PREMIÈRE PARTIE INSTRUMENTS A CORDES
L'emploi des intestins d'animaux comme matière première pour les cordes des instruments de musique est à peu près général. Cependant le métal y joue un rôle important. La soie aussi a été utilisée.
Le son produit par une corde tendue augmente considérablement en intensité, si cette tension s'opère au-dessus d'une caisse de bois. L'intensité du son dépend dès lors de l'épaisseur de la corde, du degré de la force qui l'ébranlé, et de la nature de la caisse. Le timbre — que l'on a ingénieusement appelé « la couleur du son » — dépend de la substance ou de la mise en action de ces divers éléments. La hauteur du son dépend de la vitesse des vibrations éprouvées par la corde en un temps donné.
Le qroiipc des instruments à cordes comprend trois familles :
Instruments a cordes frottées.
Instruments a cordes pincées.
Instruments a cordes frappées.
Cette famille se divise en deux sections : I. Instruments à archet.
i'° PÉRIODE. — ie crouth, le rebec, la vièle à archet, la trompette marine.
Cette section est distinguée par la présence d'un archet opérant le frottement des cordes. Primitivement formé d'une simple baguette de bois dont les aspérités heurtaient une corde grossière, il se courba ensuite sous la tension d'un fil, ressemblant ainsi à l'arc guerrier d'où son nom dérive. Nous le rencontrons d'abord dans l'Inde, dont les traditions le joignent au ravanastron^ inventé par le géant Ravana que caractérisaient ses dix têtes. Cette invention ne remonte sans doute point aux cinq mille ans que lui concède la légende, mais on peut lui attribuer cinq siècles d'existence.
6 I.XSTRUMEXTS A CORDES
Le rebab arabe appartient aux débuts de l'Islamisme. II est donc probable que c'est l'Orient à qui l'Occident est redevable de 1 archet. Quant aux Grecs et aux Romains, on peut affirmer qu'ils ne l'ont pas connu.
C'est vers le viii" siècle de notre ère que le rebab aborda en Espagne avec les Maures. Un type bien différent existait déjà depuis deux siècles dans les pays gaéliques : le croutb, dont saint Fortunat, évêque de Poitiers, fait mention en ces vers :
Romanusque lyra plaudit tibi, Barbarus harpa, Graecus achilliaca', chrolha britanna canat.
C'est là l'ancêtre vénérable de la lignée des violes et des violons. En effet, tandis que le rebab ne possédait point d'éclisses (lames de bois sur lesquelles reposent les deux tables), le crouth au contraire en est pourvu. Au x' siècle, nous le retrouvons en Cambrie, partageant avec la harpe et la cornemuse le privilège d^accompagner le chant des bardes. Primitivement muni de trois cordes {croutb tritbant), il s'enrichit plus tard de trois cordes nouvelles, et sous cette forme, subsistait encore au xviii' siècle dans le pays de Galles.
Cependant le rebab avait donné naissance en nos contrées à la rubèbe ou gigue, dont la corde unique se doubla par la suite. C'est d'eux que dériva le rebec, pourvu de trois cordes, et que nous
l. Sorlc de cithare.
INSTRUMENTS A CORDES FROTTEES 7
trouvons ainsi mentionné pour la première fois par Aymeric de Peyrat au xii'^ siècle. Toutefois il remonte probablement à une époque antérieure. Au xv° siècle, Coquillart, dans le Blason des armes et des darnes^ parle d'un homme a qui s'endort au son du rebec », et l'on rencontre, en i483 , la trace d'un présent de 35 sols fait par le roi Charles VII à « ung poure insensé qui jouait du rebec ». — Au siècle suivant Rabelais le mentionne dans son Pantagruel : « Plus me plaist », dit le maître Alcofribas Nasier, « le son de la rustique cornemuse que le fredonnement des luts, rebecs et violons antiques ». Et nous savons aussi que la noble Badebec, épouse de Gargantua, possédait :
visage de rebec.
Corps d'Espagnole et ventre de Souïsse.
Il y a là une allusion aux têtes sculptées dont
les traits grotesques terminaient les manches de
ces instruments. Dans sa Comédie des proverbes
(1643) Adrien de Montluc emploie le terme : a sec
comme un rebec » , et s'adressant à sa Muse,
s'écrie :
Emmielle moy le bçc
Et bande de tes mains le nerf de mon rebec.
Il semble d'ailleurs goûter le son de cet instrument, témoin les vers suivants :
Bref, vos paroles non pareilles Résonnent doux à nos oreilles Comme les cordes d'un rebec.
En Angleterre où la vogue du rebec avait succédé à celle du ciouth, Milton en vante le timbre joyeux :
And the jocund rebeks sound
Cependant Brantôme traite dédaigneusement « les petits rebecs » d'Ecosse. Il est certain, n'en déplaise à Mathurin Régnier, que le son criard et sec de cet instrument lui assigna une place de plus en plus inférieure dans la hiérarchie musicale. D'abord admis à la cour où nous trouvons jusqu'en plein xvi' siècle des « joueurs de rebec du roi »', il se voit, au siècle suivant, relégué dans les cabarets par ordonnance du lieutenant civil; et cent ans plus tard, Guignon, « roi des violons », confirme emphatiquement cet arrêt, en abandonnant à « un certain nombre de gens sans capacité, dont les talents sont bornés à l'amusement du peuple dans les rues et dans les guinguettes, une espèce d'instrument à trois cordes seulement, connu sous le nom de rebec ».
Avec la vièle ou vielle à archet-, pourvue de cinq cordes, nous comm ençons à pressentir la naissance du violon. Elle est la compagne favorite des trouvères. Colin Muset en jouait, et les chroniques et
I. En Angleterre, sous Henri VllI, le rebec faisait partie de la « bande royale », conjointement avec 3 luths et i violes, sans parler des instruments ii veut.
1. La vielle à roue sera étudiée dans unparagraphe spécial (v p. Sg).
l-'llA BeaTO AxCCLU;0 (1387-I455). Le CouKONNEMEXT de L.\ A'iEKGE (P'itAGMENT).
(Musée du Louvhé) Anges jouant; trompettes, cislre. robec. viole, liilli. et<! .
Orphéoréon italien (xvi« sièclel.
Trompeïte marine (xvir siècle).
Viole d'amour (xvi* siècïe).
Uci)cc franrais ixiv'-'' sièolc). Guitare (xvmc siî'cle).
Mi;si:r. nu Consi-hva roiRt: ni; I'ahis
INSTRUMENTS A CORDES FROTTÉES g
les romans du xiii' siècle nous la présentent fréquemment. La Chronique de Rains nous parle d'un chanteur qui « A'int au castiel, et s'accointa au castelin delaiens, et dist qu'il estoitmenestreus de vielle...» Nous lisons dans \e Roman de Renart :
Harpes i sonnent et vielles ' Qui font les mélodies belles.
La rote, instrument mal défini, semble avoir été tour à tour une auxiliaire de la vielle à archet, — ou, dépourvue de cet engin, un succédané de la harpe ou du psaltérion.
Avant d'aborder la descendance de la vielle, il sied de remarquer un instrument depuis longtemps abandonné, mais dont la carrière fut longue sinon glorieuse, le monocorde, devenu plus tard la trompette marine.
Formé d'une longue caisse hexagonale comprenant une table plate sur laquelle se tendait sa corde unique, et de cinq tables de fond, cet engin sonore allait en se rétrécissant jusqu'à la naissance de son long manche. Un chevalet à pied mobile produisait par ses vibrations une sorte de ronflement. La longueur totale de l'instrument était d'environ deux mètres.
Le monocorde apparaît dès lexii" siècle. Robert Wace le mentionne dans son Roman de Rrut. Au xiv% Guillaume de Machault le définit comme un