‹ Histoire des institutions de Moïse et du peuple hébrenChapitre 28 sur 96 · L'EGYPTE ET SA CONSTITUTION D'ÉTAT · texte numérisé non relu

L'EGYPTE ET SA CONSTITUTION D'ÉTAT

Tels étaient les grands principes de l'organisation égyptienne.

Il n'existait pas chez elle iïunité nationale, puisque le même État renfermait plusieurs peuples distincts. Il n'existait pas de principe d' égalité , puisque tous n'avaient pas le droit de faire les mêmes choses ni d'arriver aux mêmes charges : point de principe de liberté, puisqu'ils ne pouvaient pas développer leurs facultés de la manière la plus convenable à leur propre nature. Qu'importe donc au sujet que je traite, une suite plus ou moins longue de rois égyptiens? En quoi son intérêt et les enseignements qu'on y recueille pourraient-ils être affaiblis par le nouvel éclat donné aux bas-reliefs de l'Egypte, à ses dieux, à ses batailles? Des conquêtes et la servitude, de magnifiques palais et la servitude, une certaine soin me de science et encore la servitude, ne se sont-ils jamais trouvés réunis? Replaçons la question sur le terrain dont on l'a trop tongtemps écartée; et si les travaux de Moïse lui méritent une gloire réelle, loin d'y porter atteinte, la grandeur de l'Egypte ne fera que la rehausser. Elle est tombée, et tout l'art des investigateurs suffit à peine pour en suivre les traces; il a vécu, et ses œuvres sont en honneur chez toutes les nations.

Éducation de Mofse et premiers événements de sa vie.

^Dans Tantiquité sacrée, Moïse est avec évidence le génie prééminent, le Grand -Maître. Non-seulement il apparaît comme l'homme d'action qui surmonte les difficultés du présent, comme le prophète qui lègue les principes les plus vivaces à l'avenir, mais il se manifeste aussi comme l'écrivain, l'historien par excellence. Toutes les traditions, tous les personnages du passé sont censés recevoir une sorte de baptême de ses mains. Sans rien ôter de leur caractère à ces personnages et à la diversité de ces traditions, il les fait tous concourir à l'intérêt de sa loi ; il les réunit en corps, il les systématise.

Quelque connus que soient sa naissance, son éducation et les premiers événements de sa vie, ils ont ici l'avantage de nous apporter une explication toute naturelle du développement extraordinaire de ses facultés. Ainsi, après avoir dit que l'ancien législateur était instruit de toute la sagesse divine et humaine dont un grand et noble génie peut être orné, Bossuet me semble même être allé au delà du nécessaire en ajoutant : « L'inspiration ne fit que porter à la dernière certitude et perfection ce qu'avaient ébauché l'usage et les connaissances de l'Egypte, du plus sage des empires *. »

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Dans le xx* siècle avant notre ère, suivant la chronologie comparée du texte sacré, de Manéthon et des monuments, une famille de bergers, originaire de l'Arabie ou de la Cbaldée, avait quitté le pays de Canaan, voisin de la Phénicie, pour se transporter en Egypte, et s'y établir. Cette famille comptait parmi ses ancêtres Héber*, d'où lui est venu le nom d'Hébreux^ et le patriarche Abraham, qui s'était rendu célèbre dans les contrées de l'Orient, où il avait exercé l'influence morale d'un chef d'école. Un autre membre de la même famille, un arrière-petit-fils d'Abraham, s'était vu élevé au rang de premier ministre de l'Egypte par un concours de circonstances singulières : je veux dire Joseph, premier auteur de la colonisation des Hébreux aux bords du Nil.

Sous le nom de Pasteurs, des tribus nouvelles avaient envahi l'Egypte, tout comme vingt- cinq siècles après, des tribus de Francs envahirent les Gaules et des tribus de Normands le pays des Bretons. Le pharaon, quatrième chef ou monarque de cette dynastie de rois pasteurs, est regardé comme celui des princes qui favorisa le plus la colonisation des Hébreux. Il leur assigna pour demeure la terre de Goscen, située entre les branches les plus orientales du Nil et fertile en pâturages. Là, les fils d'Héber conservèrent le culte de leurs pères, qui avaient adoré un Dieu infini, qu'aucune forme ne peut représenter, et dont le premier précepte était

* Le mot eber signifie au delà; on a dit que ce nom loi avait été donné parce qu'il venait d'au delà de i'Euphrate. En plaçant son séjour en Arabie, d'autres l'ont fait venir de l'Ethiopie, qui est au delà de la mer Rouge.

Tordre et le travail. Sous cette loi, leur postérité, jouissant de Tabondance et de la paix, devint puissante et s'accrut dans une progression rapide. S'ils ne s'allièrent pas avec les habitants du pays, ce n'est pas eux personnellement qu'il en faut accuser, car les Hébreux avaient contracté des mariages avec d'autres peuples* : la cause en est surtout dans l'espèce d'horreur que le vulgaire égyptien exprimait pour les étrangers '.

Tout à coup rétablissement d'une dynastie nouvelle» ou le retour des dynasties anciennes, changea leur sort. Une politique cruelle s'appesantit sur leur tribu et les priva à la fois de toute protection intérieure et de la faculté de retourner dans leur première résidence. «Agissons prudemment, dit-on dans le conseil des nouveaux pharaons, de peur qu'ils ne se multiplient et que si quelque guerre survient, ils ne se joignent aux ennemis, ou ne quittent l'Egypte malgré nous \ »

On les arracha à leurs foyers; on les condamna aux travaux les plus durs, à préparer péniblement les matériaux employés à bâtir des villes, parmi lesquelles Rahamsès et Pithom. Enfin, pour réduire leur nombre sans se priver des avantages qu'ils procuraient, on ordonna que tous les mâles nouveau-nés seraient pendant quelque temps voués à la mort*.

Dans ces circonstances malheureuses, vers le milieu du XVI* siècle avant notre ère, tout le monde sait que Jocabed, femme d'un Hébreu nommé Imram, donna le jour à un enfant mâle. Trois mois entiers sa

* C'est d'après le même esprit, quoique sous une forme plus douce en apparence, quejusqu'à nos jours il y a eu des pays civilisés dans lesquels on défendait aux Juifs de se marier, ou on leur fixait le nombre de mariages permis dans une certaine période.

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naissance resta secrète; mais dans la crainte de ne pouvoir le dérober plus longtemps aux recherches, sa mère jugea préférable de le confier aux eaux du Nil, que de le voir tomber entre les mains de ses bourreaux. Elle enduisit de bitume une petite corbeille de jonc, et déposa le nouveau-né, sous la surveillance de sa jeune sœur, parmi les roseaux qui bordaient le rivage. La fille du pharaon qui, à ce qu'on croit, se nommait Thermutîs, alla se baigner de ce côté, suivie de ses femmes. Elle aperçut la corbeille, et Tayant fait ouvrir, son cœur fut attendri à Taspect d'un enfant très-beau, qui lui tendait les bras en pleurant. « Je ne t'abandonnerai pas, dit-elle; tu seras mon fils, et tu porteras le nom de Hoîse, parce que je t'ai tiré des eaux ' ; » et comme la sœur de l'enfant s'approcha aussitôt pour proposer une nourrice, Thermutis eu confia l'allaitement à Jocabed, sans savoir que celle-ci était la propre mère.

Le jeune Hébreu grandit parmi les hommes de l'Egypte les plus savants et les plus puissants. Initié à leurs mystères, il s'empara de leurs connaissances; témoin du mécanisme de la cour, il apprit comment elle imposait au vulgaire ; entouré de tous les genres de séduction, il n'oublia pas un seul moment que ses frères étaient opprimés. Mais tandis que sa réputation de sagesse grandissait avec lui et s'étendait au loin *^ son origine, la tendresse de la fille du roi et l'indépendance naturelle de son caractère lui suscitèrent les ennemis les plus redoutables.

On doit à l'historien Flavius Josèphe de nous avoir conservé quelques-unes des traditions qui, vers l'époque de Jésus-Christ, couraient encore en Judée sur l'enfance et la jeunesse de Moïse. L'intention emblématique de la

première de ces traditions se laisse facilement devinen On raconte qu'en jouant un jour avec l'enfant, le pharaon lui avait posé son diadème sur la tête; Moïse Varracha soudain, le jeta à ses pieds et le foula. Longtemps après, les Ethiopiens battirent les troupes égyptiennes et menacèrent Memphis. Dans l'effroi général, Thermutis, sa mère adoptive, inspira de donner au jeune Hébreu le commandement de l'armée. Moïse vainquit les agresseurs, les assiégea jusque dans leur capitale et conclut un traité avantageux. Mais, loin de lui valoir de la reconnaissance, sa fortune accrut la haine de ses ennemis, surtout des prêtres égyptiens, qui firent entendre au roi que les talents et la popularité de cet homme pourraient devenir fatals à sa puissance, si l'ambition s'emparait jamais de son cœur \

Quelle que soit la foi qu'on ajoute à ces assertions, il est certain que le pharaon, dont la fille avait peut-être cessé de vivre, ou qui était lui-même nouvellement couronné, changea à son égard, et qu'on ne chercha plus qu'une occasion de le perdre. La tradition donne à Moïse environ quarante ans • lorsque la colère du roi éclata *. Or, il faut considérer que parmi nous quatrevingts ans forment la plus belle vieillesse, tandis que, au temps dont nous parlons, l'âge de cent vingt ans était, dit-on, fréquemment atteint et dépassé : en conséquence

* D'après les monuments, Ramesses-Meiamum ou ami du dieu Ammon, le quatrième roi du nom de Ramesses serait monté sur le trône Fan 1559 avant J.-C, cinq ou six ans ayant la naissance de Moïse. Il mourut en 1493. — On peut voir dans la Notice chronologique que M. Champollion Figeac a ajoutée aux Lettres de M. ChampoUion le jeune, son frère, l'important tableau des dates fournies par les monuments.

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