‹ Histoire des Israélites depuis d'édification du second temple jusqu'à nos joursChapitre 17 sur 20 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

(xviii 8 siècle.)

§ 1. — En 4700, la position des Juifs en Prusse fut régularisée par un règlement précis. Ils devaient payer désormais pour leurs privilèges un droit total de mille ducals, dont la répartition était confiée à leurs soins. Ceux qui n'étaient pas privilégiés payaient un droit variable et ne jouissaient pas d'autant de libertés. De même une loi fixait le taux de Tinlérél. Peu d'années aprè?, ceux de Berlin eurent la permission de construire une synagogue. Le roi Frédéric I er promulgua une loi sévère contre l'admission d'un grand nombre de mendiants des environs (4742), par la conduite desquels la renommée et la fortune des gens probes et utiles soutirait. Il n'empêcha pourtant pas l'envoi de dons aux membres sans ressources de la synagogue persécutée. Dans le même esprit, mais avec le caractère arbitraire qui lui était particulier, Frédéric-Guillaume I er protégea les Juifs, favorisa leur industrie en général et quelques-uns d'entre eux en particulier, pendant qu'il traitait avec une justice sévère les malfaiteurs qui se.trouvaient parmi eux et qu il chargeait la communauté de dépenses injustes, telles que l'achat de milliers de sangliers chassés par lui, dont le revenu devait servir à payer la magistrature de Berlin. Une protection plus sûre et la splendeur de beaucoup de fabriques, surtout l'influence personnelle des riches au-

près du roi pour l'abolition des mesures violentes, dédom. magèrent la communauté, qui atteignit de son temps un chiffre de douze cents familles.

Sous Frédéric II (1740), leur situation fut plus légale, mais plus circonscrite par des limites qui avaient pour but de favoriser seulement l'industrie; car on se souciait peu de leur régime intérieur et de leur position sociale. Ce roi leur donna un privilège général (1750), en vertu duquel on transmettait leurs questions juridiques aux municipalités ou aux tribunaux, et leurs affaires civiles à un directeur spécial. Le nombre des familles # d'alors fut admis comme stable; et, pour en empêcher l'accroissement, le privilège de la famille ne pouvait passer qu'à un héritier, dans le cas où celui-ci posséderait raille thalers en espèces De nouveaux membres, en apportant dix mille thalers, ne pouvaient être reçus que par faveur royale. A l'exception de l'emploi d'aubergiste et du métier de boucher pour leur propre usage, et, parmi les arts, celui de la gravure et de la taille des pierres fines, toutes les autres professions, ainsi que diverses branches commerciales ,leur étaient interdites. La possession d'immeubles est restreinte dans les villes à un petit nombre de maisons. Les Juifs étrangers ne pouvaient se livrer au commerce qu'en se soumettant aux plus lourdes charges. Même les indigènes non compris par le privilège devaient quitter le pays, qui pour eux représenlait une patrie. Malgré ces entraves, la possibilité d'un héritage légal était prévu par le règlement. Pour environ seize cents familles, on payait un droit de protection de 15,000 à 25,000 thalers, outre le rachat du service militaire, -les livraisons obligatoires de monnaies d'argent, les redevances pour tous les cas imprévus, pour les grands mariages, pour l'élection des anciens, etc. Lorsqu'on mariait

id

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un enfant dans la contrée, le premier devoir consistait à exporter pour 1,300 thalers de denrées manufacturières du pays ; à l'acquisition des privilèges, on devait acheter pour 300 thalers de porcelaine de la fabrique royale et l'expédier au dehors. Le gouvernement voulait ranimer l'industrie par ces violences 2. Du reste, les Juifs se con-r tentaient de leur sécurité personnelle et de l'équité qu'on incitait à examiner leurs démêlés avec la police. L'instruction et le bien-être augmentèrent tellement qu'on supporta facilement ces désagréments matériels.

Ainsi, le Nord vit se développer l'amélioration générale de leur état, si précaire autrefois. Cette heureuse influence s'étendit dans tout le reste de l'Allemagne. Une partie des Juifs occidentaux se plaça, après la paix de Westphalic, sous la protection française dont la garantie était plus sûre. Tandis qu'en France on commençait à les traiter plus humainement, on se demandait encore dans la florissaute ville libre de Francfort, lors du fameux incendie de leur quartier, en 1711, si l'on pouvait offrir un asile dans une maison chrétienne aux malheureux qui fuyaient du sein des flammes et si on devait les traiter avec bienveillance. Les ecclésiastiques répondirent affirmativement en raison de la force majeure du cas actuel , mais ils forcèrent ces malheureux, qui avaient perdu leurs biens, à implorer la protection de l'empereur Joseph I". Malgré cela, leur position civile ne changea pa>% et elle continua à rester la môme dans les villes françaises rhénanes.

En Suisse, on en tolérait encore moins, et ils purent à peine s'ériger en communauté; ce n'est qu'à la fin du xvir siècle qu'ils s'élevèrent au nombre de cent douze, ayant deux synagogues, à Landau et à Endingen. Ils subissaient de lourds impôts et vivaient, malgré cela, dans

l'inquiétude et dans la crainte de l'expulsion. Ceux de Wurtemberg vivaient dans un état aussi triste; le financier Su^s Oppenheim avait acquis pour lui et ses coreligionnaires, auprès du duc Charles, une courte période d'éclat (1733); après la mort de ce prince, on lui attribua les fautes du gouvernement, et on le chassa avec tous les siens.

L'Autriche pendant longtemps ne se montra guère plus juste à leur égard. Quelques habitants de l'archiduché acquirent une grande fortune et une considération méritée, par suite des faveurs de l'impératrice Marie-Thérèse. De même en Bohême et en Moravie, où ils étaient plus dé soixante mille, leur situation s'améliora de fait, mais non encore légalement; car la constitution de 1755, presque semblable à celle du grand Frédéric, défendait aux Juifs de se laisser voir dans les rues les dimanches et jours de fêtes. En outre, on favorisait les conversions au christianisme en autorisant les baptêmes volontaires des enfants au-dessus de sept ans et en reconnaissant même les baptêmes imposés de force, sauf à punir le prêtre d'une amende. Enfin, en 1782, apparut l'édit de tolérance de l'empereur Joseph II, qui octroya aux Juifs des libertés plus étendues et les désigna sous le tilre d'étrangers tolérés. Ceux-ci obtinrent des lettres de protection pour toute leur vie, furent déclarés égaux en droits à leurs concitoyens, pouvant demeurer partout, payant un droit pour être tolérés et pour avoir des cimetières et des synagogues. Ils devaient servir dans l'armée» ne plus porter" de signes distinctifs-et ils pouvaient visiter les promenades publiques. Ils pouvaient devenir barons, porter des épées et des décorations, mais ils ne pouvaient pas posséder une maison ; ils pouvaient se livrer aux professions libérales, devenir médecins et avocats, sans faire partie des corpo-

rations; enfin le baplême d'un Juif n'était valable que lorsque celui-ci avait au moins quatorze ans. En général, on recommandait aux Juifs l'érection d'écoles normales conformes au temps, énergiquement soutenues par le gouvernement. C'était là le plus notable progrès dû à l'édit de tolérance.

En Italie, il n'y eut plus de changement remarquable dans leur position; mais leur nombre, très-développé dans les États pontificaux, diminua sensiblement par l'émigration ou l'expulsion 3. Us ilorissaient le plus souvent par leur industrie dans les villes commerciales de Venise, d'Ancône et de Livourne, et se distinguaient par leur science dans les villes du centre 4 . Le roi de Naples, Charles I er , voulait remédier en 1740 aux crises financières, en rappelant les Juifs par des privilèges très-favorables; mais ceux qui étaient arrivés à la suite de son édit furent tellement tourmentés par le peuple, qu'ils ne purent s'y maintenir.

De même, leur situation ne changea pas en Pologne. Ils ne pouvaient pas habiter Moscou. Pierre le Grand admit en Russie des Juifs, qui furent de nouveau repous6és par Elisabeth en 1745, parce qu'elle était assez riche par les biens confisqués sur les criminels d'État. Les Juifs qui se trouvaient dans les pays annexés plus tard conservèrent leurs anciens privilèges 6 .

En général, par la ruine des constitutions d'autocrates on vit s'annuler bien des abus ; par la réforme, le clergé perdit son influence sur la législation au sujet des Juifs. Ceux-ci devinrent ainsi indépendants et libres de pourvoir à leurs propres affaires, quoique encore souvent opprimés comme ensemble, sinon individuellement.

§ 2. — Lorsque toute trace de vie intellectuelle et civile semble engourdie, les Juifs se trouvent surpris par les

progrès de l'instruction générale répandue alors en Europe. Israël s'éveille à la lumière, l'étincelle de son activité l'enflamme de nouveau, et il en jaillit an homme exceptionnel : c'est Mendelssohn.

Né à Dessau en 1729, il quitta fort jeune ses parents pauvres pour ne pas rester à leur charge et pour vivre de ses propres ressources. Il se rendit ainsi à Berlin où il se mit avec passion à apprendre les langues modernes et se fit connaître, en 1750, par un premier essai littéraire, intkulé : Lettres sur les sentiments; Lessing en eut connaissance et servit au jeune 6avant de maître et de protecteur; C'est à partir de ce moment, et par suite d'un emploi qui le mit à l'abri du besoin, que Mendelssohn put se livrer à son gré à ses travaux de prédilection. Il écrivit spécialement un grand nombre d'ouvrages philosophiques, dont le3 plus remarquables sont le Phœdon, en trois dialogues, ou de l'immortalité de l'àme; la Jérusalem, etc.; ce dernier travail est un traité sur le pouvoir religieux et le judaïsme, écrit avec beaucoup d'élégance et de bon goût. En général, il avait pour but de contribuer sans cesse à la réhabilitation sociale de ses coreligionnaires et à leur admission comme citoyens au sein de l'État. C'est dans ce but qu'il écrivit entre autres ses Lettres juives intitulées : Lettres au diacre Lavater, son Code des lois et rites juifs, et enlin sa traduction allemande du Pentateuque, puis celle des Psaumes, publiées toutes deux en caractères hébreux. C'était la première traduction juive-allemande qui popularisa la lecture de la Bible el immortalisa son auteur, bien plus que le reste de ses travaux.

Cependant si les Juifs, par suite de leur éducation habituelle, s'attachaient davantage à cette dernière sorte d'étude, il n'eu fut pas de mémo pour ce savant. Cela

devint manifeste aux yeux des chrétiens, surtout du monde savant et officiel, comme l'académie de Berlin, qui plaça spontanément le nom de Mendelssohn en tête de sa liste de candidats à une place vacante dans son sein; mais Frédéric le Grand, malgré son prétendu libéralisme, refusa de ratifier ce choix. Le philosophe ne devint pas académicien, il est vrai ; muis il n'en exerça pas moins, par ses écrits, une influence sans bornes sur l'opinion publique, en faveur de ses coreligionnaires et de leur état civil. Ses travaux eurent uile portée telle sur les esprits élevés, les littérateurs et les penseurs de cette époque, que maints préjugés, maintes idées préconçues tombèrent pour jamais sous la plume de gens tels que Dohm et d'autres.

Cette œuvre intitulée : Réforme politique de la situation des Israélites, nous intéresse spécialement par son origine toute française. Lorsque les Juifs d'Alsace s'adressèrent à Mendelssohn et le prièrent de rédiger un mémoire qui devait être soumis au conseil d'État de Louis XVI, afin d'engager ce corps à envisager avec pitié leur position malheureuse, le philosophe et régénérateur juif se refusa à faire lui-même cette rédaction, persuadé qu'elle n'eût pas abouti; il pensait, avec juste raison, qu'il fallait, puur combattre ces préjugés avec efficacité, la plume d'un non Israélite, comme il ledit lui-môme dans une de ses lettres au baron de Hirschen. Dans ce but, il s'adressa au jeune Dohm, qui vivait à Berlin en qualité de conseiller militaire et qui accepta la proposition, animé par son sentiment du bien public et par l'esprit de tolérance dont il était redevable a Tarai de Lessing. L'ouvrage a été publié à Dessau, la patrie de Mendelssohn, en 1782 ; et ainsi naquit l'œuvre, qui, scion le jugement de Riesser, contient la réfutation la plus satisfaisante de toutes les

objections faites au judaïsme dans les temps modernes et renouvelées parfois de nos jours.

L'effet produit par cette œuvre ne se borna pas à l'Allemagne ; tous les hommes libéraux de cette époque en furent vivement touchés, et Mirabeau s'en inspira pour publier plus tard, à Londres, un écrit analogue. Une traduction française de Dohm parut en 1785, et elle eut un grand retentissement.

Par l'entremise du banquier Ccrfbeer, grand-père du présiient actuel du consistoire central, qui était en relation? d'affaires avec Mendelssohn, Dohm transmit à Paris six rents exemplaires de cette traduction française. Comme le ballot de livres avait été envoyé avant d'avoir reçu l'autorisation préalable pour entrer en France, il dut subir, à la porte de la capitale, l'apposition des scellés afin d'être jugé. Gependaut, grâce à l'intervention de l'astronome Lalande et d'autres connaissances influentes, Dohm, ainsi que son éditeur Nicolaï, eurent le bonheur d'obtenir, dans l'intervalle réglementaire d'un an et un jour, une décision favorable du ministre garde des sceaux de l'État ; par exception rare, il ieur était accordé, non de faire entrer à Paris les susdits volumes, mais du moins de pouvoir les reprendre à la douane.

Lorsque les propriétaires de l'œuvre sollicitèrent ^exécution de cette mesure auprès de la chambre syndicale, chargée de ces sortes d'affaires, elle donna pour réponse que le ballot avait été envoyé depuis longtemps à la Bastille, pour être mis au pilon, c'est-à-dire pour être anéanti; les livres devaient donc avoir été détruits, et l'on ne pouvait plus satisfaire à la décision du ministre.

C'est ainsi que, trois ou quatre ans à peine avant l'irruption de la Révolution française, on étouffait encore la

liberté de discussion en matière religieuse ; la défense même des opprimés, présentée par un avocat impartial et choisi hors du camp des intéressés, n'a tpas été écoutée, et lorsqu'on s'adressa à l'autorité et qu'on parvint à la convaincre d'injustice flagrante, elle répondit,— quoi? — que les formalités n'avaient pas été remplies, comme si la liberté de conscience pouvait être l'esclave d'un règlement!

Toute cette période d'années peut être considérée comme vraiment classique, en ce sens qu'elle était dépourvue de préjugés, que le goût était pur, quoiqu'il ne se fût pas manifesté par un éclat exlérieur ou par de grandes entreprises artistiques, mais l'esprit scientifique dominait partout, et la vie morale en était le témoignage éclatant. Toutefois, cette activité littéraire déchut, et même la participation à la réimpression d'oeuvres anciennes ou rares s'annula ; on ne s'adonna plus qu'aux éditions et aux traductions de la Bible, telles que l'édition. d'Amsterdam (1724-27) et la traduction espagnole de Mendez da Castro. On connaît peu les travaux originaux, comme les considérations de Salomon Salem d'Andrinople, et ceux d Isaac Pinto de Bordeaux ; à peine se souvienton d'une défense des Juifs contre Voltaire.

11 y eut aussi parmi les contemporains de Mendelssohn quelques esprits remarquables qui l'aidèrent dans son œuvre. Hartwig Wessely (1723-1803), né à Hambourg, s'est distingué de bonne heure à Amsterdam par des travaux de linguistique et de logique qui s'adaptaient bien au sentiment des Juifs portugais dont il préférait le rite ; on l'appela à Berlin pour présider à une transaction entre les deux rites. Ayant eu peu de succès dans ses affaires, il ne s'adonna pas moins aux travaux de la littérature hébraïque. En outre, il faisait des lectures publi-

ques sur récriture sainte, employant plutôt des explications allégoriques que littérales. Cependant ce n'étaient là que des entretiens ; dans ses œuvres, il se montra un esprit plus sérieux, z^lé pour la religion et pour la morale ; par son attachement à la tradition il jouissait d'une grande considération auprès des rabbins, et ses œuvres furent accueillies avec faveur. Enfin il présenta des vues réformistes à propos de la question née de la proclamation de lédit de tolérance par Joseph II, sur l'introduction utile des écoles normales à établir en Autriche (1782).

Wessely, prié de rédiger un mémoire, publia une circulaire dans laquelle il plaçait en téte l'étude de la Bible comme point fondamental de l'amélioration de l'éducation et il réservait le Talmud pour l'adolescence ; il démontra l'importance de l'éducation élémentaire bien réglée. Il en résulta, surtoutpar les tendancesdes rabbins polonais, une lutte littéraire fort animée qui se termina par la déclaration des rabbins italiens en faveur de Wessely. Il enrichit la littérature hébraïque d'un poëme sur Moïse, intitulé Shirè Tiphèreth. Il eut pour contemporain Isaac Ëuchel de Kœnigsberg (1756-1804) qui possédait les connaissances classiques et travaillait avec lui à la propagation de vues plus libérales. La synagogue lui doit aussi la publication de plusieurs œuvres en hébreu et en allemand, surtout la biographie hébraïque de son ami Mendelssohn.

Tous ces savants furent dépassés par le zélé David Friedlander (né en 1750 à Kœnigsberg), qui vécut quinze ans dans l'intimité de Mendelssohn et s'appropria après sa mort ses idées et ses vues de progrès; cet esprit fort, actif encore dans un âge avancé, était redevable à son vieil ami et à son entourage choisi, d'une éducation rare et d'une grande perspicacité. Il était complètement

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dominé par le désir de donner à ses coreligionnaires plus de tenue et d'élégance extérieure. Ses opuscules et ses traductions de la Bible sont une preuve de beaucoup de zèle, de vigueur, d'entraînement et d'élan. Parcelle même activité, il contribua à l'érection d'une école élémentaire à Berlin, par voie de souscription, pour y introduire les nouvelles mélliodes d'enseignement adoptées par Mendelssohn.

La part si étendue, prise alors par ces hommes à lUnstruction primaire, donna l'idée d'un journal hébreu, intitulé : Ha-meassef, le Recueil, dont les collaborateurs furent Euchel, Joël Lœve, Isaac Satnow, Herz Homberg, Friedlander et ses parents, surtout Michel, médecin estimé de Paris (1785). Sept annuités de ce journal, destiné à abroger les préjugés et à purifier le style hébreu, parurent d'abord à Kœnigsberg, puis à Breslau, avec un grand succès dû au zèle des collaborateurs.

Les conséquences incalculables des travaux de tous ces esprits, nouvellement surgis des ténèbres, produisirent une synagogue régénérée, animée de forces nouvelles et d'une séve plus vigoureuse. Avant qu'on se fût entendu sur l'essence intime du judaïsme, on pouvait constater une communauté de sentiments entre les divers hommes adonnés aux sciences ou aux arts, dont quelques-uns jouissaient déjà d'une juste renommée.

Parmi les derniers qui faisaient honneur à la science juive, il faut citer Pereire, attaché comme traducteur à la bibliothèque royale de Paris, qui réussit le premier à donner un langage aux sourds-muets, ainsi que sou successeur Salkind Ilorwilz, d'une perspicacité brillante et dont l'écrit sur l'amélioration de l'état civil des Juifs a été couronné par l'académie de Metz.

En même temps, le médecin Bloch écrivait son Ichthyo-

togie, et le médecin Markus Herz enseignait la physique expérimentale. Là brillait aussi Lazarus ben-David, alors distingué comme partisan précoce de Kaot : il travaillait à la cause de ses coreligionnaires tant par ses écrits que par ses enseignements scolaires. Sa personnalité, son pur désintéressement et sa participation chaleureuse à tout ce qui était bien, jointe à la clarté de la pensée, à des connaissances étendues et aune expérience acquise de bonne heure, toutes ses qualités rendirent aux Juifs pluti de services que .-es ouvrages. Un homme moins important pour ses contemporains, mais plus précieux pour la littérature, ce fut Salomon Maïmon, à Berlin, qui pénétra avec perspicacité dans la philosophie de Kant et l'utilisa pour ses propres œuvres <\

Tous ces hommes, qui s'écartaient d'un pas viril de U route vulgaire des Juifs adonnés au commerce ou aux idées mystiques et obscures du rabbinisme, servaient d'une part leurs frères par leur exemple, et enlevèrent de plus en plus de leurs yeux l'image de la possession cte l'argent et le vice de la rapacité; d'autre part, ils attiraient l'attention de leurs accusateurs sur les forces viv&ces mises par eux en évidence et sur leurs qualités incontestables, pour détourner les regards des abus fréquents qui s'opposaient à l'admission des Juifs en qualité de citoyens. La considération dont ils jouissaient et rinlluence qu'ils obtenaient par leurs occupations et leurs services rendus, leur servaient à favoriser les progrès qu'avaient en vue les réformateurs.

Ces preuves de dévouement et d'abnégation, ces sacrifices et ces peines, conduisirent favorablement au but désiré. C'est ainsi que les législateurs commencèrent à éprouver le besoin d'améliorer la situation légale des Juifs, Lorsque les événements eux-mêmes survinrent

pour démontrer que l'heure de l'émancipation avait 8onné.

§ 3. — Cependant, les considérant encore comme étrangers, le 9 février 1700, le conseil municipal de Bordeaux impose aux Juifs portugais une taxe de 20,000 livres. Us ne continuent à être tolérés, en France, que dans cette ville ou celle de Metz. Ainsi, en décembre 1712, le chevalier Dominique de Barberie, seigneur de Saint- Contest, intendant de justice de cette généralité, donne ordre au nom du roi, à tous les habitants juifs de Thionville, de Sierck et de tout le pays plat de ce département, à l'exception de ceux qui sont établis à Metz, de se retirer avec leurs familles et leurs gens hors du royaume dans les derniers jours du mois de juin suivant, avec défense d'y rentrer jamais, sous peine de prison et de confiscation des biens.

Ils sont reçus en Lorraine, où le duc Léopold déclare officiellement, en 1721, qu'il permet aux cent quatrevingts familles juives déjà établies d'y continuer leur résidence, d'y exercer leur cuite et de s'y livrer au commerce, en se conformant aux ordonnances, usages et règlements des lieux où ils seraient domiciliés. Cet arrêt est confirmé par le roi Stanislas en 1754, qui nomme' pour leurs syndics Salomon Alcan, Isaac Berr et Michel Godechaux. C'est là le premier acte public qui légalise la position des Juifs en Lorraine et qui leur est tout à fait favorable. Quelques années après, il le fut moins; par un édit du 30 décembre 1728, le duc déclare nuls tous les billets et actes sous seing privé qui seraient faits au profit des Juifs, tant pour argent prêté que pour vente de marchandises ou autres engagements. Les lettres de change et autres eifets usités dans le commerce sont exemptés de la prohibition. En outre, les Juifs reconnus coupables

d'usure ou de vol envers des catholiques seront punis de la perte de leurs créances, tenus d'en payer le double à leurs débiteurs et obligés encore à payer au prince une amende de 500 livres, sans que ces peines puissent être remises ou modérées par les juges. Ces clauses devenaient un appât pour multiplier les dénonciations, auxquelles tout le monde gagnait : en présence de tels avantages, les accusations ne devaient pas manquer, et elles aboutirent à l'édit de 1736, selon lesquels les libertés données furent restreintes et les Juifs forcés d'habiter des [quartiers ou rues séparés. A Bordeaux, on expulsa même, en 1734, tous ceux qui n'étaient pas originaires de la ville ellemême. Ils se rendirent en Angleterre.

Là, par suite de leur séjour prolongé et en leur qualité d'indigènes du royaume, on ne pouvait plus s'opposer à leur admission; la seule formule du serment était incompatible avec la religion, car on jurait t par la vraie foi du Christ. » Toutefois, dans l'acte du parlement de 1723, qui diminuait l'amende pour avoir omis la prestation du serment, on autorisa formellement l'omission de cette formule anti-religieuse et l'acquisition des biens immeubles (1723). Lorsque quelques membres du parlement exprimèrent leur opinion à cet égard, on consulta les mémoires des plus grands jurisconsultes, qui s'accordèrent à dire que la naissance des Juifs sur le sol britannique leur donne la faculté d'acquérir des immeubles. George II (1739) déclara, dans les dernières années de son règne, que tous ses sujets établis depuis sept ans dans les colonies américaines sont égaux ; et dès qu'ils prêtent le serment, ainsi que les Juifs, en omettant la partie relative au dogme chrétien, ils sont considérés comme indigènes sous tous les rapports.

Un bill émana du ministère, en 1750, déclarant natu-

ralisés tous les Juifs établis depuis trois ans en Granîe- Brelagnc, en n'exceptant que le droit de patronat et de présentation; la Chambre haute l'approuva. La Chambre des communes fit beaucoup d'opposition, mais elle n'empêcha pas l'admission du bill. Cependant, avant que l'autorisation royale eût été donnée, il s'éleva de toutes parts des cris si passionnés contre cette mesure, que le parlement dut la retirer comme' non applicable encore, Les Juifs eux-mêmes, ne comptant alors que douze mille âmes, s'y intéressaient peu. Leur situation ne changea donc pas ; mais l'on reconnut qu'ils ne méritaient pas les reproches qu'on leur avait adressés.

Leur séjour dans les pays du commerce maritime, leur augmentation, leurs succès toujours croissants, leur activité et la tendance des communautés hollandaises à propager de plus en plus la littérature, tout cela servit a modilier les sentiments a'imis à l'égard de la religion juive. Tandis que des professeurs et des prédicateurs tels que Wagenseil, Edzard, Kallenberg et Eisenmenger, tendaient à briser le judaïsme, soit par une dialectique trompeuse et rusée, soit par les calomnies des apostats, les gens impartiaux reconnaissaient que les défauts qu'avaient encore quelques Juifs étaient le résultat de leur situation, née des persécutions religieuses. En Hollande, de bons rapports s'étaient établis entre les savants chrétiens et les Juifs, ce qui avait mis fin au prosélytisme continu. En Angleterre, l'ecclésiastique Teucker écrivit en faveur de la naturalisation des Juifs, après la propagation d'autres opinions analogues. Les bienfaits de cette extension de la liberté de conscience furent profitables à tous : un siècle suffit pour amener un changement total d'opinions et faire professer par les plus grands esprits des sentiments en harmonie avec le progrès.

Les Juifs étrangers de Bordeaux avaient été obligés de se soumettre à l'arrêt de 4734 et durent quitter la ville; mais par leurs démarches et leurs sollicitations, Jacob et Emmanuel Delpuget obtinrent, le 22 avril 1749, un brevet du roi qui permit à eux et à leur postérité d'y résider, pour y jouir des mêmes franchises ou prérogatives que celles des Juifs portugais ou nouveaux chrétiens, à la charge de ne pouvoir, ni personnellement ni par leurs intermédiaires, se livrer au trafic de draperies ou soieries, en gros ou en détail, sous quelque prétexte que ce fût, et à la condition qu'ils se renfermeraient dans le commerce de la banque et des lies de l'Amérique. Enfin, en 1759, ces deux familles, ainsi que celles veuve.NathaH Astruc et fils, Lyon et Vidal Lange, Solon Delpuget, Lyon et David Petit, obtinrent des lettres patentes qui leur permettaient de vivre, d'habiter, de commercer à Bordeaux, tout comme les Juifs portugais, à la charge seulement que ces six familles payeraient en six aus la somme de 60,000 livres pour la construction d'un hôpital des enfants trouvés, au lieu appelé Plate-Forme.

Deux ans après, le maréchal de Richelieu, gouverneur de Guienne, apprend que malgré les ordonnances royales, il y a environ 152 familles juives non portugaises à Bordeaux. Il leur ordonne de quitter la ville, dans un délai de quinze jours, et charge les syndics juifs de l'exécution de ces ordres. Cette expulsion ne survint, il faut bien l'avouer, que par l'envie des Portugais qui, en 4622 et en 1734, avaient déjà obtenu une pareille mesure contre leurs coreligionnaires. Une seule exception fut faite en faveur du Juif allemand Ephruïin. Pur un ordre du 28 septembre, le maréchal lui permet de rester momentanément à Bordeaux, « par le motif des engagements que ledit Ephraïin avait contractés avec plusieurs correspondants étrangers

et du pays pour une fourniture de vin casser. » Mais le 20 novembre suivant, le gouverneur annonce aux jurais de la ville que cette permission accordée est retirée et qu'Éphraïra devait par conséquent quitter la ville, comme les autres étrangers 7 . La proscription faillit s'étendre lrors de laFrance.La reine Marie-Thérèse publia à la findel744 un édit par lequel elle proscrit tous les Juifs de la Bohême et fixe le mois de juin suivant pour leur complète disparition. Deux semaines après (2 janvier 1745), un pareil édit ordonnait à ceux de la Moravie de quitter ce pays.

Une heureuse et bienveillante intervention vint faire abroger cet deux édits : la Suisse, la Pologne, le Danemark etla Suède sollicitèrent la reine en faveur des Juifs; elle statua, le 2o mai suivant, que les Juifs pourraient continuer encore à s'établir en Moravie et en Bohême.

De même en Alsace Pautorité les protège contre l'exaction : les collecteurs d'impôts des fermiers généraux avaient fait des poursuites contre Lévy Walck et Borach pour le recouvrement de leur droit de protection ; assignation leur ayant été donnée et procès-verbal dressé, l'affaire vint devant le gouverneur, M. de Vanolles (1748). Il ordonne que les maîtres d'écoles juive3 et les chantres de synagogue de la province, n'ayant ni maison en propre ni commerce, soient maintenus dans la possession qu'ils ont" d'être exempts du droit de protection envers le roi. Mais le conseil souverain d'Alsace leur devint très-souvent fort défavorable 8 .

Le pape Clément XIII suit aussi celle voie. Dans une séance de l'inquisition tenue en sa présence le 9 février 1764, on va jusqu'à décider qu'on écrirait au vice-légat d'Avignon et au père inquisiteur, pour qu'ils publient un édit menaçant de peines afflictives et corporelles, c'est-àdire des galères aux hommes et du fouet aux femmes,

ceux qui donneraient le baplême aux enfants des Juifs, malgré le vœu de leurs mères et les menaceraient à cet effet. En conséquence, le parlement de Rouen casse et annule une ordonnance du juge du Havre portant que les filles juives Rebecca Gentilhomme (âgée de onze ans) et Esther Pimentel (treize ans) seront instruites dans la religion ; il défend de tels jugements, et ordonne que la première sera remise à son père auquel elle a été indûment soustraite ; la seconde sera entendue en la cour, afin de savoir les véritables motifs de son changement de religion (1769).

Puis à Nancy, le 7 septembre 1776, le parlement ordonne aux religieux du couvent de la Propagation de la foi, de remettre à Hayem Elias et à Cerf Isaïe Oulmann, les enfants qui leur appartiennent ; fait défense expresse aux couvents, communautés religieuses et tous autres particuliers, d'attirer et de recevoir dans leurs maisons les enfants des Juifs sous prétexte de religion, avant que les enfants aient atteint l'âge de seize ans pour les garçons, et de quatorze pour les filles, sous peine d'être poursuivis et punis selon l'exigence des cas.

Le xviii 0 siècle, avec sa philosophie et sa propagande des idées révolutionnaires, avait sapé dans sa base les principes d'inégalité et d'intolérance : ce ne fut pas seulement en France, mais aussi dans bien des pays européens, entre autres en Autriche. L'empereur Joseph II, pour se mettre au niveau de son temps, enjoint aux autorités et aux prêtres d'avoir à instruire le peuple et de lui faire regarder dorénavant les Juifs comme égaux et leurs coreligionnaires comme des concitoyens (novembre 1781).

Enfin, en 1784, la ville de Strasbourg, qui jusque-là ne possédait aucun habitant juif, reçoit un édit royal portant exemption des droits connus sous le nom de péages cor-

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porels, travers et coutumes que cette ville percevait sur les Juifs à leur passage. C'est la dernière barrière qui croule, avant la Révolution de 1789.

Le 28 janvier 1790, l'Assemblée nationale vote un décret qui déclare citoyens actifs tous ceux d'entre les Juifs qui avaient obtenu des lettres de moralité, t Tous les Juifs, y est-il dit, espagnols, portugais ou avignonnais, continueront à jouir des droits dont' ils ont joui jusque-là et qui leur avaient été accordés par lettres patentes. » Ce décret fut ratifié par le roi et enregistré au parlement de Bordeaux, en vacation, le 9 février. Ce qui est à remarquer dans cet enregistrement, c'est qu'il fut visé par l'archevêque de Bordeaux. Ce fut là le début de l'émancipation totale des Juifs de France.

Dix-huit mois plus tard parait le décret d'égalité de tous les Français devant la loi, chrétiens ou juifs, et là encore ce fut sur la proposition et l'instance d'un membre du clergé français. Dès la séance du 3 août 1789, l'abbé Grégoire, annonçant le vœu des curés de son bailliage, fit le tableau des persécutions inouïes qu'on venait d'exercer en Alsace contre les Juifs; il ajoute que, en qualité de ministre d'une religion qui regarde tous les hommes comme frères, il doit réclamer dans celle circonstance l'intervention du pouvoir de l'Assemblée en faveur de ce peuple proscrit et malheureux. Les décrets des 28 septembre 1791 et 31 novembre suivants, après la suppression de toutes les redevances exigées des Juifs, à quelque titre qu'elles fussent payées , révoquèrent les réserves ou exceptions faites à leur égard et leur accordèrent les droits de citoyen, y compris la liberté des cultes, ce principe d'égalité publique.

Tous les Français sans distinction remplissaient les devoirs de citoyens et en exerçaient les droits ; et quelque

nouvelle que fût cette tâche pour les Juifs, ils l'embrassèrent avec enthousiasme 9 :

Le péage imposé aux Juifs au passage des ponts ne fut abrogé successivement dans les diverses provinces allemandes qu'au xvin 6 siècle, et sa suppression complète en Allemagne est due aux efforts particuliers de Jollivet, commissaire général de la République française. Depuis longtemps leur cœur était français, leur unique ambition était de posséder légalement ce titre. Fiers des bienfaits de ces lois, 1I3 rivalisèrent d'efforts pour s'en rendre dignes; on les vit participer avec joie à toutes les charges de l'Etat, s'affilier à tous les établissements utiles, se dévouer avec ardeur au service de la patrie; et, sujet digne de remarque, bien qu'ils dussent saisir avec empressement les idées de l'époque, qui leur étaient favorables, aucun d'eux ne se signala par de coupables excès au milieu de l'effervescence générale.

« Lorsque le gouvernement impérial entendit parler pour la première fois des Juifs et de l'usure à laquelle on les disait adonnés, surtout en Alsace, il s'étonna de ce que la Révolution ne les avait pas encore changés. On s'efforça alors de persuader à Napoléon qu'ils n'étaient pas dignes du rang où on les avait élevés; mais les hommes impartiaux, qui, en combattant les excès de la Révolution en avaient adopté les premiers principes, parvinrent à lui prouver que pour élever les Juifs à la dignité sociale, il fallait leur créer des institutions. »

Pour régler diverses questions matrimoniales et juridiques, Napoléon le convoque, le 30 mai 1808, une asscm* blée compo?ée de cent douze notabilités israélites, suivie d'un sanhédrin formée de la plupart desrabbinsde France, d'Italie, de Hollande cl de Francfort. Enfin, après divers projets, la création des consistoires fut arrêtée et l'orga-

nisation des Israélites de France en fut la conséquence, un moment arrêtée sous la Restauration, mais bientôtdéveloppée sur de larges bases par le gouvernement de juillet.

La Révolution française, en portant à l'étranger ses idées et ses principes, en fit également rejaillir les bienfaits sur les Juifs, quoique avec beaucoup de lenteur et de restrictions, surtout de la part de l'Espagne et des États de l'Église. Mais peu à peu, et en adoucissant la ténacité des préjugés séculaires, l'intolérance diminua et tendit à s'effacer. En vertu du noble exemple dpnné par la France, la liberté des cultes pénétra successivement en Angleterre, en Piémont, et enfin dans toute l'Allemagne.

Beaucoup d'entre les Juifs, disait le comte de Ségur il y a quarante ans, parcourent avec succès les carrières des sciences, des lettres et des arts : < Les sociétés littéraires se sont ouvertes pour MM. Micliel Berr, Salvador et Léon Halévy; les barreaux de Montpellier, de Nimes et de Metz applaudissent aux succès, de MM. Bedarrides, Crémieux et Oulif, 9 auxquels nous sommes redevables de l'abrogation du serment more judaico. Que] dirait cet historien s'il avait à constater l'état social des Juifs de nos jours, s'il les voyait siéger au conseil des ministres et à la Chambre des députés, occuper avec autorité des fauteuils à l'Académie et des chaires au Collège de France, tenir dignement leur rang dans l'armée, conquérir les plus hauts grades sur le champ de bataille, fonctionner comme magistrats, professer dans les facultés et les lycées, rédiger des journaux politiques et littéraires, se distinguer comme adolescents dans les écoles du gouvernement et briller dans les beaux-arts, dépasser enfin leur proportion numérique dans les services qu'ils rendent à l'État et rester bien au-dessous de celte même proportion dans la statistique criminelle 1

Telle est leur situation sans cesse plus florissante dans les contrées qui les ont émancipés, comme la France, l'Angleterre, la Belgique, la Hollande et l'Amérique. L'Alsace, selon la remarque de l'historien précité io, est la seule partie de la France où les Juifs, accumulés en grand nombre, sont encore en arrière ; mais des circonstances locales, des torts réciproques, reconnus depuis longtemps de part et d'autre, sont les causes de ce triste effet, contre lequel les chefs des communautés ne cessent de lutter avec énergie et courage. En Allemagne, il faut citer, parmi les contrées où les Juifs sont traités avec le plus de justice et où les sages réformes de leur culte sont le plus encouragées, le royaume de Wurtemberg, les villes dites libres de Francfort et de Hambourg, les grandsduchés de Bade et des deux Hesse. Nulle part, ils ne méritent plus d'encouragements qu'en Prusse ; nulle part ils n'en reçoivent moins. Leurs études sont d'abord favorisées ; mais, pour leur donner des grades dans une Faculté, la première condition qu'on exigeait d'eux jusqu'à présent, c'était le changement de religion. Aussi, ceux qui n'y consentaient pas cherchaient ailleurs un champ d'activité. Toutefois, depuis quelques années, des lois plus tolérantes ont été votées en leur faveur.

Les rois de Suède et de Danemark honorent et encouragent les Israélites, qui sont, il est vrai, en petit nombre dans leurs États. Mais il n'y a rien de plus intoléraut et de plus impolilique que la législation du gouvernement russe à l'égard des Juifs de la Pologne ; il n'est rien de plus propre à rendre leur situation plus déplorable encore qu'elle ne l'est; ce gouvernement le reconnaît et il prépare des améliorations, lentes mais sûres, en leur faveur. Quant à la Russie elle-même, le nombre des Juifs n'y est pas considérable, et c'est à peine s'il y a maintenant une

petite communauté régulièrement constituée à Saint-Pé- Lshoura L'Espagne ne les admet pas : mutile de déïffSibteB 8 * pays en souffre. Les Etats pont fleaux ne les repoussent pas, mais ils ne les traitent guère mieux; pour remplacer les injures et les mauvais procédés dont ils étaient jadis l'objet, les Juifs romains payent, depuis 1688, un tribut annuel de 1 ,000 ducats.

On le voit, partout où, depuis la Révolution française, l'émancipation des Juifs a été accomplie, ils ont répondu à ce bienfait par leurs travaux, par leurs efforts et par leurs services rendus à l'humanité. Dans quel pays son ils en arrière ? Dans ceux qui les oppriment. Et quels sont ceux qui les oppriment? Les peuples les plus reculés de l'Asie ou de l'Afrique, les moins avancés en civilisation les moins susceptibles de progrès; ou ceux nui, en Europe même, sont dignes d'être placés sur le même degré de l'échelle sociale que les hordes les plus sauvages. Comment qualifier autrement ceux qui viennent de commettre des excès de violence contre les Juifs en Bohême et plus récemment encore en Roumanie? Ils sont jugés par tous les hommes impartiaux.

Hormis ces cas exceptionnels, la situation générale des Juifs s'améliore chaque jour davantage; on peut le constater avec une légitime satisfaction. Les préjugés des chrétiens contre les Juifs diminuent et s'effacent peu à neu et l'on n'ajoute plus foi à l'accusation, portée si souvent contre eux, d'avoir besoin du sang de chrétien pour les pains azymes. Il n'y a pas longtemps, en 1840, les hommes les plus libéraux, tels que M. Thiers, ont encore admis, comme vrai et réel, l'assassinat du Père Thomas par les Juifs de Damas, môme après que leur innocence eut été prouvé par M. Crémieux. Aujourd'hui, cet ancien ministre lui-même ne le croirait plus. Aussi nos ennemis

peuvent parfois, il est vrai, exercer leurs violences contre quelques-uns de nos frères, nous ravir les Mortara et les x Goen, mais le sentiment unanime des hommes éclairés les réprouve avec une telle énergie, qu'on peut espérer que de tels faits ne se renouvelleront plus.

Déjà tous les gouvernements, sans exception, opposent la force armée aux persécutions contre les Juifs; si quelques fanatiques veulent organiser une émeute, ils sont réprimés par l'autorité, et si un crime individuel est commis, il est jugé avec équité : c'est un grand pas de fait dans les pays les plus intolérants. Cette intervention efficace a été obtenue, à maintes reprises, par une grande société, d'une portée immense dans son avenir, V Alliance Israélite universelle, qui veille désormais à la possession de nos droits ei à l'émancipation de nos frères les plus lointains; par ses écoles israélites françaises, échelonnées dans tout l'Orient, de Test à l'ouest, jusqu'au fond du Maroc, elle régénère des peuples entiers et leur communique un souftle de vie nouvelle. Bientôt le progrès pénétrera dans leurs foyers, ot Israël, dispersé aux quatre coins de la terre selon la prédiction de Jacob, formera, par ce lien nouveau, une unité sans bornes.

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