CHAPITRE IV
CONDITIONS DE LA TERRE PROlAlSE, AGRICULTURE.
La vie champêtre a dignement inspiré plus d'un poète : leurs riants pinceaux ont prêté à la nature de nouveaux charmes et nous ont appris à l'aimer. Que leur puissance sur les cœurs soit immortelle comme le sujet de leurs chants! L'homme deviendrait-il jamais insensible aux images d'une simplicité vraie, aux scènes naïves où la galté des campagnes s'unirait à l'urbanité !
Mais l'agriculture se présente sous un aspect autrement positif; elle est la nourrice du genre humain, elle
a des principes, une expérience, des théories qui Télévent au rang d'une science étendue. Que penseronsnous donc des populations anciennes où elle était regardée comme une profession servile, et chez lesquelles le citoyen n'osait se déclarer agriculteur; que penseronsnous des philosophes grecs qui soutenaient qu'une bonne république ne devait pas donner aux artisans le droit de citer, et qui livraient à des esclaves la culture des terres*?
Moïse au contraire dirigea les citoyens vers l'agriculture. D'abord c'était le moyen le plus efficace de surmonter les tendances à la vie nomade, d'attacher les tribus hébraïques à un sol, de leur inspirer l'amour d'une patrie ; ensuite, il existe pour les peuples comme pour les familles des circonstances particulières où il leur convient de se satisfaire à eux-mêmes, et de vivre autant que possible dans leur intérieur.
Situé entre le trente-unième degré de latitude et le trente-troisième, le pays d'Israël se trouve à trois degrés environ plus près du tropique septentrional que la fertile et chaude Andalousie. Au nord, il a pour bornes la chaîne du Liban qui le préserve des vents les plus froids; au midi les montagnes de Séhir; à l'occident la mer Méditerranée ; à l'orient les montagnes d'Hermon et de Galaad. Sa seule rivière remarquable est le Jourdain, dont le cours n'a du nord au midi qu'une cinquantaine de lieues et qui après avoir pris sa source dans l' Anti-Liban traverse le lac de Génésareth
* Une partie des Grecs, surtout les Spartiates, Platon, Aristotè. Voyez Plutarq., Vie de Licurgue; Montesquieu, Esprit des Lois, t. IV, chap. VII.
OU mer de Tibériade et va se jeter dans le lac Asphaltîde ou mer Morte. Des pluies fréquentes dans l'automne et dans le printemps servent à le rafraîchir et à le féconder ; il en est de même des sources* et des ruisseaux auxquels les eaux qui descendent des montagnes donnent souvent l'importance des rivières, et des rosées presque chaque jour. « C'est un bon pays que celui dans lequel va te faire entrer Jéhovah ton Dieu, dit le législateur, un pays de torrents d'eaux, de fontaines et de sources profondes qui naissent dans la vallée et 'sur la montagne ; un pays de froment, d'orge, de vignes, de figuiers, de grenadiers, d'oliviers et de miel, où tu n'éprouveras point de disetto, où rien ne te manquera *. » Jugerait-on sa fertilité passée par son état actuel ? Les gtierres dévastatrices qu'il a subies; la langueur dans laquelle il est plongé depuis tant de siècles; la puissance du Turc qui le dessèche sous ses pas rendent raison de l'aspect qu'on lui a reproché d'une terre de fer. Les plaines de la Grèce aussi sont dépouillées; mais à quelle prospérité n'oseront-elles pas prétendre, quand des bras vigoureux ouvriront leurs entrailles au soleil de la liberté ** I
* In terram bonam, terram rivorumaquarumque et fontium; in eujîM campis etmontibus erumpunt flumorum ahyss^i; ter- Tarn frumenti, hordei et vinearum, in qua ficus et malo gra~ "tiata et oliveta nascunlur; terram oleiet meWw...(Deutér.,viii, 7. ** < Jérusalem a été prise et saccagée dix-sept fois, dit M. de Chateaubriand; nulle autre ville n'a éprouvé un pareil sort... Dans cette contrée, devenue la proie du fer et de la flamme, les champs incultes ont perdu la fécondité qu'ils devaient aux sueurs de l'homme ; les sources ont été ensevelies sous des éboulements ; la terre des montagnes n'étant plus soutenue par l'industrie du vigneron a été entraînée au fond dés vallées ; et les coUines jadis
Frappé de voir le sol latin autrefois si fécond devenu si stérile, Pline s'écriait : • Il nous donnait des fruits en abondance, la terre prenait, pour ainsi dire, plaisir à être cultivée par des mains couronnées de lauriers, et pour répondre à cet honneur elle multipliait de tout son pouvoir ses productions. Il n'en est plus de même aujourd'hui; nous la faisons cultiver par des esclaves ou des forçats, et l'on serait tenté de croire qu'elle a ressenti cet affront *. »
Le premier moyen de faire fleurir l'agriculture, avonsnous dit, est de l'honorer. N'avait-elle pas cet avantage chez les Hébreux, où les mêmes hommes passaient des soins de la campagne aux plus hautes fonctions publiques, et retournaient ensuite à leurs travaux privés ? Après avoir été proclamé roi, Saûl revient encore à la charrue ; et David était gardien des troupeaux de son père, quand il fut porté au trône *.
couvertes de bois de sycomores n'ont plus offert que des sommets arides » (Itinéraire^ tom. ii. Voir les mémoires de Guénée sur la fertilité de la Judée.}— « Je passai plusieurs heures à parcourir dans tous les sens le plateau de la montagne du Garmel, dit un intenigent voyageur, sous la date même des jours (1827) où JQ suis occupé à écrire et à développer la deuxième édition de ce chapitre. C'est la plus étendue et la plus belle de la Palestine : en plusieurs endroits elle est couverte de bois et de fleurs. Au débouché d'un bosquet de palmiers, nous découvrîmes à nos pieds la fameuse plaine d'Esdraëlon que le Kichon baigne de ses eaux ; en face s'élèvent le Thabor et THermon; et sur la gauche l'horizon est borné par les coteaux de Samarie. Ce tableau, malgré sa tristesse, ne répond pas à l'idée qu'on se fait de la désolante stérilité de la Palestine ; on peut juger à la richesse de la végétation, que si cette terre était cultivée avec soin, elle serait commejjadis le jardin du Seigneur. » {Revue britannique. Mai 1827, p. 109. Neuvième Lettre sur J'Orient, tirée du New Monthly magazine,)
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La preniière preuve que Tagriculture fleurit est la population qui croît en raison des subsistances, et qui à son tour accroît ces subsistances mêmes. Peut-on disconvenir que cette nation ne fût des plus populeuses ? « Loin de s'appliquer à entretenir des intelligences chez leurs voisins, et à y fomenter la division, ils travail- • laient, dit Fleury, à cultiver leur pays et à le faire valoir autant qu'il était possible, soit qu'il fût petit, soit qu'il fût grand. Ils s'étudiaient à rendre les mariages faciles et la vie aisée; à procurer la santé et l'abondance, à tirer de la terre tout ce qu'elle pouvait produire. Ils exerçaient leurs citoyens au travail, leur inspiraient l'amour du pays, l'union entre eux, la soumission aux lois. Voilà ce qu'ils appelaient politique ^ > Et voilà ce qu'il faut imiter des livres hébreux, au lieu de s'arrêter sur les scènes déplorables auxquelles la barbarie des temps présida ; au lieu d'y puiser de fausses raisons pour le triomphe de quelque puissance arbitraire que ce soit !
Leurs méthodes agricoles furent en partie prises à l'Egypte, en partie imitées des Phéniciens, en partie le fruit de leur propre expérience. On sait avec quel art ils fécondaient leurs collines comme les Chinois, en les coupant en étages, et en transportant des couches fertiles dans les terrains trop ingrats. La charrue traînée par des bœufs, le hoyau, la coignée, la fourche, la herse, les serpes, sont les principaux instruments aratoires *. Isaîe indique avec quel soin on préparait les terres et on y jetait 'des semencçs diverses dans des proportions calculées. « Le laboureur labourera-t-il toujours afin de semer? ouvrira-t-il le terrain? ou cassera-t-il lesmottes? Quand il en a aplani la surface , n'y répand-il pas la
nielle (ou Taneth), le froment et le cumin? ne mel-il pas le blé en première ligne, l'orge en la place choisie et l'épeautre aux limites des champs *? Car il a reçu de Dieu le discernement qui Téclaire sur tout cela . »
Toutes les figures employées par les prophètes aitestent le zèle des Hébreux à préparer la terre, à enlever les pierres, les mauvaises herbes, à entourer les champs et les vignes de haies et de petites murailles •. Pour engrais ils se servaient des résidus de l'homme et des animaux, delà paille soumise à la putréfaction**. Le pacage leur était familier' . ^obligation imposée aux fermiers par les docteurs de ne pas changer sans la volonté du maître le genre de récolte convenu, et de se conformer à l'usage des provinces* . prouve avec le passage cité d'Isaïe qu'ils variaient les semences et qu'ils avaient des méthodes de culture différentes.
♦ L^aneth et le cumin sont des plantes ombeUiferes; leur semence est stomachique. On en mêlait dans le pain pour lui donner de la saveur. Je serais porté à croire qu'elles étaient jetées pour fournir un engrais. Ce passage a été diversement interprété : « N y mettra-t-il pas le froment au meilleur endroit, on, selon une proportionconvenable,.., n'y mettra -t-il pas avecleblé, de l'orge, du millet, de la vesce, chacun en sa place et en son rang? » Mais toutes ces interpréutions s'accordent pour exprimer les grands soins et le discernement exigés de l'agriculteur.
*• Voici un détail qui certainement n'est pas noble en apparence; mais dans un chapitre sur l'agriculture, ce nest pas un motif d'y renoncer : « Il est parlé, dans les Géoponiques, dit lauleur d'un ouvrage sur V Economie rurale des Arabes et des Juifs, de l'emploi des matières fécales comme d'un engrais usité chez les Arabes, il ne peut être question que de ceux qui habitaient sur les confins de la Judée : mais c« qu'il y a de remarquable dans le procédé qu on* leur attribue, c'est qu'il était le même qui a été imaginé, depuis une trentaine d'années, pour en faciliter le commerce sous le nom de poudrette. > (Reynier, pag. 409.)
On a vu que leurs principales céréales étaient le froment, l'orge, Tépeautre. Les semailles se faisaient après réquinoxe d'automne, quand la seconde pluie, appelée ainsi par opposition aux premières pluies de printemps, avait pénétré la terre. Moïse recommande de ne pas jeter des grains dans les vignes; de ne pas semer à la fois diverses sortes de grains dans le même champ. Ce n'était pas seulement pour obliger le cultivateur à trier avec grand soin sa semence, mais afin d'arrêter les idées superstitieuses qu'on ajoutait alors à ces mélanges. • Pour comprendre l'utilité de ces préceptes, dît Maimonide, il faut se représenter toutes les coutumes ridicules, impudiques, funestes, qui étaient en usage dans ces temps-là et auxquelles les femmes prenaient le plus de part •.
Vers les premiers jours de printemps, les moissonneurs suivis des glaneuses coupaient l'orge, ensuite le blé, et faisaient des javelles qu'ils mettaient en gerbes dans Taire. Ils usaient pour se rafraîchir d'un petit vin ou piquette. Le grain était séparé de la paille par quatre procédés différents : de longues verges ou des bâtons; les pieds des animaux ; un rouleau hérissé de fer et de pierres et traîné par des bœufs ; enfin les roues d'un chariot approprié à cet usage, qui brisaient la paille afin qu'elle pût être donnée en nourriture aux bestiaux *®. Un vent léger nettoyait le grain, un crible finissait de l'épurer, et on le transportait dans des greniers étayés de la manière la plus solide.
Mais à l'appui de ces détails et afin d'y ajouter quelque vie, est-il une peinture aussi fidèle que les traits suivants empruntés au charmant épisode de Ruth?
Du temps que les juges jugeaient, une disette causée
par ia guerre se fit sentir en Juda. Un homme de Bethléem, du nom d'Eli-Melec, alla s'établir dans le pays de Moab avec sa femme Nahomi et ses deux flls Malhon et Kiljon. Il y mourut bientôt, et ses enfants épousèrent deux sœurs moabites, Orpha et Ruth. Ils moururent aussi. Leur mère songea à retourner dans sa patrie. Les deux jeunes veuves voulurent la suivre : c Non, mes filles, leur dit Nahomi en les baisant, que l'Éternel vous rende tout le bien que vous avez fait à ceux qui sont morts et à moi. Rentrez dans la maison de votre mère et retrouvez du repos auprès d'autres maris. La main de l'Éternel s'est appesantie sur moi, pourquoi vous laisserais-je partager mon affliction ? Désormais on ne doit plus m'appèler Nahomi belle, mais Mara pleine d'amertume. » A ces mots elles pleurèrent toutes trois ; mais Ruth insista : c Je ne te quitterai point ; ton peuple sera mon peuplé, ton dieu sera mon dieu; où tu mourras je serai ensevelie; la mort seule peut nous séparer. »
Nahomi avait du côté de son mari un parent nommé Booz, homme fort et vaillant. Pour nourrir sa bellemère, Ruth alla glaner. La loi hébraïque avait beaucoup étendu en faveur du pauvre, de l'étranger, de l'orphelin et de la veuve, ce droit de glanage et quelques autres droits que je rappellerai en parlant de ses préceptes de bienfaisance. Peut-être était-ce un tort d'imposer ces obligations gênantes à la propriété ; mais le motif de la loi se justifie assez de lui-même. Sans le savoir, Ruth était entrée dans un champ de Booz. Celuici arriva bientôt après, et salua les moissonneurs en ces termes : tQue l'Étemel soit avec vous! » A quoi ils répondirent : c Que l'Eternel aussi te bénisse! * En
même temps il s'informa du chef de la bande quelle était cette étrangère; oiï lui en apprit le nom, «Écoute, mon enfant, ditBooz, ne va pas glaner en d'autres lieux; jusqu'à la fin des orges et des blés ne quitte pas mes jeunes filles; suis sans crainte les moissonneurs, j'ai recommandé qu'on ne se permît rien contre toi. Quand tu auras soif, tu iras où sont les vaisseaux et tu prendras ta part de ce que les garçons auront puisé. Je sais tout ce tu as fait pour ta belle-mère, depuis la mort de ton mari; tu as abandonné le pays de ta naissance et consenti à habiter chez un peuple qui n'était pas connu de toi. Que l'Étemel, le Dieu d'Israël te récompense, puisque tu es venue te réfugier sous ses ailes. »
A l'heure du repas, Ruth, assise à côté des moissonneurs, trempa du pain dans' la piquette, mangea des grains rôtis et serra une partie de ce qu'on lui avait donné. Lorsqu*elle se fut levée pour retourner au travail, Booz commanda qu'on ne l'empêchât pas de glaner, même au milieu des javelles, et qu'on laissât tomber comme par mégarde des poignées d'épis. Le soir elle battit le produit de la journée, et elle porta une mesure d'orge à Nahomi avec les aliments qu'elle avait réservés. Booz était le second parent qui eût le droit de retrait lignager sur les biens du mari défunt de Ruth, c'est-àdire, comme on l'a déjà vu, le droit de retirer cea biens des mains du détenteur en payant le prix convenable. Nahomi, qui ne formait d'autre pensée que de voir sa belle-fille heureuse, lui dicta de point en point ce qu'elle aurait à faire et exigea son consentement. . Ruth s'étant lavée, parfumée et revêtue de ses plus beaux habits, se rendit à l'aire où Booz passait la nuit, pour vanner les orges qui avaient été foulées. A peine
euMl pris son repas du soir, qu'il alla se jeter avecgatté sur un tas de javelles où il s'endormit. Ruth se glissa doucement, déiangea le manteau dont il s^étaft enveloppé et se coucha à ses pieds. A minuit son parent s'éveilla et eut peur : « Qui es-tu? — Je suis Ruth; couvre de ton manteau ta servante, car tu as le droit de retrait lignager. — 0 ma fille, que TElernel te bénisse! Cette nouvelle preuve de confiance est bien plus grande que la première. Je ferai tout ce qui te plaira ; le peuple qui s'assemble aux portes n'ignore pas combien tu es vertueuse. Mais une autre personne a la priorité sur moi pour exercer le droit de proche parent; informonsnous d'abord s'il consent à s'en démettre. » Or on sait que Booz acquit tous les biens du mari de Ruth, qu'il épousa sa parente, et que de leur postérité sortit David, en l'honneur duquel la petite ville de Bethléem a de tout temps été célébrée par les prophètes.
Des moulins à bras servaient à obtenir la farine * ' : on opérait le blutage pour en dégager la fleur. La qualité des blés de Judée était supérieure; la tribu d'Aser, entre autres, fournissait un pain excellent ^\ Enfin, l'épeautre pilé au mortier donnait une espèce de semoule; et l'orge, employée quelquefois à faire du pain, souvent à faire une espèce de bière, était consommée surtout par les animaux *^
La vigne couvrait les coteaux : on la tenait basse ; ou bien on la mariait à des arbres, on l' élevait sur des treillages de roseaux, on la disposait en allées en faisant communiquer les branches. Le prophète veut parler de ces vignes hautes, quand il représente le bonheur d'Israël comme celui d'un homme assis sans craindre personne sous son figuier ou sous sa vigne. La marcotte,
les boutures, la taille, Tébourgeonnement étaient en usage. Sur les bords de la iner Morte certains cantons eoduisaient de bitume les pieds de vignes *\ Lp tribu de Juda produisait beaucoup de vin : elle attachait, disait* on, le petit de son ânesse au cep excellent; elle lavait son manteau dans le sang des grappes, et Tabondance de cette liqueur lui rendait les yeux vermeils *'.
D* après les tableaux poétiques de la Bible, quelle gaité dans les vendanges! Ce n'étaient ni les chants qu'entonne Tesclave peur faire diversion à sa peine ; ni la grossière joie de ces hommes que la société avait ja« dis rejetés dans les derniers rangs ; ni ces exagérations de bonheur dont nous avons été dégoûtés par tant de fausses idylles; c'était la satisfaction d'un peuple libre, d'un peuple de petits propriétaires qui recueillait pour lui-même, ne reconnaissant que rÉternel comme souverain du Monde, que la loi comme souverain de l'État. • Les guéVets de Hesbon et les vignobles de Sibma languissent, s'écriait Isaïe ; après avoir abattu Israël, les maîtres des nations ont ruiné Moab, Ses provins s'étendaient au loin ; je les pleurerai ; je t'arroserai de mes larmes, ô Hesbon 1 ôpaysd'Elhalé ! l'ennemi s'est jeté sur tes fruits d'été et sur ta moisson. La gaité et la joie ont disparu du champ fertile ; on ne se livrera plus au plaisir dans les vignes; celui qui foulait les grappes n'entrera plus dans les cuves ; les chansons des vendanges ont cessé '^ »
Les raisins foulés avec les pieds étaient soumis à l'action du pressoir ; une maisonnette au milieu des vignes renfermait la cuve construite en pierre ": des jarres recevaient le vin; des outres servaient à le transporter. Jérémie tire de là une belle comparaison contre l'or-
gueil de Moab qui adressait à Israël d'injustes repi'ocbes« « Moab a été à l*aise depuis sa jeunesse ; on ne Va pas tran^^asé de vaisseau en vaisseau ; on ne Ta pas transporté avec violence : c'est pourquoi il a conservé sa saveur, il n'a pas perdu son bouquet ; mais le jour de la calamité approche ; ses vaisseaux seront rompus, ses outres déchirées, et jamais plus il ne redeviendra un peuple ^*. 9
La chaleur du climat favorisait les arbres fruitiers. Nous verrons plus tard en quels termes le législateur ordonnait de les respecter jusque sur le territoire ennemi. « On ne devait pas manger les fruits avant la quatrième année ; mais on les coupait à leur naissance, afm que pendant ^e temps tous les sucs se portassent sur le corps même de l'arbre et lui fissent une constitution plus forte : on n'avait rien perdu à ce retard, son produit était multiplié '^ » L'olivier, les palmiers, le figuier, le pommier, les grenadiers, l'amandier, et plus tard, le citronnier, le pistachier, les poiriers, le prunier, le jujubier, le carroubier furent les arbres à fruits de la Judée ^\
Son huile d'olive était exquise et assez abondante pour suffire à une grande consommation intérieure et à l'exportation. La montagne qui est séparée de Jérusalem, à l'orient, par la petite vallée de Josaphat, prit son nom des oliviers dont elle fut couverte. Le suc de la'plupart des fruits, des dattes, des carroubes, des grenades, des pommes, des raisins desséchés, donnait par la fermentation diverses liqueurs connues sous le nom générique de cervoiie*.
* Le mot hébreu est chêcar. Il comprend, dit saint Jérôme, tonte
A l'état sec, une grande quantité de ces fruits se répandait dans le' commerce où ils étaient très-estimés, entre autres les figues, les dattes, les raisins ; on confisait aussi les olives '*. « Viens, mon bien-aimé,' s'écriait une des épouses du Cantique des Cantiques : levons-nous dès le matin et allons aux vignes ; voyons si la grappe est formée, si les grenadiers ont fleuri. A nos portes il y a toute sorte de fruits excellents, des fruits nouveaux et des fruits secs que j'ai conservés pour toi ^*. »
La greffe, usitée chez les Phéniciens, passa en Judée; car la défense de mêler des grains d'espèces différentes n'était dirigée, comme je l'ai fait observer , que contre certaines idées superstitieuses du temps. Cependant les docteurs en bornèrent l'application aux arbres de même famille ".
Les terres qui entourent le lac de Génézareth ou Tibériade étaient surtout admirables, au rapport de Josèphe, par leur beauté et leur fécondité. Il n'y avait pas de plantes, dit-il, que la nature ne les rendît capables de porter, el rien que l'art et le travail de ceux qui les habitaient ne fissent pour profiter d'un tel avantage. On y voyait en grand nombre des arbres qui se plaisent dans les climats froids, comme les noyers, d'autres qui ont besoin de plus de chaleur, comme les palmiers, et d'un air doux et modéré, comme les figuiers et les oliviers. Enfin cette terre ne produisait pa^ seulement des fruits exquis, mais ils s'y conservaient si bien que
boisson qui peut enivrer, qu'elle soit faite avec les grains, avec le sac des pommes, des palmiers ou d'autres fruits. L'usage de la bière, ou du moins d*une boisson composée avec de Torge, existait trèsanciennement chez les Égyptiens, au rapport d'Hérodote (liv. Il, el les Commentât, sur le Levit., x, 9).
Ton y mangeait durant dix mois des raisins et des figues et que d'autres fruits duraient toute Tannée. La Samarie« ajoute ce même témoin, la Judée proprement dite et la Galilée étaient aussi fertiles et aussi bien plantées d'arbres * ; elles invitaient à les cultiver ceux mêmes qui ont le moins de goût pour Tagriculture *\
Le cbêne, le cèdre, le cyprès, le sapin servaient aux constructions **. Plusieurs arbres fournissaient de précieuses résines. Le baumier dé Jéricho fut surtout célèbre : son produit se vendait au poids de for. Les Romains s'emparèrent avec avidité des deux seuls enclos qui le renfermaient, et où il était Tobjet des soins les plus minutieux ^'. Des bosquets de sycomores joints à des
carrés de plantes aromatiques formaient les paradis ou jardins d'agrément.
Leurs principales plantes légumineuses furent les fèves, les lentilles, les pois chiches. Les livres anciens parlent des poireaux, des aulx, des bons ognons d'Egypte, des concombres et des melons, particulièrement de l'espèce méridionale appelée pastèque. L'échalote est originaire de la Palestine : les Hébreux cultivèrent le millet, la vesce, le riz, même la canne à sucre. Dès l'origine, ils eurent le lin, le fin lin, plus tard le cotonnier, le chanvre; entre les plantes colorantes, la garance, le carthame, l'indigo. Ils usèrent d'huile de noix, de colza.
* En nous rendant à Jaffa, dit le voyageur cité plus haut (pag. 248), nous traversâmes une suite de jardins et de vergers délicieux où mûrissent en abondance la poire, le melon et l'orange. {Rwue bri^ Uinnique. Mai 1827. Lettre sur l'Orient.)
** On ne pouvait planter un arbre qu'à quatre coudées du champ, de la vigne ou des arbres d'autrui. (Mischna, de Damnis, lib. 111, cap. II, S '7 à 12.)
de ricin, de poisson ^* : enfin leurs principales fleurs furent les jacinthes, ranémone, le narcisse, la rose et le lis des vallées *.
Le pays d'Israël dut surtout à un bon système d'irrigation cette variété de produits qui suppose à la fois une grande fertilité et une grande industrie. La sécheresse était leur plus dangereux ennemi. Lorsque Caleb eut donné un champ pour dot à sa fille, elle se hâta de lui demander les sources qui naissaient au-dessus et au-dessous. Us redoutaient en même temps certaines maladies des arbres, comme la nielle et la rouille, et divers insectes que le prophète Joël rappelle en ces termes : « La sauterelle a dévoré ce qu'avait épargné le hanneton, le hurbec ce qu'avait épargné la sauterelle, et les restes du hurbec n'ont pas échappé au vermis-
seau". »
On ramassait Teau dans des citernes et on la faisait arriver au moyen de balanciers ou de roues dans les lieux les plus élevés. « Les rochers de la Palestine, sur lesquels florissait jadis la nombreuse population des douze tribus juives et qui se trouvent aujourd'hui abandonnés à quelques hordes misérables d'Arabes dépréda-
* < Nous nous avançâmes dans la plaine de Saron dont TÉcritare ioue la beauté... Les fleurs qui couvrent au printemps cette campagne célèbre sont les roses blanches et roses* le narcisse, l'anémone, les lis blancs et jaunes, les giroflées, et une espôce d'immortelle très-odorante... Le sol paraît d'une extrême fertilité; mais, grâce au despotisme musulman, ce sol n'offre de toutes parts que des chardons, des herbes sèches et flétries, entrefnêlées de chétives plantations de cotons, de doura, d'orge et de froment. Çà et là paraissent quelques villages toujours en ruines, quelques bouquets d'oliviers et de sycomores. » (M. de Chateaubriand, Itinéraire, t. IL)
tours, dit un de nos plus savants agronomes (M. Yvart) , étaient en partie redevables aux nombreux canaux d'irrigation qu'on était parvenu à y faire circuler, de la fertilité et des riches productions qui distinguaient alors cette portion de l'Asie, devenue pauvre, dépeuplée et inculte depuis la disparition de ces sources de prospérité^*. » Aussi doit-on remarquer les siècles du moyen âge oii les irrigations portèrent au plus haut degré la fertilité de l'Espagne méridionale. En ces temps-là, les Arabes partageaient leurs travaux avec une foule de Juifs, encore tout imbus des traditions de leurs pères qui remontaient aux traditions égyptiennes.
On ne s'étonnera pas qu'ils fussent très-avancés dans l'industrie pastorale : leurs ancêtres s'y étaient longtemps adonnés d'une manière exclusive et avaient traité la chose en grand. L'état de pasteur emportait chez eux la considération générale. Une comparaison de T auteur du Cantique des Cantiques prouve l'ordre qui existait dans leurs troupeaux et l'éblouissante blancheur de leur laine. Quoiqu'il eût vu de la neige et qu'il possédât de l'ivoire, son imagination, pour exprimer la parfaite régularité et l'éclat des dents d'une belle femme, ne trouve rien de plus frappant qu'un troupeau de brebis qui remontent deux à deux du lavoir. Isaïe fournit un renseignement analogue : « Rentrez dans la vérité, dit l'Éternel, et lors même que vos fautes seraient plus rouges que le cramoisi, elles deviendraient comme la neige; plus rouges que le vermillon, elles acquerraient la blancheur de la laine ^^ » Dans le temps où David était à l'apogée de la gloire et de la richesse, ses enfants célébraient par une fête annuelle latente des troupeaux '^
Les chèvres, les moutons, les taureaux venaient de
bonne race; j'indiquerai bientôt les motifs de circonstance qui firent prohiber la castration. Les chevaux, rares en Judée, furent ensuite importés en assez grand nombre pour qu'on les employât aux travaux de l'agriculture**. Mais le bœuf fut toujours la véritable force du laboureur : « Là où le bœuf manque, la grange est vide, disait le proverbe '^ » Les chameaux et les mulets achetés à l'étranger servaient au transport des fardeaux. Ces derniers n'avaient pas été dédaignés comme monture par les personnes les plus distinguées. Celui d'Absalon causa sa mort dans la bataille; et, à son couronnement, Salomon parut sur la mule de son père. Les ânes ou onagres étaient d'une taille, d'une force et d'une beauté qui les rendaient bien supérieurs à ceux de nos climats; de là ces expressions de la Bible : * Vous qui montez des ânesses blanches d'une beauté singulière'*.»
Les prairies artificielles furent un objet de culture ; c'est pourquoi toutes les tribus, toutes les villes, presque toutes les familles eurent leurs troupeaux. Les tribus situées au delà du Jourdain avaient obtenu dans la division des terres les pâturages les plus vastes : en deçà du fleuve, qui n'a entendu célébrer les gras pâturages de Sicbem *?
Le lait de chèvre et de vache obtenu en abondance
* Les cheptels de bestiaux se traitaient ordiDairement à moitié profits et perles. Le cheplel de fer, d après lequel le bailleur partageait les bénéfices et ne courait aucune chance, de sorte que son troapeau était comme de fer pour lui, fut défendu. Le preneur devait justifier qu'il n'y avait pas de sa faute dans les pertes éprouvées. (Mischna, t. IV, de Damnis, iib. II, cap. v, § 5 et 6; cap. vu, § 8, 9, 10.)
était transformé en beurre et en fromage : t De même que celui qui bat ie lait en fait sortir le beurre, dit le proverbe, de même celui qui presse F homme porté à la colère en fait sortir la querelle '*. ■ Enfin le pays recueillait un miel digne de rivaliser avec celui du mont Hymète, et dont une grande partie passait dans le commerce. Le nom de terre de miel et de lait oue lui donne Moïse semble marquer, comme on le verra mieux dans la suite, la préférence qu'il accordait h la nourriture substantielle et douce sur les aliments excitants et les liquides spiritueux.
Entre les lois relatives aux animaux, les unes étaient dictées par Tétat des mœurs, les autres par une humanité qui devient rigoureuse justice envei^s ceux qui partagent les travaux de Thomme. La manière de traiter les animaux est une des preuves les plus convaincantes du degré de civilisation d'un peuple. La loi proposée récemment en Angleterre contre les violences fréquentes et les cruautés dont ils sont l'objet, existait dans la jurisprudence des Hébreux *. Il y est expressément déclaré que toute personne qui tomberait dans cette faute serait soumise à une peine correctionnelle ^'. « Le juste compte pour beaucoup la vie des bêtes, dit le proverbe ; les méchants au contraire sont cruels à leur égard '•. ■ Mais comment toucher à ces recommandations sans citer un des plus beaux génies de notre grand siècle littéraire, rémule de Corneille et de Molière, ce La Fontaine qui a trouvé un trait heureux pour tous les plaisirs et
* Depuis lors, c'est-à-dire viogt-cinq ans après que nous donnions ces développements aux principes déjà émis dans notre première édition de 1822, une disposition législative toute semblable a été proclamée en France. (Note de 1860.)
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toutes les douleurs, contre tous les abus et contre tous les vices. Â part Tapplication aux mœurs de la société, quel plaidoyer touchant en faveur des animaux que la parole du juge placé entre Thomme et la couleuvre ! quelle leçon * I
* Un homme l'iX une couleuvre.
Ah ! méchante, dit-il, je m'en vais faire une œuvre
Agréable à tout l'univers.
A ces mots Tanimal pervers
(C'est le serpent que je veux dire, Et non rhomme, on pourrait aisément s'y tromper) ; A ces mots. le serpent se laissant attraper, Est pris, mis en un sac, et ce qui fut le pire, On résolut sa mort, fût-il coupable ou non.,.
Mais trouve bon qu'avec franchise
En mourant au moins je te dise
Que le symbole des ingrats Ce n'est point le serpent, c'est l'homme. Ces paroles Firent arrêter l'autre; il recula d'un pas. Enfin il repartit : Tes raisons sont frivoles; Je pourrais décider, car ce droit m'appartient; Mais rapportons-nous-en. Soit fait, dit le reptile. Une vache était là; l'on l'appelle, elle vient. Le cas est proposé. C'était chose facile; Fallaitril pour cela, dit-elle, m'appeler? La couleuvre a raison : pourquoi dissimuler? Je nourris celui-ci depuis longues années; Il n'a sans mes bienfaits passé nulles journées; Tout n'est que pour lui seul ; mon lait et mes enfants Le font à la maison revenir les mains pleines; Même j'ai rétabli sa santé que les ans-
Avaient altérée, et mes peines Ont pour but son plaisir, ainsi que son besoin. Enfin me voilà vieille ; il me laisse en un coin, Sans herbe. S'il voulait encor me laisser paître! Mais je suis attachée : et si j'eusse eu pour maître Un serpent, eût-il su jamais pousser si loin L'ingratitude? Adieu; j'ai dit ce que je pense...
Oserai *je dire que la défense d'opérer la castration et d'accoupler des espèces animales différentes, fut dictée surtout par la crainte' de Timitation! Les temps les plus modernes n'ont-ils pas vu mutiler des hommes ! Dans rintérét même des animaux, Moïse recommanda de leur laisser un repos septénaire. < Quand tu trouveras un animal domestique égaré, dit-il, tu le retireras dans ta maison et tu en prendras soin jusqu'à ce que le propriétaire te soit connu : tu porteras du secours à tout animal tombé dans une fosse ou accablé sous sa charge : tu n'attelleras pas à la charrue Tàne et le bœuf, à cause de rinégalité de leur marche, et tu ne lieras pas la bouche du bœuf qui foule tes grains dans l'aire '^ ; car il doit participer au bénéfice du travail ; « car il ne faut pas
Que du labeur des ans, Il porte pour nous seuls les soins les plus pesants... Pour récompense ayant, de tous tant que nous sommes, Force coups, peu de gré... »
Divers statuts postérieurs eurent pour objet les atteintes que certains animaux peuvent porter aux propriétés et aux personnes. On devait établir les colombiers à une distance déterminée des champs voisins; empocher les dégâts des gallinacécs ; se défier des chiens, que la chaleur du pays rendait sans doute dangereux. Le principe général est confirmé, en ces termes, par un des commentateurs du livre de la jurisprudence qui traite des dommages : « Les anciens Juifs eurent toujours en vue de disposer les choses de manière à ce que les citoyens ne se portassent aucun tort les uns ailx autres'**. » 'Nous rappellerons bientôt, en parlant de la justice, quelques lois relatives aux délits ruraux.
Sous des formes poétiques et politiques, Moïse annonça aux citoyens que d' heureux succès couronneraient de constants efforts. S'ils restent fidèles à la loi , s'ils travaillent avec ardeur, les pluies et la rosée ne leur rnanqueront pas; la terre prendra plaisir à leur donner les plus riches moissons : Jéhovah le promet et le jure. Mais ce Dieu ne recevra pour les offrandes convenues, que des bœufs, des agneaux sans tache, que des échantillons d'une fleur de farine pure, d'une huile exquise, d'un vin délicat; de sorte que chaque chef de famille, jaloux de lui plaire, s'efforcera d'obtenir des productions d'une qualité supérieure et des animaux de belle espèce.
Tous les livres- hébreux sont pleins de préceptes qui affirment qu'en invoquant son Dieu, ce peuple était loin de s'abandonner à l'oisiveté que fait naître un aveugle fatalisme. Leur maxime fut à la lettre : c Aide-toi, le Ciel t'aidera. La paresse rend pauvre et le travail enrichit. Travailler et jouir du fruit de son travail est ce qu'il y a de meilleur pour l'homme sous le soleil. Celui qui s'endort durant la moisson, ou qui craint de labourer à cause du mauvais teiilps, mérite de manquer de pain. Dégage-toi des bras de l'oisiveté, comme le daim des embûches du chasseur. Regarde la fourmi et sois sage comme elle : elle n'a ni chef, ni gouverneur, ni maître ; cependant elle fait«ses provisions durant l'été, et elle amasse pour la mauvaise saison. Te tiendras-tu toujours nonchalamment étendu, afin que la pauvreté s'empare de toi, comme ferait un homme armé? Cultive tes champs, embellis ensuite ta demeure : le bien qu'on apprécie le plus est celui qui vient avec le plus d'efforts. Ne demande à Dieu que ces choses : qu'il éloigne de toi la sotte vanité et l'esprit de men-
songe, et qu'il ne te rende ni pauvre ni trop riche**. » Or, c'est ici que la loi jubilaire dont il a été question vient se représenter à la pensée, celle qui nous ramène aux conditions agricoles de Tannée sabbathique, celle qui tous les demi-siècles rétablissait les citoyens dans leur propriété primitive. Sous son empire, comme l'héritage . des familles échappait aux agglomérations et allait saas cesse se redivisant, on pouvait arriver k des portions trop exiguës pour satisfaire aux besoins du possesseur. Alors que fera celui ci, quel fruit retirera-tJ! de son champ? 11 le vendra pour se livrer à des travaux d'un autre genre. Au retour de l'année jubilaire, il le vendra de nouveau jusqu'au jubilé suivant. Ainsi ses travaux ne seront point interrompus, et il conservera, de par la loi, la qualité de propriétaire, que nous tenons en quelque sorte de la nature. On peut dire, en effet, que, la jouissance des fruits formant le caractère principal de la propriété, tout homme est le propriétaire naturel de la portion de terrain qui fournit les aliments et la matière des vêtements qu'il consomme pendant l'année. Diverses circonstances peuvent rétrécir cette portion indéfiniment, mais il ne la perd en entier qu'à sa mort. Tandis qu'ordinairement les plus petits propriétaires sont les fermiers des riches, chez les Hébreux, au contraire, les riches de venaient, presque toujours les fermiers des plus pauvres*. Une jouissance de cinquante
* Il y a trois manières d'affermer parmi nous, disent les jurisconsultes hébreux : pour un prix déterminé en argent, ou en convenant d'un partage des fruiUsoit à moitié, soit dans toute autre proportion, ou bien en accordant au preneur une quantité déterminée de produits, indépendante de la chance des bonnes ou mauvaises récoltes. (Mischna. de Damnis, lib. II. cap. ix, $ 2. Maïmonida.)
années environ les encourageait à faire des améliorations au champ dont ils s'étaient chargés. Mais n*aura*t-on pas à craindre qu'ils ne l'épuisent dans leur propre intérêt? Le législateur prévit cet abus et tâcha d'y mettre obstacle. Après avoir recommandé au citoyen d'acheter la terre de son proche parent, quand celui ci serait dans le cas de l'aliéner, et d'y porter tous les soins du père de famille, la loi dont j'ai déjà signalé les termes, statua que tous les sept ans les champs auraient leur année de repos.
c La septième année sera le sabbath de la terre : tout ce qui viendra naturellement, et ce que vous aurez réservé des années précédentes, servira à vous nourrir*^ » 11 faudra par conséquent songer à l'économie, une des principales vertusde l'agriculteur ; car la promesse d'une grande abondance à chaque sixième année, s'ils restent fidèles à la loi, pourrait se trouver en défaut, même quand ils seraient fidèles.
Je laisse aux agronomes le soin de décider jusqu'à quel point un repos obligé, qui ne revenait que tous les sept ans, mérite d'être blâmé ou approuvé sur le sol peu étendu de la Palestine. ïci comme dans toutes les autres circonstances, c'ost h l'esprit général, au principe sensible dé l'institution, que s'attache notre intérêt bien plus qu'à sa forme locale. Toutefois, pour prouver que le statut précédent était contraire à l'agriculture, il ne faudrait pas prétendre-, à l'exemple de certains critiques, que chez les Hébreux la distinction de l'année civile d'avec l'année à la fois sacrée et rurale, avait fini par étendre le repos septennal sur les travaux de deuœ années consécutives. La disposition du législateur était trop clairement marquée
pour tomber dans un pareil inconvénient *. 11 ne faudrait pas non plus rappeler que cette septième année devint si onéreuse aux Juifs qu'ils demandèrent à Alexandre le Grand, comme un bienfait, d'être exemptés du tribut pendant son cours. C'est l'impôt, plus que la loi, qui leur était insupportable : Moïse avait*il constitué son peuple pour alimenter le trésor des rois de Macédoine?
Enfin, les grandes routes établies par l'ordre du législateur, et la protection accordée au voyageur et à l'étranger ne furent pas les moindres moyens qu'il déploya en faveur de l'agriculture. Les villes de refuge, par exemple, dont je dirai plus tard la destination, offraient pour principal caractère d'être reliées entre elles par des routes faciles et bien entretenues. Ainsi, outre Jérusalem et les autres villes importantes, il y avait déjà dans le pays six centres différents et obligés où l'on devait aboutir sans obstacle de chaque canton, de chaque bourg.
Après Moïse, les anciens des Hébreux ne cessèrent de s'occuper de cette partie éminente de la richesse publique. Le partage des terres auquel ils présidèrent les y encouragea. Josué, que l'histoire sacrée représente comme ayant proposé lui-même des lois au peuple, à
* Il y eut jusqu'à quatre commencements d'années reconnus chez les Juifs : l'année religieuse et nationale, qui correspondait à notre mois d'avril, époque de la sortie d'Egypte ; l'année civile, au mois de septembre ; et deux autres pour le payement des dîmes, des troupeaux, et des fruits de la terre, en août et en janvier. (Miscbna, De principio anni, cap. i, § 1.) Quel motif les aurait empêchés d'éla- Llir une cinquième distinction dans leurs intérêts agricoles, si celles-là n'eussent pas été suffisantes?
Sichem, fat, dit-on, l'auteur des dix statuts relatifs à la dépaissance, au droit de pêche et à plusieurs autres droits. Je me garderais de Tafliriner; mais eussent-ils été conçus ou modifiés beaucoup plus tard, eussent-ils même été empruntés en partie à d'autres peuples, ces statuts sont un renseignement assez curieux pour ne devoir pas être négligés : l'esprit de l'ancienne législation s'y laisse parfaitement reconnaître,
€ 1 . Il est permis de faire paître un jeune troupeau dans les bois dont les arbres sont avancés, mais non pas un troupeau déjà fort. Il est défendu d'introduire quelque bête que ce soit dans un bois de jeunes pousses et d'arbustes, sans la permission du maître.
» II. 11 est permis de ramasser par terre, dans le champ d'autrui, des rameaux sans importance; il est défendu de toucher aux arbustes et aux arbres.
> III. 11 est permis de ramasser l'herbe qui croît spontanément; cela est défendu dans les champs semés d'une plante destinée à la dépaissance des bestiaux.
» IV. On peut bien couper chez autrui une petite branche d'arbre pour la replanter, mais non sur les branches qui portent des olives. Ce qu'on coupera ne doit pas dépasser le volume d'un œuf; ce sera pris parmi les rameaux qui commencent à s'étendre, encore privés de fruit, et dans une partie assez touffue pour que les rayons du soleil ne les touchent pas.
• V. Tout cours d'eau renfermé dans les limites d'une ville ou d'une province appartient exclusivement aux habitants, quoique la source soit hors de leur territoire.
» VI. Le droit de pêcher avec le hameçon dans la mer de Tibériade est commun; mais il y a droit exclusif, pour les habitants des provinces dont cette mer b<nigne
'les bords, d'étendre des filets ou de pêcher avec
barques.
» vu. L'homme qui par une cause forcée entre le champ d' autrui, de quelque plante qu'il soit semé, et arrache une poignée d'herbes, ne sera pas jugé coupable.
• Yiii. L'homme égaré peut traverser une vigne ou toute autre propriété ouverte, jusqu'à ce qu'il ait retrouvé
son chemin.
• IX. Dans la saison qui rend les chemins bourbeux et obstrués par les eaux, le voyageur passe. dans les sentiers adjacents, lors même qu'ils sont une propriété particulière;... durant les chaleurs de l'été et jusqu'aux pluies d'automne, il peut, pour abréger son chemin, traverser tous les sentiers.
• X. Tout homme rencontré mort dans un champ, obtient pour sépulture la place même où il est couché, à moins que ce ne soit dans les limites d'une ville; en ce cas on le transporte dans le lieu destiné à recevoir les
morts**.
» Ce qui n'est à personne, ajoute la jurisprudence hébraïque, appartient au premier occupant... Les poissons pris dans la mer ou dans les fleuves, les oiseaux et les bêtes qui n'ont pas de possesseurs, deviennent le partage de celui qui s'en empare. Quoiqu'on ne doive ni chasser ni tendre des pièges aux oiseaux dans le champ d'autrui, cependant le produit appartiendra au chasseur, à moins que le maître du champ n'ait invoqué auparavant son droit de propriété. Celui qui prendrait les poissons ou les bêtes qu'un individu conserve dans des viviers ou dans un enclos commettrait un vol. Si des filets sont étendus dans les eaux ou dans des lieux dé-
serts, et qu'un homme aille en cachette saisir la proie qui s'y est engagée, il fait une mauvaise action : si les filets étaient fermés, c'est un vol véritable ". »
La guerre fut le plus grand fléau de Tagriculture. La manière dont elle se faisait, la crainte, la haine que les Hébreux inspirèrent à la plupart des populations voisines des pays conquis par leurs armes, les forcèrent, pendant bien des années, à tenir le soc de la charrue d'une main et leurs épées de T autre. Des hordes nombreuses se précipitaient tout à coup sur les cantons les moins fortifiés et les ruinaient entièrement. Rien ne peint mieux cet état de lutte que les invasions annuelles qui déterminèrent Gédéon à se mettre à la tête de ses frères : «Quand Israël avait semé, Madian montait avec Amalec et les Orientaux, en aussi grand nombre que les sauterelles; ils dressaient un camp pour eux et pour leurs chameaux; ils ravageaient tout le pays, et ne laissaient rien de reste, ni vivres, ni menu ni gros bétail *^. »
Cependant Tagriculture ne cessa de fleurir. Parmi les rois qui s*y adonnèrent avec le plus de zèle est ce même Osias ou Âzarias qui, sur la fin de sa vie, voulut s*emparer du sacerdoce, et qui, pendant un règne d'un demisiècle, avait illustré son nom par des victoires *\ Mais cette branche du travail de T homme restait indépendante des faveurs des rois ; elle se liait immédiatement à Texistence des Hébreux et à la constitution du pays. Grâce à son activité Tancien peuple développa des ressources surprenantes, quand on les compare aux époques ou il vécut, aux désastres quMI éprouva, aux tributs que firent peser sur lui l'Assyrie, l'Egypte, la Perse et Rome. Bans de plus grandes proportions, n'avons-nous pas été témoins de quelque chose d'ana-
logue? N'avons-nous pas vu récemment tout. ce que peut la fécondité d'un sol occupé par des hommes actifs? Envahie, découragée, épuisée, souffrant de la désunion de ses citoyens, et de l'imperfection de ses lois, la France ne s'est-elle pas relevée tout à coup d*un échec qui semblait devoir la tenir abattue pendant plusieurs sièeles?
Depuis leur dispersion générale, les Juifs n'eurent que de rares occasions, d'exercer l'agriculture. Elle exige la sûreté complète des personnes et des propriétés. Partout où ils avaient émigré, avant la ruine de Jérusalem, pour fuir les discordes de leur patrie et l'oppression étrangère , ils s'étaient fait remarquer par leur bonne culture **. La plupart des appréciations propagées jusqu'à nos jours à leur sujet, ressemblaient moins à des récits qu'à une dérision perpétuelle. Ils ont contribué avec les Arabes à acclimater en Europe une foule de végétaux de l'Orient ; ils ont porté en Sicile la culture de l'indigo; au Brésil, celle de la canne à sucre". Sous la domination pacifique de ces mêmes Arabes, ils concoururent avec succès à féconder l'Espagne. Beaucoup d'autres points de l'Europe les ont vus laboureurs : et partout où la liberté obtiendra un règne stable, ils deviendront d'autant plus amis de ce genre d'industrie que la nature de leur institution, leurs usages, leurs fêtes, leurs souvenirs les y ramènent sans cesse.
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