XXI QUESTION RELIGIEUSE
suivante l'horizon s'était éclairci. « Toutefois, dî- » sait-il, le livre de M. Salvador sur les Instilu- ') tions de Moïse a fait sensation. Jusqu'alors on » ayait cru, je ne sais pourquoi, que la théocratie » mosaïque était le plus assuré rempart du pou- • voir sacerdotal. Quand les lecteurs introduits » dans la place ont vu clairement qu'il n'en était » rien, cela leur a fait l'effet d'une découverte » et d'une conquête. Une autre cause encore a 1^ fait lire cet ouvrage. Il est venu à propos pour » satisfaire un besoin intellectuel. Les plaisante- » ries à la Voltaire sont usées et dégoûtent. La » génération actuelle veut du sérieux en matière » de croyance... Dans cette disposition, un livre » qui, sans faire de Moïse un envoyé de Dieu , » sans demander la croyance aux miracles de » l'ancienne loi, la faisait cependant respecter » comme une belle œuvre humaine associée à » la science, amie de la justice, protectrice de la » faiblesse et de la liberté, un livre de ce genre, » écrit avec soin, rédigé avec talent, avait tout » ce qu'il fallait pour otre bien reçu * » .
Dans cette nouvelle édition, je me suis donc fait une loi de n'apporter aucun changement no-
* Introduction à la lecture des livres saints, par M. le professeur Cellerier fils. Genève, 4832. Note 6, p. 444.
RÉÉDITION. XXÎl
table, ni dans l'ordre des matières, ni dans les idées, ni dans les expressions. Seulement j'ai ménagé plusieurs transitions, j'ai ajouté des éclaircissements, à des passages trop incomplets, surtout à ceux qui regardent l'enchaînement logique et la haute moralité des symboles et récits de la Genèse.
Il m'est prescrit de le redire à la fin de mon introduction. C'est en ressaisissant les principes à leur source, qu'on est conduit à admettre l'idée sur l'avenir de la question religieuse dont les différents termes se succèdent comme il suit :
La promesse ou conception sacrée, Yutopie originelle est loin d'avoir touché à son dernier développement.
Dans l'état actuel, l'autorité nécessaire pour l'accomplir ne saurait être demandée exclusivement ni au judaïsme, ni au christianisme catholique, grec, protestant, ni au mahométisme. Elle ne saurait être demandée non plus à la pure philosophie.
En conséquence, cette conception antique, cette ntopie d'une. portée universelle a droit et pouvoir de produire une manifestation toute nouvelle d'elle-même.
Les autres changements introduits dans ma présente éclition, se réduisent à dédoubler divers
XlXli QUESTION RELIGIEUSE.
chapitres, à opérer quelques transpositioDS et rétablir certains fragments de Téditiou de 4822 qui avaient été négligés dans celle de 4 828.
En imposant cette limite à ma liberté de révision, le caractère primitif de mon livre n'en souffrira nullement. Je le devais à Tœuyre de ma jeunesse qui m'a valu tant de preuves d'estime et de si durables amitiés ; je le devais au souvenir des jours où elle a été composée et dont elle garde l'empreinte, à cette période de notre siècle qui, sous le titre de Restauration, trouvera un sujet perpétuel d'honneur dans l'activité de ses idées, la libéralité générale de ses intentions et les noms célèbres qu'elle a fait naître; je le devais enfin à mes adversaires eux-mêmes et à leurs témoignages bienveillants, car, aujourd'hui, dans les luttes de l'esprit on peut bien être à l'égard de ceux-ci ou de ceux-là un adversaire très-vif, mais nulle part etjamais un ennemi.
Joseph SALVADOR.
Paris, 25 novembre 4864.
De nos jours le besoin d'une meilleure organisation politique éclate à la fois sur tous les points du globe, une impulsion irrésistible entraîne toutes les sociétés à substituer à Tautorité arbitraire des individus le gouvernement général et fidèle de la loi. J*ai donc regardé comme d'une haute importance de faire connaître Thomme qui mérite de passer pour le fondateur de ce dernier ordre de gouvernement; Fesprit le plus droit, le plus ferme, le plus positif qu'il soit permis de concevoir, sous l'empire (Tun concours de circonstances données. Durant la longue période où les mots : peuple^ loi y égalité ^ utilité nationale^ supériorité intellectuelle^ indépendance^ UgiskUion régulière^ obtenaient à peine accès dans les langues vivantes, il était impossible que Moïse fût porté à sa véritable place; impossible qu'on découvrît la solution naturelle de l'existence et des vicissitudes du peuple qu'il avait constitué, après s'être préparé à cette œuvre diJBQcile par des études savantes et par de fortes méditations. Aussi les opinions généralement répandues I. 1
'à ce sujet, surtout en France, manquent-elles pour la plupart de sagesse, à tel point, qu'il n'aurait pas fallu craindre de les poursuivre avec un fouet vigoureux, si les causes qui les entretenaient ne s'étaient déjà évanouies devant d'autres causes toutes favorables à leur changement *.
Le rôle du peuple hébreu dans l'histoire de l'huraanité soumise à l'état de guerre, est immense. Personnage inévitable de ce drame compliqué, il a paru dans tous les actes, et l'on peut croire à la nécessité de sa présence pour le dénoûment. Qu'aura-t-il à dire dans la grande assemblée des nations, si énergiquement annoncée par ses prophètes, dans cette assemblée morale où chacune d'elles, fatiguée d'être en lutte avec les autres, et de sacrifier sans cesse à des pensées stériles.
* Quoique le même quant à la pensée, le début de ma première édition, la Loi de Moïse (1822) emportait dans la forme quelques différences dont le seul intérêt des dates m'engage (en 1860) à reproduire les premiers mots : « Moïse serait effrayé des préjugés qui se sont attachés à son nom et des abus qu'on a voulu consacrer par l'autorité de ses écrits. L'auteur du système d'ordre public le plus savant et le plus simple qu'on ait réalisé jusqu'à nos jours; le fondateur de la première république connue ; l'homme qui, après avoir brisé les chaînes sous lesquelles un peuples gémissait, s'efforça de développer son intelligence... lui enseigna que la loi fondée sur l'égalité des droits devait commander en maître ; cet homme* là s'est vu transformer en apôtre de l'ignorance, des privilèges, du despotisme 1 J'ai pensé qu'il serait d'une haute importance de détruire cette erreur, de réunir dans un même cadre et de coordonner nine foule de questions qui ne peuvent être considérées isolément qu'avec beaucoup de désavantage..., de démontrer enfin d'une manière rigoureuse que la cause de la liberté est non-seulement la plus raisonnable et la plus morale, mais aussi la plus religieuse et la plus divine. »
apportera la volonté arrêtée de former une alliance durable, et de tout peser au poids de la justice, Futilité commune et de la raison?
Le christianisme et la religion de Mahomet doivent an mosaisme leurs principaux éléments. Il n*est pas de système politique, adopté depuis la chute de l'empire romain, qui n'ait cherché dans son sein quelque chose de la force dont il a été doué. Seize cents ans de vie nationale, malgré des événements faits pour éteindre à chaque pas la petite association-worfè/e que Moïse s'était appliqué à créer ; dix-huit siècles de persécutions et de souffrances, pendant lesquels se sont élevées, de temps à autre, quelques capacités supérieures dont la destination a été de remonter la machine et de la pousser avec plus ou moins de peine jusqu'à l'heure prévue d'une régénération nouvelle de l'humanité : voilà de quoi fixer de prime^abord les regards les moins attentifs.
Dans l'intérêt de cette histoire, c'est sur les institutions que j'ai dû principalement insister. L'originalité de l'ancien peuple, sa force, ses vicissitudes tiennent bien moins à ses propres actes qu'aux œuvres de son législateur, à ses conceptions. Leur influence domine toutes les époques subséquentes, de sorte qu'il faut en apprécier la nature intime, les changements ; il faut suivre surtout l'espèce de combat engagé, dès le commencement, entre ces institutions mômes, les ^positions privées des Hébreux, les circonstances et le développement des autres populations. Si je în'étais astreint à l'ordre purement chronologique, après avoir donné une certaine impulsion à l'esprit du lecteur, j'aurais été obligé de l'arrêtera tout instant, pour lui soumettre des distinctions, des explications, des preuves.
i PRÉFACE.
Avec l'ordre des matières, tel que je l'adopte, j'examine chaque fait en lui-même et dans ses rapports avec F ensemble, et j'acquiers l'inappréciable avantage de briser le cercle d'idées que les noms hébreux réveillent, comme par une habitude mécanique, chez le plus grand nombre. Montesquieu voulait qu'on éclairât les lois par l'histoire, et l'histoire par les lois : c'est le but que je me suis proposé. La vérité des principales considérations que j'expose est indépendante de ma manière de les traiter, des erreurs et des illusions particulières dont personne n'est exempt.
Si mon livre se fait lire, j'en rendrai grâces d'abord à la méthode. Elle m'aura permis de ramener dans un cadre assez resserré, non-seulement l'histoire d'un peuple, mais toutes les hautes questions de la politique et de la morale. La méthode est un frein pour les imaginations les plus ardentes; elle a conduit les sciences dans la bonne voie, elle y maintiendra la législation et l'histoire.
Les Hébreux divisent la Bible, nommée Micra ou lecture, en trois grandes sections : le Livre de Moïse ou la Loi, les Écrits prophétiques, et les Écrits sacrés, ou Hagiographes.
On sait que le Livre de Moïse a cinq parties qui lui ont valu chez les Grecs et chez les Latins le nom de Pentateuque : la Genèse ou la création ; l'Exode ou la sortie d'Egypte; le Lévitique, à cause de la tribu de Lévi; les Nombres ou le dénombrement du peuple; le Deutéronome ou répétition de la loi. Mais ces dénominations sont arbitraires. Les Hébreux se contentaient de désigner les pinq livres par les premiers mots de chacun : Berechit, qui veut dire au commencement; Elle Chemot, voici les
noms; Vaïcra, il appela; Bamidbarj dans le désert; Elle Hadeharimy voici les paroles.
Les écrits prophétiques comprennent Josué, les Juges, Samuel divisé en deux parties qui, dans les Bibles catholiques, reçoivent le titre de premier et second Livre des Rois; les Rois divisés aussi en deux livres; Isaïe, Jérémie, Ézéchiel, et le Livre des douze petits prophètes.
Les écrits sacrés sont : Job, David, les Proverbes de Salomon, FEcclésiaste, le Cantique des Cantiques, les deux livres des Chroniques ou Paralipomènes, le Livre de Daniel, Esdras et Néhémie, Esther.
Enfin Tobie, Judith, la Sagesse de Salomon, le Manuel de Jésus fils de Sirach, surnommé V Ecclésiastique^ par allusion à TEcclésiaste, Baruc, Susanne, les deux Livres des Machabées, ou des princes àsmonéens, qu'il ne faut pas confondre avec les sept frères Machabées et leur mère, forment une sorte d'appendice aux précédents. Comme ils ont tous été écrits ou transmis en langue grecque, et qu'ils n'ont point passé par la sanction de l'assemblée juive générale, on ne leur accorde pas
une place essentielle dans le Recueil sacré.
C'est Esdras, homme de race sacerdotale, écrivain ou scribe savant et zélé, qui, après la captivité de Babylone, dans le v* siècle avant l'ère vulgaire, rassembla, épura, mit en ordre, de concert avec le sénat hébreu de son époque, la plupart des livres fondamentaux. Alors, au caractère phénicien ou samaritain fut substitué, dit-on, le caractère chaldéen ou hébraïque actuel, bien supérieur par la netteté et l'élégance. C'est sous le pontificat de Simon, surnommé le Juste, mort vers l'an 290 avant noire ère, que le Recueil sacré fut clôturé définitivement. On voulut le préserver de tous les changements, de
6 PRÉFÀGB.
toutes les détérioratioDS dont il était menacé par les troubles que les bouleversements de TÂsie avaient déjà amenés sur la Judée, et devaient y attirer encore.
Mais quels sont les véritables auteurs de ces livres ? et avant tout, quel est Tauteur du Pentateuque? Deux opinions sont en présence.
Ceux qui regardent le Pentateuque, comme écrit par le législateur et par quelques-uns des collègues qne Moïse s'était adjoints, concèdent à leurs adversaires que ce livre renferme divers détails interpolés. Avec le temps, et malgré les précautions dictées dès rorigîne, on aurait fini par englober dans le texte plus d'une observation et exagération qui tout d'abord n'étaient que des espèces de notes placées en marge. Ceux qui refusent à Moïse de l'avoir rédigé, et qui en gratifient soit le pontife Helkia, un demi-siècle environ avant la captivité de Babylone, soit tout autre personnage postérieur à cette captivité, ceux-là reconnaissent à leur tour qu'il a été fait dans l'esprit de l'ancien législateur, avec des traditions et des fragments qui rendaient sa pensée.
Pour remplir le but que je me suis proposé, je n'ai donc pas à m' engager dans la discussion toute scientifique, et souvent trop confuse, de ces différences. Qu'il soit écrit par un seul homme ou par plusieurs, quelques siècles plus tôt ou plus tard, le Pentateuque offre un ensemble imposant dont les moindres détails ont exercé dans la pratique une longue influence. Il est à mes yeux Moïse ou le législateur, comme Ylliade est Homère, comme les OEuvres d'Hippocrate sont Hippocrate luimême, quoiqu'on y signale aussi les traces d'une coopération successive, quoiqu'on ait révoqué en doute
PRÉFAGK. 7
jusqu'à Texistence de ces grands hommes. Les sages Hébreux auxquels nous devrions le livre sacré, voulaient évidemment lui transmettre une couleur antique; ils eurent donc à cœur plus que personne de conserver les traditions et le caractère des époques passées.
A cause du pays et des circonstances au milieu desquelles nous verrons bientôt que Moïse naquit et fut élevé, j'adopte en mon particulier l'opinion qui discerne dans la majeure partie du Pentateuque le ca-* cbet d'un même individu. Cela me semblerait beaucoup plus extraordinaire et surtout beaucoup plus hono-rable pour la nation hébraïque qu'il fût le produit d'un concours de personnes. Dans tous les cas, nous avons devant nous un Code qui date pour tous de plusieurs milliers d'années, des livres répandus par tout le globe, une nation dont les annales des autres peuples attestent les révolutions, et dont les débris et les témoignages vivent encore : voilà un point de départ aussi positif que quelque base historique que ce soit.
On prévoit que je ne m'asservirai, en aucune manière, aux idées de mes devanciers : nous puisons aux mêmes sources, et la variété infinie de leurs assertions laisse le champ entièrement libre. Les autorités que j'invoque sont plutôt destinées à confirmer les faits primitifs qu'à les établir; c'est pourquoi je m'arrête moins quelquefois à la valeur intrinsèque de ces autorités qu'à la popularité de leur nom, qu'à la facilité d'en vérifier les termes, ou à l'avantage de faire servir au développement des principes les hommes mêmes qui semblent avoir eu le plus d'intérêt à s'y soustraire.
Dans les traditions hébraïques, dans la Mischna^ ou Loi répétée, dont les commentaires forment le Talmvd^
c'est-à-dire renseignement religieux et national de la Judée vaincue et captive, dans Thistoire de Flavius Josèphe, chez les docteurs les plus célèbres parmi les Juifs du moyen ftge, il m'était imposé de séparer toujours le fond des événements et les conséquences naturelles de la loi primitive, d'avec les opinions et les aberrations provenant du caractère général des époques et de la position personnelle des Hébreux. Bien plus, s'il m'est arrivé par hasard d'indiqfuer avec précaution en quel sens certaines lacunes peuvent être remplies, c'est à l'exemple de ceux qui, ayant fait une longue étude d'un monument antique dont l'ensemble est bien conservé, se croient autorisés à juger des formes de quelques parties secondaires que le temps n'a point respectées. /
Après cela, s'il se trouve que tous les grands principes de politique et de morale aient germé dans la tête de Tancien législateur, ou soient consignés en son nom dans le Pentateuque ; si, indépendamment des temps et des circonstances , il a jalonné mieux que personne le vaste champ des institutions ; s'il a réuni à un plus haut degré qu'aucun autre chef de peuple, la théorie à la pratique; enfin, si sa philosophie marche encore en avant du siècle où nous vivons, on sera libre d'en faire honneur à l'inOuence divine ou à son génie. Loin de m'accuser avec trop de précipitation d'une partialité exagérée en sa faveur, ou même d'un entraînement qui pourrait être, justifié au besoin par le souvenir de tous les abus qu'on a recouverts de sa parole, on s'arrêtera à une autre conclusion. Les progrès de l'esprit humain, dans certaines branches de ses connaissances, consistent moins en découvertes réelles que dans la propagation
et une application plus large de vérités déjà établies. « Nous oublions les événements passés, s'écriait, il y 9 a près de trente siècles, TEcclésiaste ou le pré- » chear; nos descendants perdront aussi la mémoire 9 des choses qui arriveront après nous. . . Ce qui a été » sera, ce qui a été fait se fera encore. Où est la chose 9 dont on puisse dire : Regarde, cela est nouveau sous 9 le soleil ? >
Pour la commodité du lecteur et de crainte de trop interrompre la marche du récit, je rejette à la fin des volumes les notes et tous les moyens justificatifs. J'ai suivi le texte hébreu, mais afin d'éviter toute discussion de mots, je me suis appuyé de la Vulgate^ édition des papes. Seulement quand il s'agit des principes ou des faits fondamentaux, je relève les inexactitudes sérieuses en indiquant le mot à mot du texte.
Par une raison semblable, et afin de ne pas donner matière à des doutes sur le sens général des écrivains juifs ou grecs dont je rapporte le témoignagne, je mets 8CUS les yeux du lecteur les traductions latines de ces écrivains qui sont dues aux plus illustres érudits des xvr et xvir siècles.
Dans le sujet que je traite, et avec toutes les ressources que nous possédons aujourd'hui, on juge sans peine qu'il ne m'eût pas été difficile de déployer bientôt an luxe d'érudition effrayant. Mais cela même était un écueii; et, dans la pensée qu'une trop grande richesse d*emprunt cache souvent beaucoup de pauvreté, je me suis astreint à ce qui m'a paru nécessaire pour mettre les faits en évidence.
S'il ne m'est pas donné d'arriver à la solution entière du problème dont les institutions de Moïse et les vicis^
40 PRÉFJLCB.
situdes de l'ancien peuple sont encore un des éléments, j'espère du moins indiquer la route. Je fournirai quel* ques nouveaux documents à la législation, et à T Histoire qui, étant une de sa nature, doit d'un bout à l'autre suivre le même fil et conduire à la même fin. Ainsi j'aurai accompli mon devoir en apportant, selon mes forces, un contingent dans les travaux intellectuels des générations contemporaines.
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DU PEUPLE HÉBREU
Suivant les témoignages fournis par le Pentateuque, les institutions de l'ancien peuple furent tracées et proclamées dans le désert. Avant d'indiquer le plan général de cette histoire, et d'entamer la question des principes, la théorie de la loi, il en résulte la nécessité de quelques observations et récits préliminaires. J'ai h faire arriver les Hébreux sur le théâtre des événements dont les solitudes de l'Arabie conservent l'éternelle mémoire. C'est là que Moïse commença son œuvre, la poursuivit et y mit fin. Le tableau de ce passage
comprend T Exode* ou la sortie de T Egypte et la mer Bouge.
L'Exode à son tour exige qu'on se rappelle l'éducatioa première du législateur; celle-ci qu'on se rappelle les principaux éléments de la constitution d'État sous l'empire de laquelle il vint au monde ; enfin la constitution de l'Egypte veut être précédée de quelques indications relatives au mouvement des populations antérieur à Moïse, relatives aux dieux et aux castes, avec lesquels son intelligence aura bientôt à lutter.
De tous les livres universellement répandus, le livre sacré des Hébreux est sans contredit celui qui renferme les notions les plus anciennes et les plus authentiques tant sur la civilisation de l'Orient, que sur les premières divisions de la famille humaine. Le voyage d'Abraham en Egypte, l'administration de Joseph, les destinées de Moïse, la sagesse égyptienne prise fréquemment pour terme de comparaison, comme dans ces paroles : c La sagesse de Salomon l'emportait sur celle des Orientaux et sur la sagesse des Égyptiens *,» toutes ces circonstances sont significatives. Elles ont fait penser que dans l'intérieur de l'Asie comme sur les rivages de l'Afrique, plus d'une contrée possédait une organisation qui remontait très-haut, et qui avait été accompagnée d'un certain développement des arts et des sciences. Plusieurs historiens de l'antiquité, à la tête desquels Hérodote, nous ont transmis à ce sujet des détails qui furent longtemps regardés comme fabuleux. Des écrivains modernes se sont occupés à venger ce père de l'histoire. L'ouvrage monumental sur l'Egypte a rétabli toute sa renommée. Enfin les découvertes récentes d'un savant archéologue français ont porté à la dernière certitude les données
ressortant des ruines nombreuses dont les bords du Nil s^enorgueillissent encore *.
Cependant l'homme qui, par son esprit et par la manière dont s'écoula sa jeunesse, avait été le plus heureusement placé pour être initié à tous les secrets de la science égyptienne, Moïse se jeta dans une route différente. Après avoir opéré la délivrance des Hébreux, il persista dans le dessein de s'éloigner des doctrines de ses maîtres; il eut à cœur d'élever la civilisation sur une nouvelle idée à se faire du berceau commun à toute l'humanité, et de former un peuple qui le mît en droit de dire : Quant à toi, tu es autrement constitué que toutes les nations connues ; tu autem aliter institutus es ^.
Temps antérieurs à Moïse ; les dieux et les castes.
Entre les traditions relatives aux origines et à Tantiqoité de la race humaine, celle-là n'est pas la moins soutenable qui fait supposer que les premières familles.
• Voir le Précis du système hiéroglyphiqtie des Égyptiens^ p&r M. ChampoUion le jeune, et ses Lettres à MM, Dader et de Blacat.
les premières populations descendirent des fertiles plateaux de l'Asie occidentale. De là elles se seraient dirigées vers toutes les parties du vaste continent asiatique et auraient pénétré dans le cœur de F Afrique , soit par l'isthme de Suez, soit à travers la mer Rouge *.
L'Asie caucasienne offre cet intérêt spécial d'être le pays natif de la race blanche considérée dans sa beauté la plus parfaite. Elle reproduit pour l'homme physique la supériorité qui, en Arabie, distingue si fort le sang et l'organisation d'un magnifique membre des classes purement animales, le cheval.
Au dire des géographes, l'Arménie est un des plus beaux et des plus fertiles bassins de l'Asie, le centre de la distribution des eaux de cette contrée vers tous les points de l'horizon \ Or à se guider sur les traditions sacrées, il y aurait quelque sujet de penser que c'est de l'Arménie même ou des régions environnantes que les populations sorties d'un tronc principal se seraient distribuées aussi de toutes parts.
Quoi qu'il en soit, les monuments et documents provenant des races dont le nom est inscrit avec houneur dans les anciennes annales de l'histoire ne donnent
jusqu'ici aucun fondement solide aux prétentions de plusieurs d'entre elles à une antiquité beaucoup plus reculée que toutes les autres. L'assentiment que les philosophes du dernier siècle ont accordé à quelques-unes de ces prétentions ne repose pas sur des inductions rigoureuses.
* On concevrait d*après cela qu'avec le temps l'Egypte eut compté parmi ses peuples des tribus venant de points opposés, celles-ci en ligne directe du Nord, celles-là qui seraient remontées vers la Méditerranée, après s'être portées d'abord vers l'équateur africain.
Les progrès des arts et des sciences dans un même lieu n*ont rien de régulier* Si à certaines époques ces progrès marchent avec lenteur, et exigent des inter-^ valles étendus, il est d'autres époques, au contraire, où r intelligence humaine parcourt avec une incroyable rapidité la plus longue carrière. Faudra-^t-il confondre cette différence d'activité et conclure sans réserve d'un laps de temps à un autre 7 Non, sans doute : ne voit-on pas Fenfant qui bégaye à peine quelques mots acquérir en peu de jours un accroissement de connaissances dont aucune autre période de sa vie n'offre l'exemple?
Ce que je dis pour les populations s'applique au grand âge qu'on s'est plu à donner h la race humaine tout en-^ tière* Qu'une nombreuse série de siècles soit passée de-* puisque la terre a été lancée dans l'immensité jusqu'au moment où l'homme a paru à sa surface, cela est indubitable : mais que l'espèce actuelle remonte à des temps disproportionnés à la tradition mosaïque^ je ne le pense point *» En supposant môme que la balance fût égale entre les deux opinions, il me semble qu'on devrait pencher en faveur d'une anti-» quité modérée, par les deux motifs suivants : la majeure partie du globe est dépeuplée, et il y a pev de siècles que ce défaut de population était bien autrement considérable* La raison générale de notre espèce ne brille encore que faiblement, même sur les points où elle a le plus avancé. Non, la race humaine n'est pas si Veille sur la terre ; il faut le reconnaître pour n'en pas désespérer.
* On juge que quelques miUe ans de plus ou de moins sont ici ttns importance.
On convient sans peine que le sol et le ciel rencontrés par les premières populations eurent la plus grande influence sur le développement de leurs facultés.
L'homme est partout et en tout temps le même : ses besoins fondamentaux ne changent point. Comme partie du règne animal» son existence se réduit à ces actes : se mouvoir, s'alimenter, se reproduire. Comme être spécial, distinct de tous les autres, sa destination essentielle est de penser, d'aimer et de faire emploi de toutes les facultés, de tous les dons inhérents à sa nature. Mais pour que ces facultés arrivassent au plus haut degré d'extension et au meilleur équilibre, il fallait que l'homme reçût des impressions diverses, dont les unes seraient provoquées par les agents extérieurs, les autres par ses propres forces intérieures. Il devait s'exercer sur tous les objets à portée de son bras ; subir l'épreuve de tous les sentiments possibles ; se mettre en rapport par le fait et par la l'esprit avec tout ce qui existe. De là les chocs qu'il a soufferts, les illusions, les déceptions, les erreurs qui ne lui sont pas épargnées. < Soumets la terre, lui dira le génie du Pentateuque, et domine sur elle, mais à la sueur de ton front. »
Bien plus, une véritable solidarité lie toute l'espèce humaine. Un homme, une famille, un peuple ne peuvent être longtemps heureux au milieu des pénibles agitations de tous les autres : c'est pourquoi les grands efforts de civilisation sur un point donné ont toujours rencontré des obstacles invincibles; c'est pourquoi l'on a dit que les États parvenus à une certaine hauteur, passaient nécessairement à la décadence. Mais cette déca* dence partielle n'a jamais été un mal absolu. Les fragments d'une grandeur brisée sont devenus autant
de germes qui, en se répandant au loin, ont produit des grandeurs nouvelles. Quoique l'aspect des ruines afflige profondément le cœur, il en ressort néanmoins une pensée consolante; c'est que l'homme, quand il a renversé ses propres œuvres, était comme poussé par le secret instinct qu'il avait de mieux faire.
Relativement aux caractères qui distinguèrent les premières populations, on a jugé tout simple d'admettre que l'état des peuples chasseurs les disposa à la ^erre. De là vient l'image qui nous a présenté dans les premiers conquérants de l'Assyrie, de puissants chasseurs sur la terre. Les loisirs des peuples pasteurs dirigèrent leurs âmes vers l'observation de la nature et la contemplation. C'est dans certains coins de l'Arabie, dans la Chaldée et dans l'Ethiopie, dont le rôle paraît avoir été des plus importants, que cette impulsion fut donnée aux facultés humaines. Elle s'était déjà manifestée sur les rives du Gange, avec les modifications produites par un climat plus relâchant et plus voluptueux; avec toutes les différences qui existent entre la vivacité de l'Arabe et la moJlesse de l'Indien. Enfin, dans les pays agricoles, Tintelligence humaine se tourna principalemeot vers les choses utiles. La prévoyance des saisons, les travaux réclamés par le sol, la nécessité de s'opposer aux ravages des eaux et de porter chez les uns le superflu des denrées des autres, déterminèrent en Egypte et dit-on j en Chine, les mêmes résultats. La carrière fut ouverte à l'industrie humaine, aux arts, au commerce. A la faveur des renseignements mêmes conservés par la Genèse, les écrivain^ occupés à démêler les origines de ce premier mouvement civilisateur ont dû admettre que bien avant Moise les habitants des villes de la Phénicie fran-
chirent les mers; plus d'un point de l'Afrique et de l'Europe furent visités ou entrevus. Par le golfe Persique et la mer des Indes des relations s'établirent entre diverses races de l'Orient africain et asiatique, de sorte que bientôt les sages de Memphis avaient été à portée de con— naître non-seulement les riches produits de l'Asie méridionale, mais la philosophie de ces gymnosophistes indiens, dont ils honorèrent de tout temps le savoir et l'antiquité *.
Toutefois ce mélange encore si incomplet d'intérêts et d'idées, n'empêcha' nullement les diverses populations de recevoir de leur état physique, de leur première impulsion, et de plusieurs autres causes une empreinte et des caractères particuliers. Il en fut de même dans le domaine des intelligences qui appelle ici notre attention au-dessus de tout autre. Des différences nombreuses s'y introduisirent, dont celles que j'ai à signaler, fussent-elles contestables, ne nous ramènent pas moins à la réalité du fait sous l'empire duquel le monde était placé lorsque Moïse naquit ; je veux dire les dieux et les castes.
Les sages entraînés vers les spéculations, s'efforcèrent di soumettre la pratique de la vie aux idées avec lesquelles on croyait expliquer l'harmonie du Monde. Ils dirigèrent dans cet esprit les institutions sociales: toute leur politique découla de leur théologie. Au contrafre ceux chez qui les soins relatifs aux choses d'utilité physique avaient prévalu, accommodèrent plus directement les croyances, les institutions à ces besoins mêmes,
* Le mot gymnosophistes signifie sages nus. On a dit que ce nom leur ayait été donné parce qu'ils allaient nus dans les bois ; croyons plutôt que ce fut parce qu'ils aspiraient à voir la vérité toute nue.
et transformèrent en théologie une partie de leur poitique. De là, deux religions principales, ou plutôt deux nuances de religion auxquelles se ralliaient toutes les autres : la religion contemplative de F In de et même de l'Ethiopie qui créa des pouvoirs sociaux correspondant aux pouvoirs occultes de la nature ; la religion pratique de rÉgypte qui appropria plus directement ses dieux aux besoin^ du temps et du pays* Cest du moins ce qu'on peut conclure en général de ce que disent les savants qui se sont exercés sur ces matières. La plupart des divinités bizarres au culte desquelles le vulgaire égyptien était voué, cachaient, outre les vues théologiques, outre les symboles d'astronomie et d'astrologie, de nombreux symboles relatifs aux mœurs, aux intérêts locaux, aux usages. Tel serait, pour citer un exemple, le caractère divin accordé à certains animaux ou à certaines plantes dont l'économie publique ou l'hygiène aurait ordonné de s'abstenir.
Mais dès l'origine, ces deux manières de procéder auxquelles il est impossible d'échapper entièrement, celle de se représenter les dieux d'après l'idée qu'on se fait des hommes ou de diriger les hommes d'après l'idée qu'on se fait du ciel et des dieux, ces deux manières rencontrèrent dans leuir exercice des sources abondantes d'erreurs. Les besoins appelés physiques ne sont pas moins difficiles à déterminer avec netteté que les besoins intellectuels ou moraux. Les sens ont leurs illusions comme l'esprit et le cœur, et la science de ce qui est utile peut offrir matière à controverse autant que la science du bien et du mal moral, du juste et de l'injuste. En conséquence, les esprits spéculatifs qui adoptèrent de fausses notions sur l'ordre général et théologique
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en firent une application funeste à Tordre social ; et les hommes plus positifs qui se trompèrent sur les véritables besoins des peuples et de l'humanité, concoururent à faire prédominer une théologie et une mythologie incohérentes dont la propagation n'était pas moins pernicieuse.
En même temps les passions individuelles obtinrent une part immense dans ces combinaisons. Les esprits capables de se livrer aux idées spéculatives ou à la recherche des intérêts privés et publics sont toujours en petit nombre. Bien avant Moïse et indépendamment de l'influence exercée par tes conquêtes sur la formation des castes, une obligation presque immédiate avait été imposée aux représentants plus ou moins avancés de l'intelligence. La difTicullé était grande de se maintenir au milieu des multitudes violentes et barbares qui ne témoignaient d'admiration que pour la force, et qui poussaient par elles-mêmes à tous les genres de superstition. Il importait par suite à ces hommes intelligents de se réunir, de faire corps et de s'envelopper d'un prestige qui leur servît à la fois comme moyen de défense et moyen d'attaque.
Mais l'esprit de corps, malgré ses avantages, se laisse entraîner avec facilité à plus d'un abus et aggrave toutes les erreurs. Bientôt les castes établies se crurent et se proclamèrent d'une nature radicalement supérieure aux autres hommes. Elles s'approprièrent les progrès intellectuels, le monopole des croyances ; elles ne négligèrent rien pour confirmer et étendre leur pouvoir. Alors à plus d'une intention pure mais mal appliquée, succéda plus d'une intention perfide suivie avec art. Au lieu de combattre et d'amoindrir autant que les cir-
constances le permettaient l'ignorance et la superstition des peuples, on s'attacha à les entretenir ; on les accrut par système. L'idolâtrie à l'égard des dieux et à Tégard des hommes fut officiellement constituée et régna dans toute sa laideur. Quelque explication qu'on en donnât dans l'intérieur des sanctuaires, la foule ne resta pas moins prosternée devant des créatures abjectes ; elle se traîna dans la fange ; elle immola son semblable à des dieux immondes, et se prêta à tout ce qui pouvait être imaginé de plus puéril ou de plus extravagant.
C'est dans cette situation et cette confusion déplorable qu'apparut l'homme dont les institutions demandent à être retracées avec un nouveau soin, l'homme qui, fort de la sagesse des temps antérieurs et des illuminations énergiques de sa pensée, renversa d'un seul coup tout cet appareil dégradant; qui ramena toutes les idées spéculatives à un seul principe sublime de simplicité ; qui reconnut le salut du peuple pour Suprême loi ; qui imprima enfin à l'espèce humaine une nouvelle impulsion, et posa sur ses œuvres un sceau indestructible. Lors même que Moïse aurait payé un tribut inévitable aux mœurs de son siècle, en serait- il moins prodigieux ?
Mais avant de parler de sa naissance et des premiers événements de sa vie, quelle image doit-on se faire de la constitution d'État sous l'empire de laquelle sa mission de législateur lui fut dévoilée? A l'aide des documents les plus anciens, on peut jusqu'à un certain point rétablir l'ensemble de l'organisation égyptienne. L'exactitude rigoureuse des détails ne saurait être garantie ; l'esprit général en est incontestable. Ce résumé servira à confirmer ce qui a été dit de l'ambition des castes de rOrient pour un pouvoir h l'abri duquel elles s'em-
paraient, au nom de Tintelligence et du ciel, de toutes les ressources et des honneurs de la terre. Il montrera surtout des traits de ressemblance si frappants avec les époques les plus rapprochées de nous, qu^on sera forcé de s*écrier encore qu'il n'y a rien de nouveau sous le soleil.
Gonstittitloii d'État dans rancienne Egypte.
On a déjà compris pourquoi l'Egypte se présente dans le Pentateuque sdus deux aspects entièrement -opposés : la même contradiction se manifestait naguères dans tous les États de l'Europe, et est bien loin de s'y trouver effacée. Tandis que d'un côté l'écrivain sacré signale les richesses de l'Egypte, la puissance de ses rois, de ses prêtres, le mérite de ses sages, d'un autre côté il se prend comme corps à- corps à ses vanités ; il poursuit sans relâche les superstitions, l'abaissement politique et moral, toutes les servitudes de ses peuples.
Le pays d'Egypte était soumis à une monarchie théocratique. Dans son gouvernement, les lois n'étaient pas seulement imposées au nom des dieux, mais le droit de faire parler les dieux, d'interpréter leur volonté, appar-
l'Egypte et sa constitution d*étàt. 23
tenait exclusivement à une caste spéciale qui comptait dans son sein le roi ; soit que celui-ci en fût membre-né, soit que par des causes forcées on eût accepté son autorité, on l'eût légitimée au moyen d'une adoption.
Durant le m* siècle avant l'ère actuelle, sous le règne de Ptolémée Philadelphe, il existait un prêtre et historien égyptien, qui a dû en grande partie à un écrivain juif de l'époque de Jésus-Christ la conservation de sa mémoire, de même qu'à un savant français de nos jours sa réhabilitation comme écrivain fidèle. Ce prêtre, Manéthon de Sebennyte, nous apprend que l'Egypte comptait trente dynasties de rois dont le premier s^appelait Menés, et qui remontaient à plus de cinq mille ans avant Alexandre. Mais ces trente dynasties étaient-elles successives ou simplement collatérales, c'est-à-dire établies en même temps sur divers points de la terre égyptienne? c'est une des grandes questions qu'on a soulevées à ce sujet. Certaines chroniques égyptiennes portaient leur antiquité à trente-six mille ans en y comprenant, à la vérité, l'âge des dieux et des demi-dieux, qui se prête facilement à une extension indéfinie.
Trois castes principales divisaient l'État*. La plus haute de ces castes s'était réservé de représenter Vintelligence. Sans rien changer à la qualification de sacerdotale, sous laquelle on Ta toujours désignée, il ne faut pas ajouter pourtant à ce mot l'idée que tous ses membres exerçassent la prêtrise ; mais cette attribution de prêtrise, et la faculté de faire parler les dieux, formaient son caractère essentiel, son lien le plus puissant. La seconde caste, celle des guerriers, représentait la force. Le corps entier de la population formait la dernière caste, et trouvait son analogue dans l'ordre de t^on-
ditioos qui répond à ce que nous appelons la matière^
Combien cette division absolue par castes fut chère aussi aux anciens organisateurs de l'Inde et y exerce encore de puissance ! Au premier rang brillait chez les Hindoux la caste sacerdotale des Bramines, qui, émanée du cerveau de Brama, l'emportait par essence sur toutes les autres.
Dans les changements de dynastie, qui n'étaient pas la suite forcée des invasions étrangères, le nouveau roi, en Egypte, sortait du sein de la caste des prêtres, ou du sein des guerriers ^.
Le peuple proprement dit ne participait en rien à cette élection, et les suffrages n'avaient pas une égale valeur chez les deux classes privilégiées. Les prêtres ou sages, inférieurs en nombre, avaient balancé ce désavantage en opposant leur qualité à la quantité : de sorte que le suffrage d'un prêtre ou sage de première classe équivalait aux suffrages de cent guerriers; d'un prêtre ou sage de seconde classe, à ceux de vingt; et d'un prêtre ou sage de troisième classe, aux suffrages de dix. Au cas enfin où l'élection restait incertaine, l'oracle, rendu par les prêtres eux-mêmes, en décidait ^
S'il arrivait que le roi fût tiré du sein des guerriers, les prêtres, après l'avoir initié à leurs mystères et agrégé au corps sacerdotal*, s'efforçaient de le tenir sous leur dépendance immédiate jusque dans les choses du moindre intérêt ^
La première caste, qui faisait elle-même les lois et les interprétait, les gardait rigoureusement en dépôt, et cachait ses livres de science à tous les yeux, avec des précautions infinies. Aussi toutes les grandes dignités civiles de l'État, toutes les fonctions de magistrats et de