‹ Histoire des instruments de musiqueChapitre 67 sur 70 · II. — INSTRUMENTS A INTONATIONS DÉTERMINÉES · texte numérisé non relu

II. — INSTRUMENTS A INTONATIONS DÉTERMINÉES

Les fiiMôaies, qui forment cette section, sont des bassins hémisphériques en cuivre, de dimensions variables, dont l'ouverture est recouverte d'une membrane. Celle-ci peut être tendue au moyen

î44 INSTRUMENTS A PERCUSSION

d'un système de vis, et rendrç sous le frappement des baguettes un son déterminé. Vraisemblablement importées d'Orient en Europe, elles furent d'abord appelées nacaires ou naquaires.

« Trompes, harpes, naquaires et vieles sonnoient)),ditun vieux manuscrit. Sugeremploieaussi ce mot dans sa Vie de Louis VI. Louis X avait dans sa musique particulière un joueur de naquaires. Froissart et Joinville les mentionnent également dans leurs chroniques.

Les premières nacaires jouées par des ménestrels affectaient probablement de petites dimensions, à l'exemple de celles de 1 Orient. A partir du xv° siècle ces dimensions s'accroissent singulièrement, alors que les instruments reçoivent une destination guerrière. Ils furent bientôt regardés comme étant de nature essentiellement noble, d'abord en Allemagne, puis en France. Peu à peu on introduisit les timbales dans tous nos régiments de cavalerie, et le timbalier devait les défendre avec autant de courage que le cornette son étendard '. En somme, l'emploi en était général et justifiait ce qu'en avait dit Michel Praetorius : « Elles s'emploient à la guerre; on s'en sert aussi à la cour, dans les bals, dans les repas, et pour signaler l'entrée, la sortie ou le passage des princes. »

Si l'on considère qu'en dehors de ces grands

I. Les régimnnts qui s'étaient parliculièrcraont distingués recevaient comme récompense do leur valeur dos liiubales eu argent.

INSTRUMENTS A MEMBRANES a45

personnages, seuls des nobles ou quelques hauts gradés, fonctionnaires, etc., avaient droit au salut rythmé des timbales, on ne sera point surpris d'apprendre que le timbalier était luimême un homme d'importance et de première habileté quant à ses fonctions techniques. II lui fallait en moyenne six années d'études pour parvenir à posséder à fond les ressources de son instrument'; par exemple, produire un « écho vraiement héroïque », d'après les minutieuses formules que nous a laissées un Musikus Autodidaktos publié à Erfurt en 1738 et attribué à Philippe Eisel.

Sur la valeur guerrière des timbales les témoignages ne manquent pas : « Nous avons pris quantité d'étendards et de drapeaux, et quelques paires de timbales >* , note Saint-Simon dans ses Mémoires; et, faisant allusion aux journées de Lesno et de Pultava. Voltaire écrit en son Histoire de Charles XII : « Ensuite venaient les étendarts, les timbales, les drapeaux gagnés à ces deux batailles. » « Je suis le fils d'un timbalier aux armées du roi ! » s'écrie un personnage du Préjugé vaincu de Marivaux. Dans son épître Du pouvoir de la musique^ Joseph Ghénier a nommé :

La timbale voilée aux sombres roulements ;

1. Il faut quelquefois quatre ou cinq ans de pratique pour qu'une timbale soit à point. « C'est un fabricant qui la construit, mais c'est un artiste qui la finit. » (Ch.-M. Widor : loc. cit.)

et dans la Fiancée du timbalier Victor Hugo semble faire vibrer à nos oreilles

Ces timbales étincelantes

Qui, sous sa main toujours tremblantes.

Sonnent et font bondir le cœur.

Keats a mentionné la timbale [kettle-druni] au cours d'un poème précédemment cité.

En i6G5 les frères Philidor exécutèrent à Versailles une marche en quatuor pour deux paires de timbales. Elles étaient souvent et tout naturellement associées aux trompettes, notamment pour les entrées signalées plus haut. En campagne elles remplaçaient les cloches dans les cérémonies religieuses '.

On croit que l'introduction des timbales à l'orchestre remonte à 1670, et on en fait honneur à Lully. En 1748 Rameau, dans l'ouverture de Zaïs^ confie à leur « roulis » la mission d'annoncer a le débrouillemenl du chaos ». Depuis lors leur rôle n'a fait que s'amplifier. Actuellement l'on en emploie trois modèles ^ Le mécanisme nécessaire à la tension des membranes a été per-

I. C'est du moins ce qu'affirme Altenburg eu son Versuck eirier Anleilung zur heroisch-musikalischen Trumpeter und Paukenskunsi, publié en 1795.

a. Leurs dimensions ont considérablement varié selon les époques. Au temps He Hacndel elles étaient sensiblement plus grandes que de nos jours. Il écrivit notamment pour un tinipanu grande qui n'existe plus et que l'on remplace tant bien ijuc mal par une grosse caisse.

INSTRUMENTS A MEMBRANES -Al

fectionné. Toutefois le système des vis actionnées par des poignées est demeuré en usage dans nos orchestres.

Trois sortes de baguettes sont employées, selon les effets de nuances désirées : celles à tète en éponge, celles à tète recouverte de peau, celles enfin (fort peu usitées) à tête de bois.

Parmi les exemples notoires de l'emploi des timbales, nous citerons l'ouverture de Fidelio, les v" et m." symphonies de Beethoven, le finale du deuxième acte de Robert le Diable, le ballet des Erinnyes et les Scènes alsaciennes de Massenet, le Festklànge de Liszt, la Scène aux champs de la Symphonie fantastique, et surtout le Tuba Mirum du Requiem de Berlioz. Enfin les timbales voilées scandent le chœur et la marche finale de la Vestale. Depuis l'an i685 où Charles Ballard publiait des « pièces de trompettes et de timbales à 2, 3 et 4 parties, » nous avons vu Reicha utiliser huit timbales pour accompagner une ode de Schiller sur la Révolution des sphères. Un musicien allemand dont le nom n'a pas été enregistré écrivit et exécuta un concerto pour dix timbales. Mais Berlioz les a de beaucoup surpassés dans le Tuba Mirum précité, puisqu'il y fait entendre huit paires de timbales « blousées » par dix timbaliers !

Telle est, en raccourci, l'histoire de ces diverses familles sonores dont l'ensemble constitue l'orchestre, mais qui ont malheureusement perdu de

î48 INSTRUMENTS A PERCUSSION

nombreuses et intéressantes individualités. Nous ne saurions leur rendre un plus digne hommage, après avoir évoqué Racine faisant chanter le chœur, dans Afhalie, « au son de la symphonie de tous les instruments, » qu'en reproduisant ces lignes de Lamennais, en son Esquisse d'une philosophie : « Quand lorchestre élève sa grande voix, ce n'est pas simplement la voix de l'univers réel, mais de l'univers conçu par l'homme et senti par lui, la voix qui en révèle le modèle idéal, tout ce que la contemplation de cette divine image réveille en nous d'instincts infinis, de pensées rêveuses, d'aspirations inénarrables et d'ineffable amour. »

BIBLIOGRAPHIE

Page 1