en deux parties. Le chemin d'Anlisuyu, qui regarde l'orient, en fais.iit la séparation ; la partie septentrionale se nommait Ilanan-Cuzco , c'est-à-dire, Ciizco-la-IIaute , et celle du midi Hurin-Cuzco, c'est-à-dire , Cu/xo-la-Basse. Le nom du principal ([uartier de cette ville était Collecampata; j'ignore la signification de ce nom , c'était peut-être un mot particulier des Incas. Le mot paUi , signifie un lieu fort large , fait en forme de galerie ^ il signifie encore un escalier , ou un degré ^ et un |)erron.
Ce fut en ce quartier que Manco Capac fit bâtir son palais royal , qui échut depuis â Paullu, (ils de Huayna Capac. Je me souviens d'y avoir vu tout auprès une espèce de halle fort grande (^t spacieuse, qui servait à solenniscr les princij)al(îs fêtes en tems de pluie. Quand je partis de Cuzco , ce seul bâtiment était sur pied , car il no
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restait plus que les masures du palais ; et des autres semblables édifices. Passant plus avant du côté d'orient on trouvait le quartier de Gantutpata; c'està-dire^ le Parterre-aux-ŒilIets , ainsi nommé à cause du mot cantut qui est une fleur à peu près semblable aux œillets d'Espagne, dont il ny en avaitaucun en ce pays-là avant que les Espagnols s'en fussent rendus les maîtres. Cette fleur ressemble à peu près à celle que produit l'aubépine de Portugal, excepté qu'elle est plus grande. Que si l'on va encore plus avant du même côté, on entre dans un autre carrefour nommé Pumacurcu , c'est-à-dire, la Porte-aux-Lions , à cause que c'était là qu'on les attachait avant que de 1rs présenter à l'inca, en attendant qu'on eut un peu adouci Jour fougue, pour les mettre au lieu destiné à leur servir de gîte. Il y a une autre fort grande rue jointe à celle-là, appelée Tococachij j'ignore la signification de ce nom-là; je sais bien que foco signifie fenêtre , et cachi du sel; mais que voudrait dire sel de fenêtre? Il faut donc, à mon avis, que ce soit un nom propre qui ait une autre signification que je ne sais pas. Le couvent des religieux de Saint-François fut premièrement bâti en ce c|uartier-lù, d'où, si l'on va du côté du midi, on trouve le carrefour de Munaycença , qui veut dire aifne^narine ] muua signifie aimer. et cença, narine. Mais je ne saurais dire pour-
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quoi ils imposèrent ce nom à cette rue, quoii{Uc ce ne fïit pus san» quelque sujet, ni»ans une par^' ticulière superstition , parce qu'on ne donnait jamais de noms au hasard. Apre» cette rue, tirant vers le midi , suit celle deHimacj)ampa, qui est fort grande , et qui signifie la place qui parle y parce que c\;tait dans cette rue que les Incas faisaient publier leurs (klits. Ces ordonnances étaient puhlires en certain tenis de i'ann<^(;, utin que Ich habituns nVn prétendissent cause d'ignorance ^ et qu'ils se missent en devoir de les exécuter ; on lui donna aussi ce nom, purce que la place publicpie par où l'on alluit a Collasuyu, était en ce quartier. En sortant de cette rue, lirant encore vers le midi, l'on entre dansclle dePumapehujian, qui signifie; (fucua de lion , parce que ce carrefour aboutit en pointe par deux ruisseaux qui vont se joindre ensemble. On lui donna encore ce nom jniur faire connaître que cette rue étaitla dernière de la ville, ou peut-être parce qu'on y nourrissait des lions et d'autres animaux sauvages. Asse/Join de ce cpiartier, du côté d'occident, il y avait \i\\ bourg de plus de trois cents maisons, appelé C(iy(tucacUi\ il était éloigné des dernières maisons de la ville de plus de mille pas. Je parle de Tan i5()(); car au tems oii j'écris ceci, qui est en V \\\ \i\[)iK^ vx\ bourg, à ce que Ton m'a dit, s'est aviincé jusqu(! dans la ville, u c.iuse des bi>
timens qu'on y a faits qui l'environnent de toutes purts.
A mille autres pas de la ville, on trouve le quartier de Chnquillebaca,qui me sembleétre un nom propre; ou bien, s'il çst composé, il n'est pas moins absurde que les autres. De ce lieu-là , l'on prend le grand chemin qui mène à Gontisuyu; il y a tout au|>rés de ce dernier endroit deux conduits dont l'eau est extrêmement belle , et vient par des aqueducs qui sont sous terre; c'est un ouvrage fort antique, et dont la source est inconnue aux Indiens, soit qu'ils n'en aient point eu de tradition, ou qu'elle se soit perdue avec le tems. Ils en appellent les tuyaux coUquemachuay, c'est-àdire couleuvres d'argent, à cause de la ressemblance de l'eau avec ce métail y et des tuyaux avec les couleuvres , parce qu'ils vont en serpentant comme ces animaux. J'ai appris depuis que la ville s'est déjà peuplée de ce côté-là jusqu'à Chaquillchaca. Si Ton continue de faire le même tour , allant de l'occident au nord , Ton trouve une autre rue appelée Piclva , qui est hors la ville , et aboutit à celle de Quillipata. Plus avant , au nord de la ville, allant par le même circuit, est l'avenue de Garmença, nom propre « it qui n'est point de la langue générale, par oii Ton gagne le grand ihemin qui conduit à Chînchasuyu. On va de cette ayenue, en continuant
toujours ce circuit du côté dWient, dans le carrefour de llaucapuncu, c'^est-à-dire , laPorte-du- Sancluaire, parce que, comme nous avons dil ci-devant, le mot liuaca signifiait, outre plusieurs autres choses, temple ou sanctuaire. Le mot puncu signifie porte, et ce lieu est ainsi nommé parce qu'un grand ruisseuu qui passe par le milieu de la principale place de Guzco entre par cette rue. Il y a à côte de ce ruisseau une rue fort large et fort longue; l'une et Tautre traversent la ville et aboutissent à une lieue et demie, dans le grand chemin de Callasuyu. Us appelèrent Tavcnue de ce ruisseau et de cette rue la Porte-du- Sanctuaire ou du Temple, à cause que les habilans de celte ville tenaient pour sacrées toutes les autres rues par oii Ton allait au temple dusoleilet à la maison drs vierges choisies; ces rues étaient aussi dédiées au soleil. Us appelèrent aussi Queuede-Lion le lieu par oii Ton en sortait, pour montrer par*là que comme leur ville était sainte par rapport aux lois et à la religion, ainsi on la pouvait c(»mparcr au lion en v&leur , et en grandeur de courage par rapport aux armes. Ce quartier de lluacapuncu va se joindre à celui de CoUcampala, par où nous avons commencé le tour delà ville, de sorte (|u'il se trouve fait entièrement.
RiHS DU PÉROU. /^fj