CHAPITRE IL
ORATEURS FV9LIGS, OU PROPHETES.
La théocratie égyptienne eut ses prophètes.; mais c'était une subdivision de la caste sacerdotale /chargée de quelques fonctions judiciaires. En fut'il de même chez les «Hébreux ? Formaient-ils une partie nécessaire du sacerdoce , comme l'ont prétendu, avec des intentions opposées , les théocrates modernes et TÉcole de Voltaire ? ou bien faudra-t- il reconnaître , avec de savans philologues et publicistes , qu'ils étaient également indépendans du sacerdoce et de la royauté (90)? et devra-iH)n s'écrier , avec un historien allemand: a Opposition bizarre, contraste singulier , qui cependant est propre à la«coDstitotion de l'état juif? Nous retrouvons dans les prophètes la voix do véritables patriotes qui, appuyés sur une disposition de la loi de> Moïse , di-
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•aient ia Térité an peuple, aux prêtres et aux rois , en se servant de l'histoire cooune d'une autorité (91),
Pour résoudre cette question qui entre si profondément dans les entrailles de la théocratie, je ne puis distinguer avec trop de soin la nature et le but de l'institution , des abus qui s'y attachèrent et de toutes les circonstances qui sont les parties acccessoires et nullement le fond du sujet.
De même qu'on accorde de nos jours u^ esprit plus ou moins élevé à l'homme qui sort de la elasse ordinaire, les Hébreux disaient de leurs concitoyens doués de facultés supérieures, de raison , d'imagination , de yertu , de génie , qu'ils possédaient rM|)n# (^ PtMi, en d'antres termes, ï'esprîtpar excellence; car il &ut savoir qu'une des manières d'exprimer grammaticalement le BuperlaHf dans leur langue, consiste à ajouter au substantif m» dê$ noms de Dieu ; à dire par exemple des arbres de Dieu , pour des arbres trèsélevés; une épée de l'Étemel , pour une épée terrible ; des montagnes , une flamme , un discours de Dieu, pour de hautes montagnes, une flamme ardente , un sage discours (92). ,
«Lorsqu'un homme, dit Maimonide, est tellemeht pénétré d'une influence suprême qu'il se sent poussé à quelque action grande et héroïque ;
à déliirer le peuple ^ même un seul indnrkln j de ^ la tyrannie des médians; on bien à devenir le( bien&iteur d'un certain nombre d'hommes ^noos appelons ce don Feêprit de Dieu; et nous diBohê ' de l'homme qui l'a obtenn, qu^il est retéta de de^ esprit; que cet esprit repose sur lui, qa'il est avec lui, et autres choses de ce genre; tels sont les juges d'Israël^ au sujet des^eis nos livres sacrés si'expriment en ces termes : « Alors l'Éter-' nel suscita aux Hébreux des juges, et il fut aveeces juges pour les déliwer (03). k' - ■
Mais parmi les diverses facultés de l'esprit ,ii' en est une qui semble emhitïsser toutes lels au* très , et qui donne à l'espèce humaine $a pliié ' ^ande suprématie sur tous les' étre^ de la création : c'est la fo^oncd/quet^tre mot prévoyan&o' ne tend qu'incocoplétemetit «^t que les Hébt*è«x ' définissent : « Ce haut degré de la faculté iniëgtnative, en vertu duquel une chose apparaît à un homme et est vue par lui, comme si elle existait actuellement hors de lui , comme s'il l'apercevait au mpyen de ses sens exterties (94). »
Ainsi, prophète et voyant sont dèirx mots sy<* nonymes; ainsi, l'horaiiie qui pro|>hétisiait ne devii^ait pas seulement l'avenir; car des êetit* qualités sont bien distinctes dans )'Êcl*itafe (91^, il voyait Tétât réel des choses et il répétait hau-* iement sa pensée : « Yotii êtes un peuple légel* .
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qui ne siiitex pas la loi, s^écrie ie prophète Isaie, qui avei^ditauz voyans^ ne Toyez pas, ne «oyes pas ce qui est droit et juste ; mais faites-àons entendre des. choses agréables ; veyei des choses qui nous flattent , lors même qu!eUes ne seraient point vraies (96). »
Cette faculté de bien voir sera donc subordom^; née comme toutes les autres k des conditions nombreuses, et elle présentera, surtout dans Tordre palitiqu.e, des degrés infinis, depuis ce simple sentiment du juste et du beau qui conduit, sans règle et sans art à la découverte de quelques aperçus heureux, jusqu'à l'enthousiasme basé sur la conpaissance raisonnée des choses; cet .en-> thousiasme qui sent le mal, qui en jugeles causes, qui s'irrite contre elles, qui prêche, séduit et réchauffe les hommes pour les tirer de Tapathie funeste dans laquelle ilssontle plus souvent plongés. D'après cela, los Hébreux admettaient de grandes différences d'esprit, de science , de raison, de génie chez leurs prophètes, et ces différences dépendaient des deux principales sources qu'ils attribuaient à la prophétie.
Leurs docteurs font en général dépendre cette, fayem*, disent Calmet, Grotius , Basnage , dn tem-^ pérament, de l'étude « et de diverses causes extérieures. D'après eux, il faut pour former un prophète qu'il ait une imagination vive, un rai- .
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sonnement solide et éclairé par Tétutle , un tempérament assez vigoureux pour soutenir de longues méditations. Il doit cultiver ce tempérament et des dispositions naturelles par des étude sérieuses, vivre dans la pureté , renoncer ajax plaisirs excessifs des sens, éviter Les émotions fortes et irrégulières de rame (97),
Mais écoutons à ce sujet le prince des rabbins, lui-même» qui s'^prime tantôt en savant, tantôt en moraliste.
tt Si chez un homme la substance du cerveau se trouve dans un état convenable de perfection, sous le rapport de 1& masse , du tempérament , de la proportion et de la disposition ; si des çircon* stances naissant de la manière d'être de tout autre organe, ne détruisent pas ou n'enchaînent pas les effets dje cette disposition du cerveau ; si cet homme se livre en même temps avec zèle à Tétude des sciences et des lettres , .de manière à mettre en acte tout ce qu il a en puissance ; s'il a des mœur;s pures, des pensées tendant toujours vers
un but louable et grand, nul doute qu'il ne
devienne prophète, qu'il ne saisisse toutes les questions les plus élevées, et qu'il ne s'adonne exclusivement à la recherche de la vérité et de toutes les choses d'une utilité générale (98).
» Sachez , ajoute-t-il, que nul n'est prophète , & moins qu'il ne soit constitué pour toutes les
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qualités intellectuelles et pour la majeure partie des qualités morales : aiusi , d'après nos Sages , la prophétie n'habite que chez l'homme sage , satisfait de son sort, qui sait vaincre ses passions et soumettre toutes les actions de sa vie aux régies de l'intelligence et de la saine raison. Toutefois on peut encore être prophète sans posséder outes les qualités de morale : Salomon fut prophète et malgré son intempérai^e et son luxe ; David fut prophète, quoiqu'on Tait vu déployé*" envers plusieurs peuplades une barbarie si grande , que Jéhovah lui commanda de ne point bâtir le temple, parce qu'il avait versé tiop de sang (09). »
Le mot prophète obtenait donc la plus vaste extension. En général, il s'appliquait à tous les hommes éclairés ; à tous ceux qui,, selon Texpression de l'Écriture , avaient Vœil ouvert ; et c'est dans ce sens que Moïse s'écriait : « Plût à Diea que tout le peuple fût prophète, qu'ils ^ienl tous les choses qui leur sont utiles pour vivre long-temps et bien sur la terre. » En particulier, il s'appliquait aux soixante-dix anciens d'Israël ' qui étaient censés pénétrés toujours du même e$prit , des mêmes vues que le législateur : il s'appliquait à tous les hommes d'une imagination vive et bouillante, aux musiciens , aux poètes; c'est pourquoi, les enfans> d'Asaph furent char-
géâ de prophétiser dans le temple ûu son des inâtrumens (100) : à tous les hommes qu'une exaltation excessive jetait dans l'espèce de délire * connu et célébré par tous les peuples anciens : enfin on a tu qu'Aàron fut appelé le prophète de son frère, pour dire Vinterprète , à cause de Tembarras de la langue , dont Moïse se plaignait. Mais c'est aux orateurs publics que ce nom con* venait spécialement; et c'est la nature et les conditions de leur existence politique que je vais examiner.
Tout homme d^un esprit asset élevé, et d'un caractère assez ferme pour défendre le droit public et la loi , peut le faire en Israël ; tout homme, quelles que soient sa naissance, sa tribu , sa fortune, peut s'écrier: u Je suis prophète » représenter au peuple les conséqueiices de ses démarches , censurer sa conduite , celle des magis«trats, des chefs , des sacerdôtes , des rois du sénat , de tous« Orateur populaire dans l'intérêt de de la liberté commune , il parle, il prêche sans que personne puisse lui fermer la bouche ; les citoyens au contraire sont tenus de l'écouter , d'obéir même à sa parole, quand sa parole^ quoi-*
* Ce mot même était pris quelquefois en mauvaise part, comme cela arrive en parlant de Taccés de frénésie de Saûl, où il faisait le prophète. (I. Samuel ^ xriu, 10.)
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que violente , exprime le droit de l'État , quand elle s'élève contre des abus sensibles , contre des iniquités manifestes. « Lorsque votre Diçu , dit le législateur , suscitera parmi vous un prophète du même genre que moi "^^ vous l'écouterez : vous écouterez toutes les paroles prononcées au nom de Jéhovah (101). »
Une circonstance des plus importantes en effet, et qui donne un caractère particulier à la législation hébraïque , est que Torateur public ne peut pas, ne doit pas présenter ses pensées en son propre nom ; à Texemple de Moïse , il s'annonce de la part du Dieu de la patrie , dont les volontés sont l'expression de l'intérêt général. Ainsi lorsqu'ils s'écrient devant le peuple : Nous sommes envoyas par Jéhovah; Jéhovah nous a commandé de venir vous dire que vos iniquités causeraient votre ruine, que vos sacerdotes s'écartent de leurs devoirs , que vos princes sont avides et pervers , que vos rois sont infidèles à la loi , les prophètes sages ne prononcent pas ce nom pour
• Les théologiens chrétiens ont-ils eu raison de prendre cette loi générale pour une allusion spéciale à Jésus- Christ? premièrement un prophète semblable à Moi'se ne serait qu'on homme bien inspiré : secondement, il a existé entre Moïse et Jésus-Christ une foule de citoyens qui , en vertu de la loi, se sont déclarés prophètes et ont été reconnus pour tels.
OBàTEURS-PBOFHETES. 1 90
abnseç U/avs auditeurs ; ils Tinvoquenl, parce que le droit public Texige, parce que cette formule consacre un principe, et signifie: moi simple ci- . tayen, moi votre égal, votre frère, je'ne puis riep sur vous; la justice, la raison, l'intérêt d'Israël, soufirent de yotre conduite et font ma force. . La question de la théocratie se dévoile donc ici tout entière. Peu importent la nature de l'impulsion qui réveillait la pensée dans le ceryeau du prophète , et les phénomènes plus ou moins singuliers qiiVne tension constante de Tesprit est susceptible de produire*: mais la faculté de parler
* Daniel, ({ui fut transporté dès sa première jeunesse k Babyloûe et dans la Perse , et dont la tête n^était pas moins remplie des doctrines mystiques deTOrientqué de la philosophie de Moïse, nous retrace avec une exactitude remarquable les effets physiologiques qui accompagnaient ses visions, a Les pensées de mon esprit m'agitaient, je tombais en défaillance ;... mon extérieur était tout changé , mes jointures semblaient relâchées ; je me sentais sans vigueur ; le sommeil m'accablait. Après cela , moi Daniel, je fus ou défait et malade pendant quelques jours, puis je me levai et je recommençai à travailler aux affaires du Roi » (vu, 15, 28; viii, 18,27; x, 8. 16.). Des onze degrés que BCaimonide indique dans la prophétie , le premier et le second sont pour la grandeur d'âme et le génie ; tous les autres ne forment que des variétés de l'exaltation de la faculté imaginative , qui , sans un état maladif appréciable, et sans faire sortir l'individu
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au nom de iéfaorah apparteDait-etle à la dàà^è sacerdotale, oru à une caste quelconque prifilégiée par la donstifùtion de l^tat? voilà a quoi il faut répondre. S^ii en était ainsi , sans doute on devrait appeler ihéocratiqt$e le gouvernement de < Moïse *. mais si tous lés citoyens sans distinction ont le droit , en se conformant à la loi , de proclamer la parole de Dieu, dès qu'ils se sentent capables de la comprendre; mais si cette parole appartenait à la nation tout entière et était Téxpression de ses besoins positifs ; si le prophète ne dépendait ni du sacerdote ni de qui que ce soit, mais de sa conscience seule et de la loi, il n'existe absolument aucune différence entre cet état et la république ; tout roule sur quelques locutions pins on moins métaphysiques adaptées au génie particulier de la constitution des Hébreux.
Mais les prophètes , dira-t-on , n'avaîent-ils pas un privilège réel, puisqu'ils faisaient des miracles? à cela deux réponses, l'une pour ceux qni croient aux miracles, et l'autre pour les incrédules. Le don des miracles est aux yeux des premiers une faculté particulière du temps : la liberté consiste à développer toutes les facultés qui ne
d'un cercle raisonnable d^idées, pouvait créer dans son esprit une foule d'objets et de combinaisons d'objets différens. (More Kehoukim,, pars II, xlit. )
WAxmms-rtiOvmifru» SOI
nnisttit en rien à Tétai social : or, tout homme en Israël qui Toulait recourir à des miracles dans r^ntérétde la constitution publique ^ n'avait besoin de l'autorisation de personne; tout homme au contraire qui faisait des miracles dans des vues subversives de la constitution, était arrêté et puni.
Ce privilège rentre donc en entier dans les pi*ivi)éges naturels , et il conduit à cette conséquence : que dans les siècles modernes où la faculté des miracles a vieilli, et où, pour atteindre le but que se proposaient les vrais prophètes , c'est-à-dire le bien-être positif des nations, Dieu se borne à accorder à certains hommes de hautes facultés intellectuelles, il faut que ceux qulçn sont pourvus, dans quelque classe qu'ils se trouvent, puissent les utiliser librement.
Aux yeux des seconds, puisque les pregHges servaient alors de moyen pour agir sur l'esprit des hommes, n'était-il pas naturel que les citoyens qui se croyaient appelés à parler au peuple fussent capables de les produire, quoique la loi ne l'exige point*
Que ce prétendu privilège fut une faculté supérieure ou un moyen politique, dès qu'il pouvait retomber sur tous sans distinction , ou qu'il était dans les mains de tous, l'égalité républicaine restait parfaite.
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On concérra donc maintenant tonte là force de ces expressions du Pentateuque: «Conservez soigneusement Vos lois; elles seront la preuve de votre sagesse et de votre intelligence aux yeux des nations; car quelle est la nation, quelque grande qu'elle soit, qui ait ses dieux aussi près d'elle que vous avez rÉteinel votre Dieu (102) ! Aucune entrave ne vous est imposée; aucun intermédiaire ne s'élève comme un mur entre -vous et lui; vos lois vous sont représentées chaque jour, et c'est pour chacun de vous un devoir de rechercher ce Dieu et de répéter sa parole , dès que vous l'aurez comprise ; car l'effet de cette parole sera votre indépendance nationale , la paix, votre félicité.»
Les livres sacrés prouvent que le nombre des prophètes dont les écrits se sont perdus "^ , ou dont les discours n'ont jamais été écrits, est des plus considérables : chaque ville avait les siens. Ils suivaient d'abord quelque prophète en réputation, et les séances du conseil; même ils formaient des espèces de collèges, dans lesquels on s'efforçait , dès les premiers siècles , d'exciter par la musique des cerveaux encore inertes, et où on
* De ce nombre sont Gad, Nathan', sous le règne de David ; Hiddo , Ahija , etc. , sous Salomon ; Semekas ' Eanani, Azarias, Jehu fils d^flanani , qui avaient écrit des livres , des chroniques et mémoires. (II. Chroniq. ce, 29 ; II, 15 , etc.
ORATBUBS-PROFHETSS. 203
les initiait a tontes les connaissances de l'époque et à l'esprit des lois. Elisée , qui de Tavis des docteurs a présidé le grand-conseil , parlait à cent disciples : de là , le nom de disciples ou en fans des prophètes. Ils rentraient ensuite dans le sein de la cité qu'ils avaient choisie, et là, ils haranguaient le peuple, et contre-balànçaient l'influence des sacerdotes , des magistrats , du sénat même qui ne manquait jamais dans les occasions importantes de réclamer l'avis d'un des orateurs les plus renommés (103).
Mais on juge d'avance que parmi tous ces prêcheurs populaires il n'y eut qu'une faible minorité généreusement inspirée ; la foule pai*la sans discernement, sans raison, sans enthousiasme, et, sacrifiant la voix de Dieu ou les intérêts du peuple à ses intérêts propres , vendit avec ignominie et sa conscience et ses discours, tt Vos prophètes vous ont perdus , s'écriait Jéréraie dans son affliction : ils vous ont amusés par des choses frivoles et vaines, ils n'ont parlé que pour de l'argent, et n'ont pas mis le doigt sur votre iniquité , afin de détourner les malheurs (104). » ce C'est dans les assemblées publiques, aux jours du sabbath, aux premiers jours du mois lunaire et dans les convocations solennelles que les prophètes, dit Calmet, haranguaient le peu-. pie et reprenaient les désordres et les divers abus
qui se glissaient dans la nation (10§). » Mais Éiér chiel signale d'une manière autrement élégante et poétique leurs devoirs* Alors la pai*ole de l'Éternel ^me fut adressée : « Quand l'ennemi s'avance vers un pays où le peuple a établi un de^ siens en sentinelle ; si cette sentinelle sonne du cor, et si le peuple, quoiqu'il ait bien entendu » ne se défend point, son sang retombe sur lui seul; mais si la sentinelle ne sonne pas du cor et laisse surprendre le peuple, je lui demande compte à elle-même du sang versé* Je t'ai établi > ô prophète, pour sentinelle d'Israël; tu écouteras ma parole et tu les harangueras de ma part : alors tes devoirs seront remplis ; mais si tu gardes le silence et qu'ils périssent, à toi-même je tiendrai compte de leur malheur (106). »
Ainsi , quelle nouvelle différence entre Israël et l'Egypte ! Chez celle-ci la masse des citoyens n'oserait, sans encourir les plus terribles peines « prononcer quelques mots des affaires de l'État : c'est Harpocrate ayant le doigt sur la bouche; c'est le silence qui est Dieu : en Israël , c'est la parole. Qu'importent certains abus ! mieux vaut laisser leur libre cours à des torrens de paroles vaines, qu'en arrêter une seule qui viendrait de par rÉternel *.
* Lorsqu'un prétendu prophète, nommé Semaïa, pro-
ORATfilîRS-PROPflèTBS* 305
Les prophètes parlaient souvent d'eibotidance ; d'aatres fois ils lisaient leurs discours , qui prou- Tent l'entière liberté qui leur était laissée oontre tous les fonctionnaires sans exception et contre lepei^leen masse, dont Tindolence, Tégoïsme et les superstitions paraissaient à leurs yeux la cause première des maux qui retombaient sur hi.
« Peuple chargé d'iniquités, s'éeriait Isaïe désolé des abus qui avaient perverti la constitution de l'État, tu irrites par tes mépm le Sain^ dlsrael; aussi ta tête souffre et toB cœur reste languissant : reviens à la voix de ton Dieu ; prête Toreille à la loi; sinon tu périras. Tes gouverneurs sont comme des larrons ; ils ne courent qu'après les récompenses ; ils ne font pas droit à l'orphelin , et ils sacrifient la veuve ; c'est pourquoi le Puissant d'Israël a dit : Je les punirai, je me vengerai ;.... et je rétablirai les juges tels qu'ils furent la première fois , et les conseillers tels qu'au commencement (107). »
« Il est arrivé sur cette terre, s*écrient Jérémie, Michée,Ézéchiel, une chose étonnante et
posa à un pontife de prendre autorité sur les orateurs que la vue des injustices agitait, de les réprimer, de leur fermer la bouche , Jérémie le traita de misérable et de factieux, et le* voua à la vengeancccéleste.(/^r^9»., xxix, 26,27,32.)
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qui fait horreur : de \ils prophètes ont prêché le mensonge ; les sacerdotes ont dominé par leur moyen; et mon peuple a pu aimer cela!..... Nous sommes remplis de l'esprit de justice et de cou^ rage, pour censurer Israël : écoutez donc, . chefs de la maison de Jacob , conducteurs du peuple, qui avez le jugement en abomination et qui pervertissez tout ce qui est droit : on bâtit Sion de sang et Jérusalem d'injustices. Ses chefs, semblables à des loups qui ravissent leur proie , ne jugent et n'administrent que pour des récompenses ; ses sacerdotes n'enseignent que par intérêt ; SCS prophètes ne parlent que pour de l'argent; puis ils s'appuient tous sur Dieu , en disant : Dieu n'est-ii pas parmi nous! (108). »
Enfin , c'est toujours dans le même sens que les prophètes bien inspirés prêchent le peuple : c'est pour le triomphe de la loi sur l'arbitraire ; du désintéressement sur l'avidité; de la liberté sur la servitude, qu'ils déploient une véhémence sans mesure ; car leur imagination bizarre et fougueuse franchit en un clin d'œil et la terre et les cieux , pour y puiser les images les plus propres à frapper les esprits, et à communiquer leur enthousiasme *•
* Quelquefois ils avaient recours à des formes dramatiques réelles. Tel lest Jérémie paraissant sur la place
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L'étranger, établi en Israël, pourra-t-ii prophétiser ? Oui, pour rétranger affilié et le fils d'un étranger et d'une femme israêiite : celui qui n'est pas affilié ne prophétisera point, ne censu* rera point les actes publics, ne prescrira rien au nom de Jého\ah, par la raison qu'il ne reconnaît point légalement ce Dieu , ni sa voix , qui est la loi de l'État ; mais il donnera en son nom privé des conseils , il fera des propositions , il adressera des reproches. Simple passager pai*mi les Hébreux , Jéthro , prêtre de Madian , qui n'est fils ni d'un homme ni d'une femme isràélite^ communique une proposition au législateur ; et cette proposition ayant été trouvée bonne, passe pour parole de Dieu, c/est-à-dire parole excellente(109).
Telles sont dans^ toute leur simplicité les fonctions publiques des prophètes. Mais après avoir reconnu la nécessité des sentinelles courageuses, le législateur fit quelques lois répressives et non préventives, qui servent de développement à ce précepte duDécalogue: « Vous ne prendrez point en vain le nom de Jéhovah. »
Trois chefs principaux d'accusation peuvent être dirigés contre tout prophète. S'il parle au nom des dieux inconnus ou étrangers ; car celui
publique avec un joug sur le cou y pour exprimer qu'on n'échapperait pas au joug des Chaldéens.
206 LiTBB n.^ciiAP« m.
qui les invoqpie est censé renoncer aux principes de l'unité nationale , mettre le particulier an-dessus du général, proscrire Tégalité politique , la liberté , la loi : or il n'existe ici aucun sujet d'é-» qnivoque ; tout orateur connut le nom sous les auspices duquel on doit se faire entendre. Lorsqu'il avance des choses matériellement fisiusses ou contraires à la loi; ce second chef corre^ond à celui qu'on dirigeait à Athènes contre les ora« teurs publics , sous le nom d'accusation par illégalité *. S'il a annoncé avec assurance des évènemens qui ne sont point arrivés ; car sa parole pouvait abuser le peuple, le conduire à de fitusses démarches; surtout le rendre insensible à la voix d'autres hommes plus sages que lui : mais il était d'autant plus facile au prophète d'éviter cette faute , que rien ne Tobligeait à préciser les époques. «L'Hébreu qui aura parlé fièrement , sans raison , sans lumières, par ambition ou par vanité au nom du Dieu d'Israël , et aura dit des choses qu'il ne lui a pas commandé de dire , et celui qui parlera au nom d'autres dieux sera puni. Si tu demandes comment on reconncdt la parole que Jéhovah n'a point dite ? Quand la chose
* Celui qui proposera une loi contraire à Tintérét public tfera mis en jugement (Lois athéniennes , de Samuel Petit, chap. ir).
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aTaacéé par le prophète ne sera point ou n*arri- Tcra point, il aura parlé fièrement, et tu n'aui*as ancnnecraintedelui(llO). »
Personne n*avait le droit d'eiiger d'un homme qui s'annonçait comme prophète » disent Maimonide et les docteurs > qu'il fît quelque signe ou miracle semblables à ceux de Moïsç , on d'Élie ; mais sa conduite ultérieure fiûsait asseoir sur son. compte un jugement (111)«
Toutefois un orateur peut , sans le vouloir , avancer des faits inexacts ; il peut avoir mal entendu la parole de vérité : alors il rentiresous ta protection de la loi générale que j'ai citée , et d'après laquelle on ne doit pas appliquer les {reines à celui qui tombe en faute par ignorance, qu'il soit pontife , ancien du peuple, magistrat ou simple particulier. .
Les trois cas que le législateur détermine étant fondés sur des dispositions précises, laissent au prophète une liberté absolue. S'il s'écarte du droit, il est accusé par les citoyens ou par les magistrats, et conduit pour se défendre devant le sénat et toute l'assemblée du peuple. Citons on exemple.
Jérémie, irrité des illégalités qu'il voyait commettre , s'éleva long-temps contre les rois , contre les chefs , les sacerdotes et le peuple. Ensuite il se transporta dans les parvis du temple pour ha-
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ranguer les citoyens des yilles de Jada qui àccou* raient s*y prosterner ; « Jéhovah dit ceci : Vous ne m'ëcontez point quand je tous commande de rester fidèles à la loi qni nous a été proposée , TOUS ne TOUS détournez point de Totre fausse route ; je détruirai ce temple de fond en comble , et je liyrerai cette yille à la malédiction de toutes les nations de la terre. »
A peine ces terribles paroles furent prononcées, que les sacerdotes, les autres prophètes et le peuple se saisirent de lui. Le bruit s'en répandit aussitôt; le peuple s'assembla, et les anciens de Juda allèrent s'asseoir à l'entrée de la porte neuTO du temple , où le grand-conseil tenait ses séances : ils accordèrent la parole aux sacerdotes et aux prophètes accusateurs , qui ,s*adressant au tribunal et au peuple, leur dirent : « Gel homme méii te d'être puni; il a prophétisé d'affreux malheurs contre cette Tille. » Ce fut le chef d'accusation. « Gomme tous l'aTez tous entenda de Tos oreilles. » Ge fut le témoignage. L'accusé leur répondit : « Le Dieu d'Israël (or on sait maintenant que le droit hébreu oblige tout orateur à s'exprimer ainsi) m'a enyoyé prophétiser contre cette TÎUe, et tous annoncer desmalheurs afin de tous faire changer de conduite, de corriger tos actions, de tous rendre dociles à suToix. Quant à moi, je suis entre tos mains; traitez Je-
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rémie comme il voas semblera bon et juste ; mais sachez qu'en mè condamnant tous frapperiez rinnocence. »
Après ce plaidoyer laconique , l'opinion se manifesta de toute part. Les principaux dirent aux sacerdotes et aux prophètes accusateurs?
« Cet homme ne mérite pas d*étre condamné , il précheaunomdeJéhovah, selon le droit.» £û même temps quelques-uns des anciens parlèrent à toute l'assemblée en faveur de Jérémie, et citèrent l'exemple de Michée, qui^ ayant prophétisé que Sion serait labourée comme un champ , et Jérusalem détruite de fond un comble, ne fut pointtrouvé coupable.D'autres rappelèrent contre le prophète l'exemple d'Urie puni par un roi de Juda, dans une semblable circonstance: enfin Ahikan , le secrétaire^ résuma les débats, montra que Jérémie n'avait point dépassé le droit, et le prophète fut renvoyé absous (112). Mais peu de temps après il fut arrêté de nouveau, pour un motif que je dois rapporter, afin de mieux faire connaître l'esprit et les mœurs de ce siècle.
Vers l'an 591 avant notre ère , durant les jours de Tarquin l'Ancien et de Selon, le roi deBabylone assiégeait Jérusalem qui résistait avec vigueur* Mais tandis que les chefs s'occupaient à soutenir le courage des Hébreux , Jérémie , qui prévoyait tous les maux qu'entraîneraient des
forces ilisproportionnées y et qni sigimbât comme eaase de ces maax imminens les in jnstices dont sa patrie était depuis long-temps affligée 9 annonça qne tout effort serait inutile, et qu'il fallait demander la paix * : en Tain le peuple et les chefr irrités voulorent lui imposer silence , il n'éconta ^en; il usait de son droit. Cependant lesGhal» déens lèvent le siège pour combattre Tarmée du roi d'Egypte: Jérémie, que ses affaires domesti* qnes appelaient hors des murs, profita de cet instant de calme, et allait sortir en secret, quand aux portes de Jérusalem le capitaine de la garde le saisit : « Tu vas te rendre aux Chaldéens. — * Cela n'est point» : mais cet officier le conduisit
* Au premier abord on croirait que Jéréoiie fut un trattre ; mais les larmes qa*il versa sur sa patrie suffiraient pour le justiGer , lors même qu^on ne lirait pas dans ses écrits toute sa pensée. « Maintenant vous espérez vous sauver parles armes, disait-il aux chefs des Juifs, maïs il n^est plus temps; vous avez abusé de votre pouvoir, TOUS avez tenu esclaves ceux qui devaient être libres , vous avez multiplié les injustices : voilà pour vous des ennemis plus redoutables que les Chaldéens. Que faut-il faire? souffrir avec patience des maux inévitables, réparer les fautes commises, vous ^fortifier par la justice et par runion de tous : alors cette domination étrangère •e brisera d'elle-même.» Après la catastrophe, Une cessa de prêcher pour que les Hébreux ne quittassent pas le pays et pour qu'ils attendissent des circonstances favorables.
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▼ers les magistrats 9 qui le condamnèrent et le re^ tinrent en prison. A peine rendu à la liberté, il s'éleva de nouveau contre le projet d'une rdsi^v tance qu'il jugeait funeste. Ses discours intimidarentla foule; mais les chefs, disposésvà mourir plutiôt qu'à se rendre, s'adressèrent au roi ; m Qu'on nous livre cet homme ; il affaiblit le coor rage des gens de guerre et du peuple : il né cherdbe pas notre prospérité, mais notre mal. 9 Le roi céda à leurs voeux : alors le prophète fut jeté dans une fosse 9 ensuite transporté dans la p^on, d'où il ne sortit que pour exprimer encore ses penséesi et pour chanter ses poétiques lamentations sur les malheurs de son pays (113).
Les lois précédentes ne déterminenjt que des cas dont l'appréciation est facile pour les juges et pour le peuple* Mais dans des siècles où les yeux étaient susceptibles de se fasciner au moindre événement, où le vulgaire idolâtre aimait à crier au prodige, il pouvait arriver qu'un homme doué cf une habileté assez grande pour produire des effets jusqu'alors inconnus , abusât de son in« fluence sur les citoyens , et l'employât contre les principes et contre la loi nationale. Moïse le préirit : « S'il s'élève au milieu de vous , s'écrie-t-il avec éloqueoce , un prophète ou un songeur , qui vous annonce quelque signe ou miracle, et que le signe ou miracle dont il aura. parlé arrive exac-
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tement; s'il tous dit en même temps : sei*Tes d'aatres dieux, que vous ne connaissiez point, et que vos pères n'ont pas connus, tous n'écouterez point seç discours* Jéhovak tous éprouve pour voir si vous l'aimez de toute votre ame : vous suivrez ce Dieu seul , vous garderez ses lois , vous vous attacherez à elles de plus en plus , et vous punirez le prophète ou songeur ; car il a voulu vous révolter contre celui qui vous a retirés de la maison d'esclavage ; car il a cherché à vous faire sortir de la voie qui vous a été prescrite, afin que vous y marchiez (114). »
Ces précautions si étendues nous montrent sous quel aspect il faut, d'après Moïse lui-même, considérer les signes et miracles. Celui qui prê* che le mensonge peut , comme l'apôtre de la vérité , faire des choses surnaturelles aux yeux de ceux qui l'écoutent : les prêtres d'Egypte possédèrent au plus haut degré ce genre de talent. La grande ame du prophète et l'utilité de sa doctrine sont le vrai miracle qui prouve sa mission.. Quand il se présenta devant les Hébreux , Moïse commença par leur dire : «c Je viens vous rendre à la liberté , vous arracher de TÉgypte , vous donner des lois destinées à embellir et à prolonger votre existence; » les Hébreux lui ayant répondu :
« Nous le voulons 1» , son génie produisit secondairement tous les prodiges qui lui furent néces-
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saires et possibles , pour détruire les obstacles , pour soutenir les esprits, exciter Tenthousiasiiie et conduire à sa fin une aussi grande entreprise.
ff L'Israélite , dit Maimonide , ne croit pas à la sagesse des paroles du législateur, par la seule raison qu'il a fait des miracles; car ils lui furent commandés en général par la nécessité ; car on doit soupçonner qu'il employa pour les accomplir des moyens à Impropres (11^)> »
Son principe sur cette question , considérée dans ses rapports avec les intérêts politiques, se réduit donc à ces mois : un homme frappe certains esprits par des choses extraodinaires; mais qu exige-t-il? qu'on obéisse en aveugle à des ordres despotiques ; qu'on renonce au droit Com* mun , à la loi du peuple : c'est un imposteur. Un autre produit des effets semblables , et conclut que, pour goûter le bonheur sur la terre , il faut chérir l'égalité , la liberté, la loi : celui-ci est un sage habile , écoutez sa parole et méditez-la.
On ne s'étonnera point , en conséquence , qu'il soit permis aux Hébreux de disserter sur la nature des miracles et d'adopter les interprétations qui leur paraissent les mieux fondées. Par exemple , Âben-Ezra * donne, d'après Josèphe,une
* Aben-Ezra , né à Tolède vers Tan 1099 , s'appliqua avec succès à la philosophie, la médecine, la poésie, Fastronomie, la critique grammaticale : il jouît d'une
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expltciilioD particulière du passage de la mer Rouge : ^uoiquHnexacte , elle prouve la liberté .d'éxamea dont il jouissait. Maimonide, Taigle de la synagogue , déclare formellement que l'ànesse de Balaam ne parla point, que les personnes qui marchaient à côté n'entendirent rien ; mais que toute cette scène, ainsi que beaucoup d'autres, ne s'effectua que dans l'imagination dû prophète (116). Bien plus, il annule sans retour le mii^àde de Josué arrêtant le soleil : « On se trompe, le cours de cet astre ne fut point changé; Josué piûa seulement le Très-Haut d'accroître ses forces pour lui faire remporter une victoire complète, avant que le soleil eût terminé sa course; et cela lui fut accordé (117). »
J'en ai asseï dit sur ce point : la nature démon ouvrage 'laisse à la conscience du lecteur toute faculté d'en penser ce qui lui plaira. Les miracles sont regardés comme servant de témoignages pour la bonté de la doctrine : si je prouve par des faits positifs que cette doctrine mémo était bonne ^ n'aurai-'je pas accompli une tâche aussi louable
très-grande renommée parmi les Juifs. Maimonide recommandait à son fils la lecture de ses œuvres , comme étant aussi agréable qu'instructive. Il voyagea dans une partie de FEurope pour s'éclairer. Il commenta les livres sacrés , fît des cantiques sur Fâme , et écrivit en faveur des traditions.
que dWoir inToqué i l'appui ces argameDS extraordinaires, qui étaient un des moyens de l'éloquence du temps. Je ne me permettrai en mon particulier qu'un seul doute , a6n que les hommes Tersés en ces matières aient occasion de l'éclaircir. Comment serait-il arrivé qu'en établissant les lois du Monde , Dieu ne les eût pas rendues assez générales pour qu'elles satisfissent à tontes les circonstances qui doTaient naître dans ce Monde même ; et pour qu'il eût besoin de bouleverser su)>itement ces lois , comme font les mauvais législateurs, qui, n'ayant pas le génie nécessaire pour embrasser tout le système politique, sont obligés au moindre événement de recourir à des mesures d'exception? Sous le rapport pratique c'est autre chose; et certes , si, au lieu d'écrire paisiblement pour une nation policée. Voltaire avait eu à conduire , à travers mille obstacles , et à régir, sans autre force que son propre génie , une peuplade , quelque peu nombreuse qu'elle fut, il aurait parlé de Moïse avec moins d'irrévérence, et il n'aurait pas tant médit de ses miracles.
La vie des prophètes devait être simple; les écrits de David, de Salomon et de Daniel , dont les emblèmes ont surtout rapport aux grandes révolution3 des empires de l'Orient, ne sont point rangés parmi les livres prophétiques : les deux
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premiers forent rois ; Daniel fnt chef des satrapes de Perse 9 et le genre d'existence attaché à leur dignité , paraissait incompatible avec les méditations et le désintéressement exigés pour la prophétie \
A cause de Tétendoe de leurs livres , on donne le nom de grands prophètes à Isaïe , Jérémie et Ézéchielé Que de choses choquantes a nos yeux qui convenaient à Tétat des mœurs et qui s'expliquent par la nature du langage! on se souvient, des héros d'Homère !
Isaïe, de la tribu de Juda, et contemporain
* On conçoit sans peine que le pontife Jaddus ait £dt voir à Alexandre la prédiction de ses victoires dans le livre de Daniel : outre que Fambition n^estpas difficile pour tout ce qui la flatte , on trouve dans ce livre beaucoup de passages qui pouvaient lui être appliqués. Quatre royaumes figurés par quatre aniïnaux des plus bizarres, se disputent la domination u^iverselle : Taquilon , le midi , Forient et Toccident sont en lutte ; le royaume d'Egypte sera détruit , le royaume de Perse subira le même sort ; un roi 8*élèvera , dominera avec une grande puissance et volonté , mais k peine établi , son royaume sera brisé et partagé vers les quatre vents : sa propre race ne profitera point de ses victoires ; d'autres s'en empareront (Daçiiel, IX, ii, 3, 4). Il est probable que les ménagemens que Daniel devait à la cour oii il était ministre , influèrent sur Tadoption du langage symbolique et obscur qui a été , pour ainsi dire , le précurseur de TApocalypse.
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de Romains, Yécnt dans le deniième siècle qui précéda la captivité de Babylone y et prophétisa sous quatre rois , Osias , Joathan , Achas et Ézéchias. Il écrivit ces belles paroles que je rappelle* rai plus d'une fois et qui renferment toute la loi et les prophètes : « Penses-tu que ce soit en affligeant ton ame un jour,, en jeûnant, en cour* bant ta tête comme un jonc et en te couvrant d'un sac et de cendres, que tu te rendras agréa-^ ble à Jéhovah? Voici plutôt ce qui lui plut : dénouez les liens de la méchanceté ; rompez les chaînes de la servitude ; laissez aller libres ceux qui sont foulés ; brisez toute oppression (118). «
Son style est pur, élégant et pompeui. Ses prédications contre l'Assyrie, Damas, l'Egypte, Babylone, et ses censures aux gouvernans hébreuxet à tout le peuple, sont pleines de force et de poésie : tantôt il a recours à des menaces directes pour les épouvanter, tantôt il frappe leur imagination par des emblèmes heureux.
« Mon ami , ayant une vigne sur un fertile coteau , l'environna d'une haie , en ôta les pierres , la coiivrît de plants exquis , bâtit une maisonnette au milieu , et y fit un pressoir. Il s'attendait à la voir produire de bons fruits ; hélas ! elle n^a rapporté que des grappes sauvages.
Maintenant, vous habitans de Jérusalem, et vous hommes de Juda, jugez, je vous prie, qui a rai-
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son démon ami, on de sa vigne. J*ai fait toni ce qui conTepait, s'écrie-t-ii, et elle a trompé mon espoir; je vais donc arracher la haie, et elle sera livrée an pillage ; je détruirai les murs qui la dé* fendent et on la foulera aux pieds ; je la réduirai en désert, elle ne sera plus ni taillée, ni labourée, ni abreuvée par la pluie : les ronces et les épines seules y croîtront. Or , la maison dlsraâ est la vigne de l'Éternel des armées, et les hommes de Juda sont le plant dont il faisait ses déliqes : il croyait en obtenir la droiture, elle n'a produit qu'exaction, il espérait n'entendre que la voix des justes , et elle ne retentit que des cris de ceux qu'on opprime. Malheur! malheur à vous (119)!»
Jérémie, qui vécut avant et pendant la capti* vite de Babylone, fut contemporain dePythagore : on le regarde comme .un des chefs dn sanhédrin. Son livre renferme des fragmens hifr* toriques qui ont servi à la compilation du livre des Rois. Qaoique sacerdote par sa naissance, sa voix s'éleva avec le plus de force contre les sacerdotes de son temps. Les maux dont il fut le témoin et la victime , imprimèrent dans son ame la couleur mélancolique qui caractérise ses écrits.. Si son style est loin de la correction et de. la noblesse d'Isaïe, il abonde en grands sentimeos et en grandes pensées. On a prétendu, saàs preuve.
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qu'il mourut en Egypte, victime de son zèle à prêcher les Juifs \
« Gomment est-il arrivé, s'écrie^t^il dans ses Lamentations, qui sont, pour me servir d'un terme puisé dans le sujet même, les Messéniennés de son temps ** ; comment est-il arrivé que Jérusalem, cette ville si populeuse, soit maintenant déserte et dans le veuvage; que là reine des provinces languisse tributaire? Elle passe les nuits à verser des larmes : de tous ceux qui lui étaient chers, personne ne s'offre pour la consoler; ses amis les plus intimes se sont conduits avec perfidie envers elle : la fille de Juda est abattue ; ses persécuteurs la serrept dans leurs
filets. Les chemins de Sion mènent deuil ;
plus de fêtes solennelles ; ses portes sont renversées; ses sacrificateurs sanglotent; tout ce qu'elle avait de beau lui a été ravi; ses princes , semblables à des béliers qui ne trouvent pas de pâture, marchent sans force devant celui qui les pousse ; ses prophètes ne trouvent plus rien à dire de la part de l'Étemel; ses anciens sont couverts de cendres ; ses vierges baissent la tête , accablées
* On a dit la même chose d'Isaïe , sans autre fondement.
** On sait que les Messéniennes sont des chants élégiaques sur la ville de Messène , que Lacédémone,8a voisine et sa rivale, détruisit de fond en comble.
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de lenr affliction ; ses petits-enfans sont tombés morts au milieu des places publiques et dans les bras même de leurs mères en leur demandant du
pain! A qui te comparer ai-je , fille de Juda!
Où trouverai-je un malheur qui ressemble au iien!.... N'étes-vous pas émus en la voyant, voas tous qui passez près d'elle? Pour moi, je me suis consumé dans les pleurs ; ma douleur a pénétré jusqu'au fond de mes entrailles ; et à l'aspect d'une infortune si grande , mon cœur semble s'échapper de mon sein (120). »
Ezéchiel est aux yeux de Grottus Ib plus savant des prophètes, le plus versé dans la connaissance de l'état politique et commercial de l'Orient. Il commença à prophétiser à Babylone durant la captivité : ses rapports avec les Ghaldéens lui firent adopter le langage emblématique , qui lui a attiré le reproche d'une obscurité fréquente. Son style, très-peu soigné, se fait remarquer par la force et la vivacité des apostrophes : voici quelques-unes de celles qu'il adresse à la puissanle Tyr , qui , loin de s'opposer aux conquêtes du rot d'Assyrie, s'était réjouie imprudemment de la chute de Jérusalem , qu'elle regardait comme une rivale importune.
« Toi qui es placées aux avenues de la mer , ta as dit , touchant Jérusalem : Tant mieux qu'on ait rompu cette porte des peuples ; plus elle sera
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djserte , plus je serai fréquentée Eh bien !4es
confins s'étendent jusqu'au centre de la mer; ceux qui t'ont bâtie n'ont rien négligé pour t'em-
bellir ; tous les navires se rendent dans tes
ports; tuas des murailles, des gens de guerre sol'
dés et d'immenses richesses Malgré cela, tu
seras brisée à causé de tes iniquités.... Déjà le roi de Babylone s'avance :.... l'Éternel fait monter contre toi plusieurs nations , comme la mer précipite ses flots ; tes murailles et tes tours seront renversées ; tes richesses , tes foires , ton commerce , tes mariniers, tes pilotes, tes facteurs, tous tes gens de guerre , toute ta multitude tomberont pour jamais au fond de l'abîme !.... Tous ceux qui manient la rame descendront des navires, couvriront leur tète dépoussière, et pleurant avec amertume , prononceront une complainte sur toi. Mais tu ne te relèveras plus ; tandis que la maison d'Israël sera certainement rétoblie(121).i>
Les douze petits prophètes , réunis en un seul livre , sont : Osée, de la tribu d'Issachar, contemporain d'Isaïe, dont il se rapproche parla pureté du style; Joël, de la tribu de Ruben : il suppose qu'après les jours de dispersion et de douleur , l'Éternel assemblera les envoyés de toutes les nations , dans la vallée de Josaphat , pour leur demander compte de leur conduite envers
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les Juifs ; et c'est de cette image poétique que Timage du Jugement dernier a été tirée en grande partie ; Amos , d'abord simple pasteur, déploie des connaissances étendues ; Abdias , de Sichem , prêche contre lldumée ; Jonas est célèbre par son étrange Toyage , qu'il ne fit peut-être qu'en esprit; Michée se nourrit de l'idée d'une sainte alliance entre les peuples; le pathétique Nahum, irrité contre le roi d'Assyrie, lui dit : « Ta blessure est douloureuse , il n'y a plus do remède : ceux qui l'apprendront . battront des mains ; car est-il quelqu'un qui n'ait pas ressenti les effets de ta malice?» Habacuc, après a^oir prêché contre les Chaldéens , s'enfuit à leur approche ; Sophonie est plein de sollicitude pour Jérusalem ; Aggée et Zacharie , au retour de la captivité de Babylone, excitent les Hébreux à re* loyer leurs murailles , et à ne plus offenser la loi , 80US peine de nouveaux malheurs ; enfin Malachie osait dire aux sacerdotes de son temps : « Vous avez violé le pacte; tous avez quitté le chemin de la loi ; c'est pourquoi l'Éternel vous a renda méprisables et abjects aux yeux de tout le peuple (122). »
Nul prophète célèbre ne s'éleva pendant la durée du second temple. Ils furent remplacés par les docteurs. A l'enthousiasme succéda Targii-» mentation qui, dans ses écarts, coodaisit wxt
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plus misérables arguties. Mais remarquez que l'espoir où furent sans cesse les Hébreux de voir naître dans leur sein quelques-uns de ces hommes rares , qui sont appelés par une influence secrète à diriger et à réformer les peuples , offire ceci de particulier, qu'ils laissaient une libre carrière au génie. Loin de l'étouffer à sa source, ou de le gêner dans ses élans , comme chez tant d'autres nations, ils lui rendaient cet honneur suprême» de préparer long-temps à l'avance la place qu'il devait occuper, et certes, le Nouveau- Testament lui-même ne pronve-i*il point sans répliqué , que s'il n'eût pas publié ou consenti qu'on publiât qu'il était Dieu en personne , Jésus de Nazareth eut accompli sans danger sa haute mission de prophète en Israël !
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