‹ Histoire des insectes, traitant de leurs moeurs et de leurs métamorphoses en général et comprenant une nouvelle classification fondée sur leurs rapports naturelsChapitre 24 sur 58 · DE LA TRIBU DES FORMICIENS EN FAMILLES, GROUPES ET GENRES · texte numérisé non relu

DE LA TRIBU DES FORMICIENS EN FAMILLES, GROUPES ET GENRES

1'° Famille. DORYLIDES. Antennes filiformes, insérées près de la bouche. Abdomen long, cylindrique.

Genre 1. LABIDE. Jur. Palpes maxillaires de deux articles. Gre, 2. DORYLE. Fabr. Palpes maxillaires de quatre articles. 2° Famille. FORMICIDES, Antennes coudées. Abdomenovalaire.

Groupe 1. MYRMICITES. Premier segment de l'abdomen formant deux nœuds. Femelles pourvues d'un aiguillon:

Gre. 1. cRyprooère. Latr. Corps inerme. Palpes longs; les maxillaires de cinq articles, les labiaux

de quatre.

Gre. 2. AITE, Fabr. Corps inerme. Palpes très-courts. Gre. 3. orconoms. Zatr. Corps épineux. Palpes très-courts. Gre. 4. EGITON. ZLabr. Palpes très-petits. Mandibules très-lon-

gues el très-étroites.

Gre. 5. myrmica. Zatr. Palpes maxillaires frès-longs, de six articles. Mandibules triangulaires.

Gpe. 2. PONÉRITES. Premier segment de l'abdomen formant un seul nœud. Femelles pour« vues d'un aiguillon

Gre. 1. onowrowacne. Latr. 'Tète en carré long, très-échancrée

en arrière.

Gre. 2. PONERE. Lalr. ‘Fête triangulaire, à peine échancrée. Gpe. 3. FORMICITES. Premier segment de l'abdomen for-

mant un seul nœud. Femelles et neutres sans aiguillon.

Gre. 1. rozverGus. Latr. Mandibules étroites, arquées et terminées en pointe crochue.

Gre. 2. FOURMI. Lin. Mandibulestriongulaires, très-dentées.

Nous avons bien peu de chose à dire sur la première famille des Formiciens, celle des ponyzines. Ce sont des insectes exotiques, dont les mâles seuls sont connus. Toutestencore ignorésurleurs habitudes. Aussi, tantôt ils ont été placés dans la même famille que les Mutillides ; tantôt ils ont été plus rapprochés des Formiciens. L’'examen deleurs caractères zoologiques nous a fait reconnaître ce dernier rapprochement comme plus fondé.

Quoi qu'il en soit, la famille des Dorylides comprend actuellement deux genres auxquels il faudra peut-être ajouter celui d’Ænicte de M. Schuckard,; celui des Doryles, auquel nous rattachons comme simple division les Rhog-

- mus de M. Schuckard, composé de quelques espèces propres à l'Afrique méridionale, et le genre Labide, dont on a décrit une vinglaine d'espèces , ayant été toutes recueillies dans l'Amérique méridionale.

Au contraire, la famille des FoRMICIDES doit être considérée comme l’une des plus intéressantes dans toute la classedes insectes. Les Formicides, c'est-à-dire les Fourmis en général, ont été déjà laborieusement étudiées, quoiqu'il reste encore à faire des observations pleines d’intérêt sur ces insectes vraiment dignes de notre admiration. En effet si les Abeilles, si les Osmies, si les Guêpes sont regardés, à justetitre, comme les insectes les plus indus-

trieux, que penserons-nous des Fourmis? C'est un peuple

tout entier, personne ne l'ignore, qui agit comme les Abeilles avec un ensemble surprenant. Le but de tant de travaux est toujours le soin de la progéniture, le besoin de perpétuer la race. Comme chez nos Apides, ilexiste parmi les Fourmis trois sortes d'individus : des mâles, qui naissentexclusivementpour féconder les femelles ; des femelles, qui ne vivent que pour perpétuer l'espèce; et des ouvrières, c'est-à-dire des individus neutres, devant donner leurs soins à la mère et à ses jeunes, devant leur apporter leur nourriture quotidienne, devant leur construire de; demeures qui les abritent contre toute espèce de danger. out ceci nous rappelle, à chaque mot, l’histoire des Abeilles. Il y alà unegrande ressemblance ; mais chez les Fourmis il y a peut-être quelque chose de plus beau encore. Plusieurs femelles, plusieurs mères, nous pourrions peut-être dire plusieurs Reines , comme on le dit pour les sociétés d'Âbeilles, vivent ensemble, habitent la même retraite, et jamais aucune mésintelligence n’éclate entre elles. Nous n'avons pas ici ces combats iniques qui ont lieu chez les Abeilles. La société des Fourmis est donc plus parfaite ; c'est au moins ce qui nous semble. Malheureusement, tandisque les premières constituent un bien précieux pour l'homme, les autres sont regardées par lui comme un fléau. Les Fourmis ne produisent rien qui puisse servir à notre industrie ; bien plus, elles nous nuisent souvent en creusant la terre; en s’introduisant daus nos maisons, où elles s’établissent quelquefois dans des poutres qu'elles perforent en tout sens ; elles nous dévorent, parfois, les substances que nous voudrions conserver ; elles sont incommodes par l'odeur qu’elles répandent, par la piqüre qu’elles font sentir quand elles s’introduisent jusque dans nos vêtements. Aussi, l'homme de la campagne extermine-t-il chaque

Fourmi qu'il rencontre : il cherche sans cesse à les détruire. D'ailleurs, il s’imagine que le mal que causent ces insectes est plus grand qu'il ne l’est en effet.

Pour quelques moments nous demandons grâce pour la pauvre Fourmi, qui a le malheur de déplaire à un si haut degré, et seulement en faveur de son industrie et de ses labeurs, qui pourraient servir d'exemples à bien des hommes.

Les Fourmis ont été étudiées par divers observateurs qui méritent toute confiance. Nous devons citer comme les principaux, le célèbre Réaumur, dont le nom se présente à chaque instant sous notre plume ; Latreille, peut-être encore le premier entomologiste qui ait existé, et Huber, non pas l'infortuné aveugle qui a tant aimé les abeilles, mais son fils, qui s’est épris d’une passion tout aussi grande pour les fourmis que son père pour les Abeilles, et qui aécrit leur histoire d’une manière digne des plus grands éloges.

Il n'est presque pas de naturalistes, surtout parmi ceux qui consacrent leur vie tout entière à l'étude des insectes, qui n'aient observé plus ou moins les laborieuses Fourmis. Aussi, nombre de faits concernant leur histoire sont depuis longtemps acquis à la science; mais les investigations scientifiques sont sans bornes, et il reste certainement à découvrir encore.

Ces Hyménoptères , qui vivent en sociétés nombreuses, construisent des demeures quelquefois immenses où des milliers d'individus travaillent constamment, La grande diversité que l’on remarque entre les habitations des Fourmis, selon les genres, et selon les espèces, tant sous le rapport du choix des matériaux que sous celui de leur emploi, nous force à parler séparément de ce qui est relatif à ce travail aux divers genres et espèces.

La manière dont les larves s’accroissent, aussi bien que la nature des soins dont elles sont l’objet de la part des ouvrières, nous paraissent plus du domaine de la généralité, quoique ces observations aient été faites sur. les espèces indigènes. Nous rapporterons done, dès à présent, tout ce qui appartient à ce genre d'occupation. Huber a si bien vu tout, que c’est lui qui fera les frais du récit.

C’est au bout d’une quinzaine de jours après la ponte, nous dit-il, que la larve brise la coquille de son œuf; son corps est d’une transparence parfaite; on y distingue une tête et des anneaux, mais aucun vestige de pattes, ni d’appendices articulés.

Les ouvrières doivent s'occuper constamment de ces larves. Dès les premiers moments, une troupe d’entre elles semble préposée à leur garde, toutes prêtes à repousser les agressions.

Mais , à peine le soleil commence-t-il à jeter ses rayons que les Fourmis placées en dehors de la fourmilière vont au plus vite en avertir celles qui sont restées dans leur intérieur ; elles les touchentavec leurs antennes, elles les entraînent avec leurs mandibules, pour leur faire comprendre de quoi il s’agit.

La scènela plus singulière et la plus animée va se passer alors. En peu d’instants toutes les issues sont encombrées par’ les Fourmis, qui se pressent vers le dehors. Les larves sont emportées, en même temps, par les ouvrières, pour être placées au sommet de la fourmilière, et ressentir les effets de la chaleur du soleil. Les larves des femelles, plus grosses que celles des mâles et des neutres, sont transportéesavec plus de difficultés à traversles passages étroits de l'habitation ; mais on redouble d'efforts, et on parvient toujours à les déposer près de celles des autres individus.

Pendant quelques instants, on voit ordinairement les Fourmis elles-mêmes se tenir réunies en groupes nombreux à la surface de la fourmilière, et se complaire aussi sous l'influence du soleil.

Cependant elles ne laissent pas longtemps les larves exposées à une chaleur directe aussi forte ; elles les retirent bientôt pour les mettre dans des loges peu profondes, où elles peuvent encore ressentir une chaleur pleinement suffisante.

Quand le moment de nourrir ces larves est arrivé, chaque Fourmi s'approche de l’une d'elles, et lui donne sa nourriture.

Ces insectes ne préparent point de subsistances, comme le font les Apiens et les Vespiens : chaque jour ils dégorgent par leur bouche les fluides qu'ils ont puisés sur divers objets ; ils écartent leurs mandibules, et c'est dans leur bouche même que leurs larves humeïñt leur nourriture.

Les Fourmis, comme on sait, s’en prennent à toutes les substances : on les voitse fepaître sur les viandes fraiches ou corrompues, sur les fruits , particulièrement sur tout ce qui est sucré : elles sont aussi très-friandes d’un liquide particulier que les pucerons sécrètent par deux petits tubes situés à l'extrémité de leur corps.

Chaque fois qu'il existe des pucerons sur une plante, on y rencontre des Fourmis.

Celles-ci montent et descendent le long des tiges, harcè: lentles pucerons et les excitentavec leurs antennes et leurs palpes, pour les forcer à dégorger le liquide désiré. Jamais, du reste, les Fourmis ne leur font aucun mal. On assure seulement que parfois elles emportent ces pucerons, pour les placer sur des plantes dans le voisinage, ou au sein

même de leur fourmilière, afin de n'avoir pas à aller les 10,

chercher si loin. Ce sont leurs véritables esclaves : Linné les a appelés les Vaches des Fourmis. Huber s’'écrie : On n'aurait pas deviné que les Fourmis fussent des peuples pasteurs. 1

Des voyageurs, qui nous ont affirmé que l’on ne rencontrait.pas de pucerons dans les régions équatoriales, ont vu les Fourmis faire lemême manége auprès de certains insectes homoptères, qui sécrètent également divers liquides.

Les soins que les Formicides donnent aux larves ne consistent pas seulement à leur procurer une température convenable et la nourriture nécessaire; elles doivent encore les entretenir dans une extrême propreté : avec leurs palpes elles les nettoient parfaitement et nelaissent jamais le moindre grain de poussière sur leur corps.

Au moment des mues que subissent leslarves, ellessont occupées fréquemment à tirailler leur peau, à l'étendre et à la ramollir.

Quand les larves ont pris tout leur accroissement, elles se filent, au moins dans la plupart des espèces, une coque soyeuse d’un tissu très-serré, d’une formeoblongue, d'une couleur plus ou moins grise ou jaunâtre : elles subissent alors leur transformation en nymphe.

Toutes les larves des Formicides ne se filent pas de co— que pour se métamorphoser : celles qui appartiennent à nos deux premiers groupes sont dans ce cas.

Les nymphes de Fourmis (pl. 5, fig. 4) sont d’abord d'un blanc pur; mais elles changent successivement de couleur : elles passent bientôt au jaune pâle, ensuite au roussâtre, puis elles deviennent brunes, et enfin presque noires.

L'insecte parfait, venant à éclore, ne sait pas rompre la

coque de soie qu'il a filée à l’état de larve, comme le font presque tous les autres insectes. Leurs mâchoires ne sont sans doute pas encore assez solidifiées pour la déchirer. Ce sont les ouvrières qui se chargent de cette opération; et, ce qu'il y a deremarquable, c'est qu’elles savent toujours connaître le moment où l’insecte va éclore, car elles ne se trompent jamais.

Ge n’est pas sans difficultés que ces laborieuses ouvrières viennent déchirer la coque des pauvres prisonuières. Plusieurs individus se mettent à la fois après la même; ils commencent par arracher, et c'est toujours à la partie supérieure, quelques fragments de soie, pour amincir L'étoffe; ils parviennent à la percer, à force de la pincer et de la tordre en divers sens , et à l'entamer complétement en passant leurs mandibules au travers.

Mais il leur faut encore agrandir l’ouverture, pour que linsecte nouveau puisse sortir. C’est quand cette opération est achevée qu'ils commencent à en tirer la prisonnière,en prenant les plus grandes précautions pour ne lui faire aucun mal. Le malheureux insecte n’est cependant pasàce momentlibre de prendre son essor ; son état exige encore des soins de la part des ouvrières ; il est encore revêtu de l'enveloppe de la nymphe. Ce sont celles-ci qui doivent l'en débarrasser. Peu à peu le nouveau-né ayant ses antennes et ses pattes dégagées, commence à marcher; les ouvrières lui apportent aussitôt de lanourriture, dont il paraîtavoir un pressant besoin. Pendant plusieurs jours encore, les habitants de la fourmilière donnent une attention particulière aux individus qui viennent de naïitre ; ils leur apportent la subsistance quotidienne ; ils les accompagnent en tous lieux, comme pour leur faire convaître toutes les issues de l'habitation. Les laborieuses

ouvrières s’acquittent également du soin difficile d'étendre les ailes des individus mâles et femelles qui viennent d’éclore, et elles s'en acquittent toujours avec une assez grande adresse pour ne pas rompre ces membranes fragiles. Enfin elles ne cessent de diriger tous leurs mouvements jusqu’à l'instant où ceux-ci vont quitter la fourmilière, pour satisfaire aux besoins de la reproduction.

Les nids des Fourmis, plus connus généralement sous le nom de fourmilières, varient beaucoup, quant à la forme et à l'emploi des matériaux, selon les espèces. Cependant c'est toujours le bois ou la terre qui fait les frais du domicile.

Les Fourmis qui emploient la terre commencent par creuser et déblayer, de manière à pouvoir établir des chambres et des corridors, disposés les uns au-dessous des autres et communiquant entre eux par des passages quelquefois verticaux. Toute la terre qui est retirée à l'intérieur est portée au-dessus, pour protéger les étages souterrains. Différents matériaux soht ordinairement mélangés avec cette terre; ce sont des brins de paille, des fragments de bois, des feuilles desséchées, même de petites pierres,

Certaines Fourmis, que l’on nomme Mineuses, n’apportent point de matériaux étrangers, et se contentent d'amasser, au-dessus de leur fourmilière, la terre qu’elles ont déblayée et qui leursert encore à former de nouvelles chambres et de nouvelles galeries.

Les espèces qui construisent dans le bois, s'établissent fréquemment dans des arbres déjà creusés par d’autres insectes; et, profitant du‘local, elles le disposent d’une manière commode, en établissant des galeries et des compartiments avec les fragments ou la sciure du bois, et les

consolidant avec la matière agglutinante qu'elles ont la propriété de sécréter.

Cette immense quantité de chambres et de galeries que l'on remarque dans une fourmilière sont d’une véritable nécessité pour le service de l’habitation.

Les unes contiennent des œufs, les autres des larves ou des nymphes, celles dechaque sorte d'individus étant aussi séparées.

Nous ne connaissons pas encore à beaucoup près toutes les constructions des Fourmis. Cependant il est certain que plusieurs espèces exotiques en font de très-remarquables. Quelques-uns de ces nids ont été rapportés par divers voyageurs, mais malheureusement presque toujours sans les architectes.

C’est ainsi que le Muséum d'histoire naturelle de Paris renferme une de ces demeures rapportée des Indes orientales, que l’on pourrait comparer à une forteresse. Ce nid, qui a près d'un pied de diamètre, cst formé entièrement d'une terre jaune, ressemblant assez à de la terre glaise. C'est un immense labyrinthe dont le chemin est gawni, dans toute sa longueur, d'un mur assez élevé pour protéger les travailleurs. Cette habitation n'offre qu'une seule ouverture à son sommet, par laquelle redescen- . daient les Fourmis.

Un autre nid, rapporté d'Amérique, ne présente à la vue qu'une masse immense de petites branches de bois enchevêtrées les unes dans les autres; la forme de cette demeure n’est pas moins singulière ; elle est parfaitement ronde comme un fromage de Hollande.

Enfin, nous connaissons encore le nid d’une espèce du Sénégal, la Fourmi émeraude (Formica smaragdula), qui construit une habitation, composée de feuilles ajustées, parmi les branches d’arbres.

Celui de la Fourmi fongueuse de la Guyane (Formica fungosa, Fab.) qui est formé d’une matière cotonneuse, ayant tout à fait l'apparence d’amadou, et qui est tirée des capsules du Bombax.

M. Lund a décrit une fourmi du Brésil (F. merdicola, Lund.) qui établit son nid sur des tiges d’arbustes, avec les excréments desséchés des chevaux ou des mules.

Au moment où les Fourmis doivent s’accoupler, les mâles et les femelles sortent de la fourmilière; car, bien qu'ils se trouvent réunis fréquemment dans l'intérieur du domicile, il ne paraît pas qu'il y ait jamais rapprochement entre les sexes : ils sortent donc comme le font les Abeilles, les Guêpes, etc.; ils s'élèvent dans les airs, et, bientôt après, les femelles reviennent à l'habitation fécondées pour toute leur vie.

Les mâles étant beaucoup plus nombreux, tous n’ont pas l'honneur de perpétuer la race, mais ils meurent tous peu de temps après être sortis de la fourmilière. Quand ils l'ont quittée, ils ne doivent jamais y rentrer. Lorsque les femelles de Fourmis reviennent à l'habitation, leurs ailes leur sont enlevées par les ouvrières ; quelquefois elles se les arrachent elles-mêmes. Ces appendices tenant peu, une semblable mutilation ne paraît pas leur coûter beaucoup. Hl est dit alors qu'elles ne doivent plus sortir de leur retraite ; elles doivent y passer toute leur existence ; elles doivent y mourir.

Dès que les mâles et les femelles ont pris leurs ébats ensemble, les ouvrières se mettent en observation pour recueillir les femelles qui reviennent après avoir été fécondées : elles s'empressent de les emporter dans les loges les plus profondes de la fourmilière, où elles recevront les soins les plus assidus, où elles seront sûrement à l'abri de tout danger.

En traitant de l'histoire des Abeilles nous avons déjà dit quelques mots de ce qui nous paraissait être linstinet, et dece qui nous paraissait être l'intelligence. Nous y reviendrons à l’occasion des Fourmis. Chez ces insectes, comme chez les premiers, l'intelligence nous semble apparaître dans une foule de cas. On reconnait chez les Fourmis le discernement, le jugement, dans une foule de leurs actes. Si vous écrasez, si vous bouseulez une partie d'une fourmilière, vous voyezaussi que les individus qui sont àla portéese mettenten étatd’agression ,etqu'aussitôt quelques autres vont prévenir tous les habitants qui sont logés dans lesétages inférieurs de la fourmilière. Alors, en peu d’instants, on voit accourir, de toutes les parties de l'habitation, une masse d’ouvrières, qui, en un clin d'œil, ont toutes compris qu'un danger les menaçait: elles se jettent ordinairement sur l’agresseur et cherchentà se venger sur lui du dommage qu'il leur a causé.

Si une Fourmi étrangère vient à pénétrer dans la fourmilière, elle en est aussitôt chassée par les habitants.

Si les habitants de deux fourmilières trop rapprochées viennent à se rencontrer souvent, et à se gêner dans leurs opérations , des combats ont lieu avee un ordre et un ensemble admirables.

Lorsqu'une Fourmi a été blessée, celles qui la rencontrent, s 'empressent de lui porter secours et de la tABRO ter au dômicile commun.

En toute occasion, on voit les Fourmis se à communiquer leurs idées, Si quelques-unes ont dans la pensée de s’oceuper d’un travail quelconque, elles savent communiquer leur intention aux autres; si un danger les menace, elles s’avertissent mutuellement. Il n’est pas rare de voir des ouvrières se tirailler l’une l’autre etse frapper de leurs antennes pour se faire comprendre réciproquement.

A chaque instant nous voyons la raison, l'intelligence apparaître dans les divers actes qu’exécutent les Fourmis, bien que la plupart de leurs travaux semblent étre entrepris instinctivement. Ici, comme chez les Abeilles, nous voyons ces deux facultés paraissant se confondre; mais, chez les Fourmis, l'intelligence nous paraît se produire encore plus fréquemment.

On trouvera aussi dans l'histoire particulière de chaque genre de la tribu des Formiciens divers faits qui nous mon. treront combien sont surprenantes les habitudes de quelques espèces.

On sait que les Fourmis ontla propriété d’éjaculer un liquide acide qui a recu quelques applications dans les arts ; il a été nommé par les chimistes Acide formique.

Notre premier groupe de la famille des Formicides, celui des Mynmicrres, comprend cinq genres, généralementadoptés, ce sont les Cryptocères donton necompte que peu d’espèces, toutes exotiques, dont les habitudes particulières n’ont guère été observées. On a prétendu qu’elles ne vivaient pas en société comme les autres fourmis, ce qui est très-peu vraisemblable. Les Attes, bien reconnaissables à leur tête très-grosse par rapport au corps, sont la plupart européennes. L'espèce type du genre est l’Atte maconne ( Af{a struclor, Lal.), qui est assez répandue en France, où elle construit des nids dans le sable, et forme avec la terre qu'elle en retire une sorte de eouvercle à l’entrée.

Le genre OEcodome a pour type une espèce de l’Amérique méridionale, l'OE. céphalote ( dE. cephalotes, Latr.) longue de sept à dix lignes, d’un brun marron ou noirâtre, avec la tête très-grande et luisante, divisée et biépineuse postérieurement, et le corselet armé de six tubercules (pl.5, fig. 6, (ouvrière). \

Cette curieuse Fourmi coupe les feuilles des arbres et les emporte pour construire son nid : elle a été observée parun voyageur français, M. Lund, qui nous rapporte le fait suivant :

J'avaistoujours regardé, dit ce naturaliste, comme exagérés lesrécits que font les voyageurs du tort que certaines Fourmis causentaux arbres, en les dépouillant de leurs feuilles ; mais voici un fait dont j'ai été moi-même témoin , et qui est relatif à l'espèce connue depuis longtemps sous le nom d'OEcodome à grosse tête (0E. cephglotes). Passant, un jour, près d’un arbre presque isolé, je fus surpris d'entendre, par un temps calme, des feuilles qui tombaient comme de la pluie.

Ce qui augmenta mon étonnement, c’est que les feuilles détachées avaient leur couleur naturelle, et que l'arbre semblait jouir de toute sa vigueur; je m'approchai pour trouver l’explication de ce phénomène, et je vis qu'à peu près sur chaque pétiole était postée une fourmi qui travaillait de toute sa force. Le pétiole était bientôt coupé, et la feuille tombait par terre. Une autre scène se passait au pied de l'arbre. La terre était couverte de Fourmis oc cupées à découper les feuilles, àmesure qu'ellestombaient, et lesmorceaux étaient sur-le-champ transportés dans le nid. En moins d’une heure le grand œuvre s'accomplit sous mes yeux, et l'arbre resta entièrement dépouillé.

Les Écitons se composent de quelques espèces américaines.

Le genre Myrmica comprend plusieurs espèces indigènes. La plus commune en France est la Fourmi rouge (Myrmica rubra); elle est rougeâtre, avec le premier nœud uni-épineux en dessous ; l'abdomen lisse, brillant,

aant le premier anneau brunâtre. Cette Fourmi établit son

nid dans la terre, sous des pierres ou sous des détritus de végétaux.

Unetrès-petite espèce de ce genre(#. domestica, Schuk.) a dans ces derniers temps causé de grandes dévastations en Angleterre, dans les maisons d’une partie de Londres et à Brigthon, où elle établit son domicile et dévaste tout ce qui est à sa portée.

Le second groupe de la famille des Formicides, celui des PonÉRITES, ne renferme que deux genres , les Odontomaques , appartenant au nouveau-monde, etles Ponères, qui sont aussi la plupart américaines ; une seule est européenne; elle est d’un brun foncé glabre et luisant, ayant la tête d’un brun jaunâtre en avant. On la trouve ordinairement sous les pierres, réunie en petites sociétés de quelques individus.

Le dernier groupe , celui des Formicrres, n’est égales ment composé que de deux genres, très-distinets de ceux des groupes précédents par l'absence d’aiguillon chez les femelles et les neutres.

Les Formicites ont été plus étudiées que les Ponérites et les Myrmécites, la plupart étant européennes. Ce sont celles-là qui ont été observées par Huber; ce sont les travaux de ces espèces dont il nous a si bien tracé l'his: toire, |

Le genre Polyergue a pour type une espèce assez commune en France, c’est le Polyergue roussâtre (P. rufescens), qui est long de trois à quatre lignes, entièrement d'un roux pâle, Plusieurs naturalistes ont observé les habitudes singulières de cette espèce, mais c’est Huber qui lesaconstatées lepremier, Voicicequ’il nousrapporte : « Le 17 juin 180%, en me promengant aux environs de Genève, | entre quâtre etcinq heures de l'après-midi, je vis à mes

pieds une légion d'assez grosses fourmis, rousses ou roussâtres , qui traversaient le chemin; elles marchaient en corps avecrapidité ; leur troupe occupait un espace de huit à dix pieds de longueur sur trois ou quatre pouces de large ; en peu de minutes elles eurent entièrement évacué le chemin; elles pénétrèrent au travers d’une haie fort épaisse et se rendirent dans une prairie où je les suivis; elles serpentaient sur legazon sans s’égarer, et leur colonne restait toujours continue, malgré les obstacles qu'elles avaient à surmonter. Bientôt elles arrivèrent près d’un nid de Fourmis noir-cendrées, dont le dôme s'élevait, dans l'herbe, à vingt pas de la haie ; quelques Fourmis de cette espèce se trouvaient à la portée de leur habitation. Dès qu’elles découvrirent l’armée qui s’appro- -chait, elles s’élancèrent sur celles qui se trouvaient à la tête de la cohorte. L’alarme se répandit au même instant dans l’intérieur du nid, et leurs compagnes sortirent en foule detous lessouterrains. Les Polyerguesroussâtres , dont le gros de l’armée n'était qu’à deux pas, se hâtaient d'arriver au pied de la fourmilière. Toute la troupe s’y précipita à la fois et culbuta les noër-cendrees, qui, après un combat très-court mais très-vif, se retirèrent au fond de leur habitation. Les Polyergues roussâtres gravirent les flancs du monticule, s’attroupèrent sur le sommet et s’introduisirent en grand nombre dans les premières avenues. D’autres groupes de ces insectestravaillaientavec leurs dents à se pratiquer une ouverture dans la partie latérale de la fourmilière; cette entreprise leur réussit, et le reste de l'armée pénétra par la breche dans la cité assiégée ; elle n'y fit pas un long séjour. Trois ou quatre minutes après , les Polyergues roussâtres ressortirent à la hâte par les mêmes issues, tenant chacun dans leur bouche une

larve ou une nymphe de la fourmilière envahie. Leur troupe se distinguait aisément dans le gazon par Faspect qu'offrait cette multitude de coques et de nymphes blanches portées par autant de Polyergues roussâtres.- Ceux-ci traversèrent une seconde fois la haie et le chemin dans le même endroit où ils avaient passé d’abord, et se dirigèrent ensuite dans les blés ‘en pleine maturité, où j'eus le regret de ne pouvoir les suivre. »

Ce n’est pas sans raison que Huber fut surpris par une si intéressante observation, Aussi retourna-t-il dans l’endroit où il avait été témoin d’un fait si étrange; et plusieurs fois, il vit ses Polyergues roussâtres , qu’il nomme aussi Amazones et Légionnaires, à cause de leurs habitudes toutes guerrières, aller à plusieurs reprises attaquer les Fourinis 20ir-cendrées et leur enlever leurs larves etleurs nymphes , ne pouvant le faire souvent qu'après un combat très-acharné. Plus tard, il découvrit le nid de ces Fourmis amazones. Des noir-cendrées exraient alors autour çà et là. Il pensait sans doute être le témoin d’un nouveau combat ; mais il en fut bien autrement. Les noirscendrées accueillaient parfaitement les amazones et emportaient, au fond du nid, les larves et les nymphes qu’elles leur apportaient. Dans cette habitation, les Fourmis amazones et noër-cendrées, également en grand nombre, vivaient en parfaite intelligence. Rien ne pouvait paraître plus extraordinaire que cette fourmilière composée de deux espèces bien différentes. Aussi Huber les observat-il avec le plus grand soin; et bientôt il découvrit l’explication de ce phénomène. Les Fourmis noùcendrées savent se construire des nids, savent prendre soin de leur progéniture, savent lui apporter la nourriture nécessaire et pourvoir à tous les besoins des larves. Au

contraire, les Polyergues roussâtres ou Amazones Sont incapables de soigner les leurs, d’aller ehercher leur subsistance quotidienne ; elles sont incapables de construire des nids; elles laisseraient infailliblement périr leurs jeunes, si elles étaient abandonnées à leur propre instinet. Mais la nature les a dédommagées en leur donnant du courage et des habitudes guerrières. Ce n’est que pour 8e procurer des esclaves, des sortes d’ilotes, qui prendront soin de leurs petits, qu'elles vont attaquer les Fourmis noircendrées habitant leur voisinage. On ne doit donc pas s'étonner de les voir s’en prendre toujours aux larves et surtout aux nymphes, plutôt qu'aux Fourmis mères; car, si elles eussent entraîné ces dernières dans leur nid, . elles l’auraient bientôt abandonné pour retourner à leur ancienne habitation; tandis qu'en apportant des nymphes, les ‘insectes parfaits qui en naissent, croyant se trouver dans leur propre demeure , vivent dans cette fourmilière, prenant soin également de leurs larves et de celles des Amazones.

D'après cela, il ne faut peut-être pas s'étonner que plusieurs observateurs aient remarqué deux sortes d'individus neutres dans la même fourmilière.

Les espèces assez nombreuses qui composent le genre Fourmi (Formica) proprement dit, ne nous offrent rien de particulier, après les faits généraux, que nous avons relatés. La plupart construisent leur nid dans la terre ou au pied des arbres. La Fourmi rousse (Formica rufa), une des plus communes du genre, est roussâtre, du moins les femelles et les neutres, car les mâles sont noirs. Cette Fourmi, très-abondante dans nos environs, construit son nid dans les endroits sablonneux avec toutes sortes de dé-

bris et de fragments de bois.

LE

La Fourmi Sanguine, qui est d'un rouge vif, avec le sommet de la tête et l'abdomen noirs, a des habitudes semblables à celles du Polyergue roussâtre : elle va enlever les larves et les nymphes de la Fourmi mineuse (Formica cunicularia) pour se faire aider dans ses travaux.

Quelques espèces exotiques paraissent encore avoir des habitudes analogues.

Page 1