CHAPITRE Xlll
(xvii° siècle.)
§ 1. — L'on n'est pas étonné, en commençant l'histoire de nos ancêtres au xvn e siècle, de trouver un acte en leur faveur émané d'Henri IV. Selon ses lettres patentes du 20 mars 1603, ce prince prend sous sa protection et sauvegarde les vingt-quatre ménages juifs descendant des huit premiers établis à Metz sous le règne de son prédécesseur. Ils continuent à y résider et peuvent négocier toutes choses suivant leurs franchises et anciennes libertés, et prêter argent sur gages ou sans gages.
De son côté, le maréchal d'Ornano ordonne aux habitants de la ville de Bordeaux, en janvier 1604, de ne pas tourmenter les marchands portugais ou autres étrangers qui voudraient se retirer là pour y vivre et exercer le commerce, parce que l'intention du roi était qu'ils fussent bien reçus et traités comme les originaires du royaume. Depuis plus de trente ans déjà, les habitants ne cessaient de mal agir envers les Juifs portugais et de les calomnier, malgré les arrêts du parlement et les ordres royaux. Eu 1603, des calomnies s'étantde nouveau répandues, le maréchal dut y pourvoir par une ordonnance 4 .
Quelques années après, ils furent pourtant chassés du reste de la France. Dans les États généraux de 4614, le clergé pria le roi d'interdire la résidence de la France à
tous les Juifs, athées, mahométans, etc., et il obtint satisfaction. Les anciennes ordonnances contre les Juifs, tombées en désuétude de temps immémorial, furent renouvelées par lettres patentes du 23 avril 4615, vérifiées au parlement le 48 mai et ordonnant aux Juifs revenus en France, notoirement ou non, de quitter le royaume dans un mois sous peine de la vie. Cette ordonnance pourtant ne s'appliquait pas à ceux de Bordeaux ou de Metz, indispensables au commerce; du reste, dit Henri Martin (xi, 593), cette ordonnance ne fut pas longtemps observée et n'eut sans doute poux résultat que d'enrichir les courtisans, qui vendirent leur protection aux proscrits.
Il est triste à noter qu'en cette circonstance des Juifs bordelais, jaloux de leurs intérêts, firent des démarches auprès du conseil de la ville pour y empêcher l'établissement fixe de leurs frères; ils ne réussirent que trop à obtenir l'arrêt qui casse et annule les lettres de bourgeoisie obtenues depuis vingt ans par un certain nombre de Juifs portugais; telles furent les familles Alvarez, Fernande, Mendes, Gardoze, Romero, Lopez et Mcndès- Fernandez.
Ils étaient dispensés du guet et de la patrouille, non par une faveur spéciale, mais parce qu'ils inspiraient de la défiance à la population qui ne pouvait croire à leur patriotisme. On leur fit payer cette dispense au moyen d'un impôt de 4 livres par mois pour la réparation des corps de garde et pour le payement des tambours, chandelle et bois (1628). Cette mesure leur était commune avec les protestants, qui, en butte aux mêmes soupçons, payaient une redevance à peu près égale.
Il y eut de même des démêlés à Metz entre les corps des métiers et les Juifs. Mais ceux-ci reçurent un arrêt
du parlement qui leur permit le commerce d'orfèvrerie, d'argenterie et de friperie, avec défense toutefois de vendre aucune marchandise neuve (4634). Toutes les ordonnances en leur faveur sont continuées, même avec certaines extensions, par Louis XIV, dans ses lettres patentes du 25 septembre 1657. Le corps des marchands s'opposa à leur enregistrement; mais les intéressés observèrent que, devant leur établissement à la bonté du roi, il fallait qu'on leur laissât les moyens d'y subsister; que supportant les charges publiques, ils ne devaient pas être traités moins favorablement que les changeurs étrangers et non naturalisés; qu'enfin, ils n'entendent faire le commerce des marchandises neuves que comme forains, c'est-à-dire sans exposition ni boutiques ouvertes. Une requête civile est adressée contre cet arrêt sous prétexte qu'il e^t contraire à celui de 1634 ; mais un arrêt de juillet déboute les demandeurs de leur requête et y met fin.
Après la conquête de l'Alsace, le gouverneur Poucet de la Rivière fixe à 40 florins et demi le droit à payer par chaque famille juive au fermier général du domaine, et à une égale somme, due aux seigneurs particuliers, pour le droit d'habitatiou. Ce qui est caractéristique c'est la défense expresse, qui y est jointe, sous peine de concussion et de condamnation pour les seigneurs, et d'une amende de 300 florins, pour les Juifs, de prendre ou de donner davantage 2. Us furent aussi autorisés à avoir un rabbin pour toute la province. On nomma à cette dignité Aaron Wormser, de Metz ; ce fut le premier rabbin nommé par le roi de France, et sa résidence fut établie à Neuf-Brisach, près du siège du conseil souverain.
Eu général, les autorités se montraient équitables envers les Juifs. Ainsi, à Carpentras, un Juif fut assassiné eu 1682, et la justice en fut saisie; la populace ne voulait
pas que justice fût rendue, ni que le coupable fût puni, et elle se jeta sur le quartier juif pour le piller et le saccager. Mais le gouverneur mit ses troupes sur pied et protégea ceux qui étaient menacés. En souvenir de cette protection, on institua un anniversaire pendant lequel on récitait quelques prières additionnelles, comme cela eut lieu aussi à Avignon, au siècle suivant (4757), lors de la disparition momentanée d'un chrétien, heureusement retrouvé.quelques jours plus tard.
De môme, les Juifs de Bordeaux furent un instant inquiets d'un arrêt du conseil d'État (novembre 4684), qui les chassait du royaume. Mais ce n'était que pour les punir de ce que plusieurs d'entre eux s'étaient rendus en Hollande, y emportant leur industrie et leur richesse; aussi, quelques mois après, un nouvel arrêt leur permet rétablissement saus formalités ni condition de qualité civile ou de religion. Un des leurs, fort célèbre médecin de l'époque, qui exerçait comme tel à l'hôpital delà ville,, fut révoqué en 1687, comme étranger. Cela n'empêcha pas son fils de devenir à son tour médecin du roi, et de refuser, par attachement à la France, la place de premier médecin de l'impératrice de Russie. A ce moment encore, cet attachement était justifié par les principes d'humanité de Louis XIV envers les Juifs et par sa résistance aux vœux de l'Alsace qui demandait leur expulsion 3 .
On citait comme exemple remarquable , sous le règne de ce prince, le séjour du riche financier Samuel Bernard, qui avait aidé l'État par sa fortune colossale. Il habitait place de la Victoire, recevait les grands seigneurs, ce qui l'entraîna probablement à faire baptiser sa fille unique pour qu'elle pût épouser le chancelier Matthieu Molé : c'est ainsi que descendait d'une famille juive, par sa bisaïeule,
le comte Molé, ministre de la justice sous le premier empire et président du Conseil des ministres sous le gouvernement de juillet *.
§2. — De nouveaux horizons s'ouvrirent à eux, et d'anciens ennemis cessèrent de les persécuter, de sorte qu'ils pouvaient rentrer dans des provinces délaissées jadis et recommencer à s'agrandir. C'est ainsi que cela se passait dans les Pays-Bas, la France, l'Angleterre et les colonies de ces États. Cela influa sur leur position dans d'autres pays, et conduisit enfin à un meilleur traitement et surtout à une révision précise de leur situation légale.
Les émigrés se lussent propagés davantage en France, s'ils n'avaient pas trouvé également d'autres lieux de sécurité propres à l'industrie, dans les Pays-Bas délivrés de la domination espagnole. Comme à Amsterdam, Rotterdam, Anvers et autres ports de mer, où la différence de religion n'était pas un obstacle, les premiers essais de séjour avaient réussi (1603), ceux que Philippe III chassa de nouveau de la Péninsule se rendirent à la hâte dans ces États libres et y commencèrent une vie nouvelle. La première grande synagogue fut construite à Amsterdam en 1606. De cette contrée, des Juifs entreprenants se rendirent à leur tour en Danemark et dans la ville libre de Hambourg. Le succès de ces émigrés en attira bientôt un bien plus grand nombre allemands et polonais, qui n'avancèrent pas aussi rapidement, mais apprirent enfin à apprécier uue vie plus libre et plus digne; toutefois, le gouvernement ne leur avait pas encore accordé toutes les facultés du droit civique, ni l'admission dans les corporations, ni la nominatiou aux fonctions publiques. Mais l'autorité municipale les protégeait énergiquement contre les soulèvements populaires.
L'émigration suscitée par les persécutions du Saint-Office ne s'arrêta pas là et voulut tenter de s'établir en Amérique, sous l'apparence de néo-chrétiens, bien qu'elle fût interdite aux marannos. Avec les premiers planteurs les Juifs français commencèrent plus tard des relations commerciales. La colonie de Cayenne souffrait alors des guerres continuelles et finit par émigrer, découragé des dévastations françaises (1664). Us s'implantèrent à Surinam, où, quelques années plus tard, la conquête de file par les Hollandais leur fit grand tort. Elle e6t devenue la communauté la plus indépendante des Juifs; leur siège le plus important est la Savane juive, à huit milles au-dessus de Marakaïb. Elle a les meilleurs rapports avec ces diverses colonies réunies en république.
La première congrégation hébraïque formée au Brésil après sa découverte , se composait en grande partie d'Israélites bannis du Portugal pour leurs croyances religieuses. Le Brésil servait alors de lieu d'exil et de déportation, où le gouvernement envoyait les criminels et les Juifs qui ne voulaient ni mentir à leur conscience, n\ perdre leurs familles. Là, ils avaient à abattre des arbres et à attraper des perroquets qui élaient expédiés à la métropole 5 . On envoyait aussi dans cette nouvelle colonie tous les nouveaux chrétiens, ou marannos, qui, au fond de leurs maisons et en secret, vivaient strictement en Juifs. Plusieurs d'entre eux commencèrent à fonder avec succès des plantations ; et probablement, dès qu'ils furent en sécurité dans ce nouveau monde, ils rejetèrent les apparences chrétiennes imposées par l'inquisition et professèrent la foi juive. D'autre part, ces colons furent rejoints par des Juifs français, qui durent aussi quitter leur pays au sujet de leurs croyances, ainsi que quelques protestants qui y émigrèrent de plein gré ou de force.
Une période de temps plus heureuse brilla pour les Hébreux brésiliens, lorsque cette contrée fut conquise en 1624 par les Hollandais. Les Israélites déjà établis en ce pays fertile engagèrent alors leurs frères hollandais à partager leur sort et à émigrer comme colons sur ce territoire nouveau, encore peu exploité par l'industrie. Environ 600 individus, accompagnés de deux rabbins, R. Raphaël d'Aguilar et R. Isaac Aboab, se rendirent là en venant d'Amsterdam, et formèrent la communauté juive dont les traces subsistent encore. Leur prospérité fut telle qu'ils purent offrir six tons d'or pour le palais du gouverneur qui se retirait, Maurice de Nassau. Cependant leur bonheur au Brésil ne fut pas de longue durée. Les gouverneurs qui succédèrent au prince de Nassau, par divers motifs d'intérêt, causèrent une division entre les Hollandais et les colons israélites. Un complot fut formé contre eux, et découvert à temps; niais la paix n'en fut pas moins rompue, et maints conflits en résultèrent, dans lesquels les Israélites luttaient toujours contre les Hollandais. En 4654, le Brésil retomba au pouvoir du Portugal. Les Juifs qui s'étaient distingoés dans la lutte durent quitter cette terre. Le gouverneur portugais leur permit de prendre le temps nécessaire pour vendre leurs biens. Il mit aussi seize vaisseaux à leur disposition, avec une escorte composée de sa garde, pour protéger leur retraite jusqu'à Amsterdam. Ce fut là la fin de la communauté israélite au Brésil.
Dans les colonies de l'Inde, les Juifs étaient aussi persécutés par les Portugais. L'arrivée de ces derniers devint a cause de la soumission d'une principauté juive, qui formait sans doute un État vassal de l'Inde (1510). Cette reddition fut causée par les querelles survenues au sujet de la succession au pouvoir. Les Portugais, quoi qu'il en
soit, chassèrent les Juifs de toutes leurs propriétés, et les forcèrent à entrer dans le royaume de Gochin, qui leur assigna une province spéciale de ce pays. Cette communauté s'agrandit plus tard par l'arrivée d'autres émigrants de l'Europe et de l'Afrique. Là aussi, pendant la guerre entre les Hollandais et les Portugais, on les maltraita jusqu'à ce que les Hollandais restassent vainqueurs. Depuis ce temps, cette communauté refleurit, et d'autres analogues se sont formées en cette contrée et sont parvenues à jouir d'un certain bien-être.
Pendant que ces émigrations s'accomplissaieutsur terre, des navigateurs juifs allaient former une communauté à Tile de Jamaïque, où rien ne vint entraver leur liberté (1670)., et où se distingua bientôt l'Espagnol Daniel Israël Lopez Laguna. De là, quelques-uns d'entre eux se rendirent à New-York; ni les Hollandais ni les Anglais ne s'opposèrent à leur exteusion, et ils les employèrent aux affaires d'Etat.
Cette activité se développa proportionnellement dans toute l'Europe. Aussi les États du Nord s'estimèrent-ils heureux de les avoir accueillis sans restriction, et les membres des communautés juives n'avaient qu'à se réjouir de la confiance de ces gouvernements, tels que Manuel Texeira, ministre résident de la reine Christine à Hambourg, ainsi que son médecin Benoit de Castro de Hambourg. On vit surtout briller la communauté d'Amsterdam, au sein de laquelle régnait un sentiment si favorable au développement intellectuel, à savoir, le goût de la science et le zèle pour le bien.
Il ne restait plus aux diverses communautés portugaises, riches, considérées et honorées, qu'un vœu à formuler, leur établissement en Angleterre; l'on n'osait espérer sa réalisation , ni supposer le rappel d'un vieil
acte du parlement, qui interdisait à tous les luifs l'accès, de la Grande-Bretagne. Le peuple avait trop peu d'intérêt à recevoir quelques commerçants, juifs isolés, pour appuyer ce désir, et le roi seul ne pouvait accorder l'autorisation. Ce fut la révolution anglaise qui réalisa soudain le vœu des Juifs, sous le protectorat de Cromwell (1651). L'on parvint si bien à intéresser au plan projeté le député anglais, que le protecteur demanda lui-môme des plénipotentiaires pour négocier l'affaire à Londres. On choisit à cet effet le célèbre et savant Manassé ben-lsraèl, fils d'un maranno, qui avait été tant tourmenté par l'inquisition, qu'il avait dû quitter Lisbonne pour aller en Hollande (1604). Le jeune homme fut non-seuicment initié au judaïsme, mais reçut aussi une éducation brillante et étendue; il se distingua de bonne heure comme orateur et savant, et il eut des relations avec les plus grands érudits du temps, Dionysius Vossius, Hugo Grolius, Samuel Bochart, Gaspard Barlaus, Huet, et plus tard Pocoke, avec lesquels il parlait eu hébreu, en espagnol, en portugais, et môme un peu latin. Au lieu d'exercer sa profession de médecin, il écrivit beaucoup d'oeuvres qu'il publiait au moyen de sa propre imprimerie (1655).
Il fut donc envoyé en Angleterre, après la conclusion de la paix, muni de pleins pouvoirs. Il présenta une adresse au protecteur, et fit connaître, par une circulaire, les raisons qui militaient en faveurde l'admission des Juifs. Le 4 décembre 1655, eut lieu la réunion d'une commission composée de deux jurisconsultes, sept bourgeois et quatorze ecclésiastiques, chargés d'examiner les questions suivantes: i° Si les Juifs pouvaient être admis; 2<> quelles conditions devaient leur ôtre imposées? La première fut résolue affirmativement, mais il y eut tant de discussions sur le dernier point, que le protec-
teur impatienté congédia l'assemblée avant qu'une décision fût prise. Gromwell accorda sans doute au représentant des Juifs une autorisation secrète, car ils immigrèrent et s'accrurent tellement en huit ans, que sous Charles II ils purent bâtir une synagogue (1663). Bientôt se réunirent aussi à Londres des Juifs allemands, surtout des réfugiés polonais, et ils formèrent une communauté. Depuis ce moment leur position s'est encore bien améliorée sous l'intervention du gouvernement. Ainsi, les premiers Juifs, considérés comme étrangers, devaient payer l'impôt étranger; suivant l'ancien décret de Henri VIII, ils ne pouvaient pas acquérir de biens-fonds c. Mais sous Charles II et Jacques II un assez grand nombre d'entre eux reçurent déjà des dispenses; aussi Guillaume 111, sur la représentation de négociants anglais, se vit obligé de reprendre ses lettres de dispenses, car les Juifs n'étaient pas encore considérés comme habitants du pays.
§ 3. — Peu après ce temps parut le premier recueil de bibliographie juivegénérale, intitulé Siphthè Yeschènim^pur Sabbalhaï ben-Joseph,en 1680, qui après plusieurs voyages se fixaàDirenfurt, où il organisa uneimprimerieely mourut vers 1720. En môme temps, le savant rabbin de Prague, David Oppenheim, réunit une grande bibliothèque,unique en son genre, ornée des ouvrages les plus rares et qui selon son testament ne fut pas dispersée comme tant d'autres, et a été cataloguée et acquise de nos jours par la bibliothèque bodléienne à Oxford. A ces deux collections, il convient d'ajouter deux ouvrages d'histoire et de littérature : 1° une revue chronologique de l'histoire juive par David Ganz, sous le titre de Tsemach David (qui laisse à désirer au point de vue critique); 2° uu ouvrage très-utile, sous ce dernier rapport, par Jechiel de Minsk, petit-fils de Salomon Louria, sous le titre Séder haddoroth.
Joseph Salomon del Medigo, issu d'une famille allemande réfugiée à Candie, arrière-petit-fils d'Elie de Medigo, professait à Padoue où il fut élevé; il était, à côté de Manassé ben-Israël, l'ornement de la communauté d'Amsterdam, après que, pur suite de ses voyages en Turquie, il eut acquis de sérieuses connaissances tant en médecine qu'en kabbale et en philosophie. La mort mit un terme à ses voyages littéraires dans la ville de Prague (1657), dans la même année où mourut son savant ami Manassé ben-Israël. En même temps vivait Abraham Sacoulh, né à Lisbonne, élevé à Salamanca et à Coïmbre, et qui à l'âge de 51 ans alla à Amsterdam pour y vivre comme Juif et y publier des ouvrages médicaux. Avec eux brillait aussi le linguiste et lexicographe David Cohen de Lara, ami du prédicateur Edzard, zélé conversioniste. II faut encore signaler Jacob Juda de Léon, qui se distingua par ses œuvres espagnoles et hébraïques; le Portugais Moïse ben-Gédéon Abudienle, poëte et grammairien ; Isaac Aboab, de Portugal, auteur d'une paraphrase espagnole du Pentateuque et d'autres travaux, ainsi que son compagnon de voyage au Brésil, Moïse Raphaël de Aguilar, auleurde plusieurs livres scolaires ; ils possédaient tous deux de grandes bibliothèques et des œuvres rares; Salomon de Oliveira de Portugal, homme d'une grande érudition; Abraham Israël Pereira, Joseph Franko Serrano, Thomas deRuedio, Isaac Orobio de Castro, jadis professeur à Salamanque. A Hambourg, on remarquait Abraham da Fonscca et le médecin Benja. min Mussatia, connu par ses œuvres linguistiques. La communauté de Londres eut aussi bientôt ses célébrités, qui furent : Josué da Silva, David et Joseph Pardo, Jacob Abendana d'Amsterdam, traducteur espagnol du Cornet de la Mischna, traduite en latin par son frère Isaac; enfin
r HISTOIRE DES ISRAÉLITES
le médecin David Rieto, d'abord à Livourne, puis à Londres, auteur de plusieurs écrits en hébreu, espagnol, portugais et italien.
La constitution de cette communauté espagnole se lit dans l'histoire littéraire contemporaine de Daniel Lévi de Barrios 1 , qui appartint encore longtemps au christianisme, servit comme général dans les armées de Portugal et composa son auvre t à la glorification des Juifs d'Amsterdam, » d'après de savants travaux et des poèmes composés dans le sentiment du christianisme. Aussi, peu de temps après qu'on eut commencé à vivre d'une façon orthodoxe dans le sein de la communauté, quelques esprits se développèrent qui, sans égard pour les peines judiciaires prescrites contre les détracteurs de la religion, s'élevaient contre le rabbinisme. Uriel Akosta, autrefois docteur en droit portugais, chrétien fervent sous le prénom de Gabriel, se convertit à Amsterdam au judaïsme; mais il exprima bientôt des doctrines anli-rabbiniques, qui lui attirèrent l'anathème (1624). Sa controverse provoqua la réplique de Samuel da Silva. Se dégageant encore davantage de toute croyance religieuse, il écrivit à la fois contre le christianisme et le judaïsme ; pour ce fait, il fut mis en prison. Après une lutte de près de quinze ans, il feignit décéder et de renoncer à ses idées anti-religieuses, mais sa manière de vivre laissa de nouveau à désirer; on le frappa encore d'ana thème.
La personne de Spinoza est, comme sa doctrine, profondément originale. On trouve dans sa manière de vivre le môme cachet de singularité que dans sa manière d'écrire et de penser; ses infirmités physiques et morales expliquent ses spéculations et ses erreurs.
Baruch Spinoza était né à Amsterdam le 24 novembre 1632, d'une famille de Juifs portugais. Ses parents, riches
marchands d'Amsterdam, qui demeuraient près de la vieille synagogue, prirent grand soin de son éducation; ils lui donnèrent pour maître de latin le médecin Van den Ende, homme instruit, mais esprit inquiet et hardi, bien connu par la fin tragique de sa carrière aventureuse, et dont l'enseignement a influé sur l'avenir du disciple. Dè l'étude du latin, Spinoza passa à celle de la théologie et s'y attacha longtemps, puis il s'adonna tout entier à la physique. Descartes étant tombé entre fes mains, il le lut avec avidité, et dans la suite il a souvent déclaré que c'était de là qu'il avait puisé ce qu'il avait de connaissances en philosophie. Charmé plutôt qu'imbu de la doctrine de ce philosophe, selon lequel on ne doit jamais rien adopter pour vrai qui n'ait été auparavant prouvé par de bonnes et de solides raisons, il en tira cette conséquence que la doctrine des rabbins ne pouvait être admise par un homme de bon sens. Il fut dès lors réservé avec les docteurs juifs, dont il évita les relations autant que possible; on le vit rarement dans les synagogues, ce qui acheva de tourner ses amis contre lui. Ceux-ci employèrent tous les moyens possibles pour le ramener, et l'on dit môme que les rabbins lui offrirent une pension de mille florins ; mais il ne fit que s'en irriter. Ne pouvant le persuader, la communauté prononça contre sa personne l'excommunication publique, contre laquelle, ayant déjà quitté Amsterdam, il protesta dans un écrit espagnol, perdu depuis. Ce fut alors qu'il prit un parti définitif sur la conduite de sa vie; il se voua à la méditation des problèmes physiques et religieux, et, pour vivre à l'abri du besoin, il apprit un art mécanique, celui d'opticien, et travailla de ses mains, restant ainsi fidèle aux traditions de sa religion et de sa famille 8 . Malgré son isolement, il était fort affable et d'un carac-
tére aisé; il parlait à ses voisins lorsqu'il leur survenait quelque affliction ou maladie, et ne manquait pas alors de les consoler et de les exhorter à souffrir avec patience des maux qui étaient comme un partage que Dieu leur avait assigné. Il arriva un jour que son hôtesse lui demanda si c'était son sentiment qu'elle pût être sauvée dans la religion dont elle faisait profession ; à quoi il ré- • pondit : « Votre religion est bonne; vous n'en devez pas chercher d'autre, ni douter que vous n'y fassiez votre salut. » Il mourut à peine âgé de quarante-cinq ans, le 23 février 1677.
Concluons contre Spinoza, dit M. Saisset, comme aussi contre ses récents imitateurs, que le panthéisme, partant d'un principe abstrait, stérile et arbitraire, à savoir la substance ou l'absolu, et développant ce principe à l'aide d'une méthode également arbitraire, abstraite, stérile, où la déduction purement rationnelle, aboutit sciemment ou à son inâu, à altérer essentiellement la nature de Dieu et à dégrader celle de l'âme, c'est-à-dire au renversement de toute religion et de toute moralité. Principes arbitraires, conséquences impies, voilà tout le système dé Spinoza : par la faiblesse des principes, il succombe sous la dialectique des philosophes; par l'impiété des conséquences, il soulève à juâte titre contre lui la réprobation du sens commun.
§ 4. — C'était toujours et partout la môme haine populaire. A l'anniversaire de la Saint-Barthélemy, le 24 août 1614, la populace de Francfort se soulève contre les Juifs. Dès le matin, des bandes se forment sur les places publiques, comme pour accomplir quelques massacres ou un. pillage. L'après-midi, ce peuple, plein de rage, tourne sa furie contre la place des Juifs. Ceux-ci résistèrent d'abord et barricadèrent les portes de leur place, recevant môme
l'appui de quelques habitants. A ce bruit, on accourt de toutes parts, ce qui augmente la foule des larrons. Alors ni les consuls ni les quelques honnêtes citoyens qui veulent empêcher cette sédition ne peuvent l'arrêter ; car, par la défense des Juifs, qui blessèrent et tuèrent deux desémeutiers, la furie avait augmenté. La nuit venue et la fureur populaire croissant toujours, chacun songea à la garde de sa maison ; mais la grande porte étant renversée, on n'entendit plus que pleurs et cris, ruptures de maisons, de portes et de coffres. Les malheureux, abandonnant leurs biens, se retirèrent en leur cimetière, avec leurs blessés, dont il ne mourut toutefois qu'un. Le lendemain, tous les citoyens armés et plusieurs d'eux à cheval se rendent à la place des Juifs, y placent des gardes sur toutes les avenues, arrêtent les pilleurs, leur enlèvent ce qu'ils emportent, et le mettent en lieu sûr pour le conserver à leurs propriétaires. Grâce à ces mesures, le pillage cesse. Voyant les citoyens armés pour les défendre et craignant de nouveaux combats, les Juifs demandent à se retirer, conduits en sûreté sur les bords du Rhin, avec le reste de leurs meubles et de leurs biens sauvés. Là, ils s'embarquent sur plusieurs bateaux, pour remonter ou pour descendre le fleuve, au nombre de 1400 environ. On composa sur ce fait ces deux vers, qui en précisent la date :
In mense Augusto, Barlholomeïque professo, FranCfortl hell MIseros serVI prœDantUr Hebrœos 9 .
Après le retour des exilés du Brandebourg, Philippe de, Hesse leur donna un règlement particulier, conforme en général aux autres. La Saxe et la Thuringe ne les laissèrent pas s'agglomérer beaucoup, et dans les provinces du Nord, il n'y avait presque pas de communautés.
Les plus nombreuses étaient à Francfort, à Worms, à Spire et dans d'autres villes des bords du Rhin , régies pour la plupart par des règlements spéciaux et jouissant de la paix. Ceux de Francfort devaient prêter le serment» envers l'État et envers la ville, d'indiquer exactement leur fortune personnelle, de porter pendant la foire un signe distinclif et de subir d'autres vexations.
A l'occasion de la réimpression de ces dispositions (1613), la bourgeoisie, soulevée contre l'autorité locale de la ville, mêla à sa situation celle des Juifs, menacée d'un orage depuis plusieurs mois, pendant que les délégués de l'Empereur cherchaient à rétablir le calme. L'émeute éclate, le peuple se rue au quartier juif; et, excité par la défense de ces derniers, d'abord heureuse, il y pénètre au milieu de la nuit pour s'y livrer au pillage, tandis que les Juifs se réfugient dans la ville même. Enfin, au matin, les troupes arrivèrent, dispersèrent la populace, et le principal émeutier apparut pour annoncer aux Juifs que la ville leur accordait le salut. Ou avait, peu auparavant, obligé les délégués impériaux à déclarer innocents les promoteurs du soulèvement, suivant une procuration magistrale. Les Juifs reçurent la liberté de partir sous la conduite d'une garde de sûreté. Les brigands commirent des déprédations dans les synagogues, et ils s'emparèrent des nombreux biens abandonnés. Toutefois la ville était inquiète des violences commises, du droit méconnu, des mesures à prendre pour faire face aux réclamations. Les délégués déclarèrent que les fauteurs de la révolte seront mis hors la loi. Le principal d'entre eux fut mis en prison, décapité et déchiré, ses deux acolytes exécutés, ainsi que quelques complices. Les Juifs demandèrent à l'Empereur un mandat de restitution et l'obtinrent.
Le moindre pas fait on dehors des limites étroites du cercle de leurs attributions suffisait pour les-exiler tous. Cela arriva souvent, surtout sous Mathias Corvinus, roi de Hongrie, et sous Maximilien 1er, au moment où les communautés de la Moravie s'augmentaient. Sous Ferdinand I« r , quelques Juifs séparés fixèrent de nouveau leur domicile à Vienne, pour faire le commerce de chevaux et de bijouterie, droit qui leur fut bientôt enlevé et restitué en partie sous Maximilien II, sous Ferdinand II et sous Ferdinand III. Aucun d'eux, toutefois, ne pouvait habiter la plaine ni certains districts; ils subissaient tous, et individuellement, la peine d'un crime imaginaire et ils payaient pour cela de forts impôts au clergé. Pour ces privilèges, ils avaient la permission de se livrer au commerce et d'invoquer Dieu dans quelques réunions de prières. Lorsque les nombreux Juifs turcs, qui comme étrangers visitaient et enrichissaient Vienne , eurent exprimé le désir d'avoir un oratoire, leur demande fut agréée ; mais ils durent payer au clergé une sorte d'indemnité de cent florins (projuribus slolœ).
Le but depuis longtemps poursuivi <^ posséder un séjour fixe, fut réalisé par un traité conclu entre les Juifs de Vienne et le ministre résident du prince de la Hesse- Electorale, nommé Neumann. Ce prince, très-satisfait des Juifs de sa cour, surtout à cause de leur empressement à soutenir ses entreprises, permit aux familles aisées de Vienne de se rendre, soit à Berlin, soit dans d'autres villes de la contrée, d'abord pour un temps déterminé, contre la remise d'un droit annuel de protection, et par tête, de huit thalerx (1670) ; peu après, il accorda des privilèges de séjour plus longs, avec la liberté de posséder des biens-fonds et d'instituer des communautés, et surtout d'étendre le commerce des fabriques.
Bientôt la nouvelle communauté de Berlin atteignit un grand nombre de membres, et il en résulta pour elle un bien-être notable.
Ferdinand II et III ne les aimaient pas, aussi leur opposèrent-ils des restrictions douanières en Hongrie. Cependant, au siège de Prague (1648), à la suite de la prise d'un côté de la ville par les Suédois, le quartier juif tut le plus exposé au bombardement. L'Empereur le3 complimenta chaleureusement du zèle qu'ils avaient déployé aux travaux de fortifications et leur offrit, comme gage de satisfaction, une cloche à la maison commune, destinée à convoquer les membres de leur communauté. Ils eurent le plaisir d'inaugurer une féte publique de paix, qu'ils célébrèrent d'autant plus sincèrement que, peu d'annéea auparavant, une terrible catastrophe les avait menacés, lorsqu'on les soupçonna de favoriser les Suédois. En rappelant ce fait, ils obtinrent de l'Empereur, en 1649, une nouvelle lettre de protection. Malgré cela, lorsque trois chrétiens disparurent un jour, on accusa les Juifs du meurtre, et on en brûla trois cents. Quelques jours après, lors du dégel, on retrouva les chrétiens qui s'étaient noyés sous la glace.
Quelque temps après (1668), lorsque brûlait le Burg (palais) de Vienne, les étudiants profitèrent du désordre pour faire irruption dans la rue des Juifs. La communauté, forte de quelques milliers d'âmes, se défendit, et déjà il y avait des morts de part et d'autre, lorsque des troupes survinrent et rétablirent le calme. Par suite de ce fait, les Juifs furent expulsés de l'Autriche l'année suivante, malgré leurs supplications; les synagogues furent transformées en églises et leurs habitations renversées.
La cour conserva cependant quelques Juifs pour les affaires d'argent, et ceux-ci surent, par leur influence, Se
procurer quelques privilèges pour leurs amis, qui vingt ans plus tard formèrent dans un faubourg une petite communauté, se livrant à l'industrie et au commerce des chevaux, des soies et des bijoux. L'empereur Léopold avait reçu pour lui une somme de 400,000 florins. Son commissaire général, Samuel Oppenheimer, était en môme temps le protecteur en chef des Juifs, grâce à ses richesses, à son influence et à son équité notoire; pourtant il ne put empêcher la malveillance et Penvie de se produire à ses dépens, comme le prouve le fait suivant (1700).
Deux ouvriers jouant devant la porte, en face de sa maison, voulaient se venger d'un tour que ses domestique^ leur avaient joué ; le peuple s'en mêla et prit part au tumulte. Toute la maison du commissaire général fut envahie et pillée, lui-même sauva à la hâte sa famille, et les troupes impériales durent venir avec des canons imposer l'ordre. Des familles juives furent conduites sous escorte à Presbourg, et les émeutiers furent exécutés. Les exilés revinrent bientôt, et sept ans plus tard, ils furent protégés à temps contre la fureur d'une populace surexcitée par l'allocution d'un jésuite.
Pendant que ces persécutions sévissaient au sud, un nouvel asile s'ouvrait pour les Juifs dans le Brandebourg, où le grand prince Frédéric-Guillaume prenait soin de rechercher tous les moyens propres à encourager l'industrie. Les communautés s'agrandirent et les études refleurirent. La réimpression de Talmud en est une preuve suffisante. Ce travail est dû à une ancienne famille célèbre de l'Espagne, celle d'Abravanel, établie dans l'Orient, où tous les étrangers arrivant des pays chrétiens étaient confondus sous le nom de Francs; et, lorsque longtemps après, celle-ci quitta l'Orient et vint s'établir à Vienne en Autriche, on la désigna vulgairement sous
le nom de Frankel, diminutif particulier à l'Autriche, et depuis ce temps, elle a toujours conservé ce nom.
Cette famille justifia en Autriche, au double point de vue finaucier et intellectuel, son ancienne et haute réputation'en Espagne. Cependant, lorsque en 1670 l'empereur Léopold bannit les Israélites de l'Autriche sous peine de mort, elle partagea le sort commun. De concert avec d'autres exilés, la famille présenta une pétition au ministre résident de l'électeur de Brandebourg, le priant d'obtenir pour eux, près de son maître, un établissement dans l'électorat. La misère et la dépopulation que la guerre de trente ans avait laissées dans le marquisat de Brandebourg, engagèrent l'électeur à bien accueillir la requête. Il manda à son ministre, en dale du 9 avril 1670, qu'il accorderait rétablissement dans ses États à quarante ou cinquante familles, et le H mai suivant parut l'édil qui les autorisait à s'établir dans le pays et à y exercer leur culte dan3 des maisons particulières, mais non dans des synagogues publiques.
Quelques membres de la famille Frankel s'établirent à Berlin, d'autres à Francforl-sur-!'Oder, d'autres enfin à Dessau, patrie de Mendelssohn. On doit à celte famille d'importants établissements typographiques pour la littérature hébraïque, qui donnèrent naissance à de fort belles éditions des principales œuvres rabbiniques.
En Pologne, se répandaient alors l'alarme et le deuil. Le soulèvement des Cosaques contre des mesures oppressives décrétées par Wladislas, frappa non-seulement les nobles et les paysans, mais surtout les Juifs que le chef des Cosaques livra à un véritable carnage. Ce fait se reproduisit presque partout : les malheureux fuyards remplissaient de pauvres les communautés étrangères, et ils se rendaient en Hollande et en Angleterre pour y
trouver le repos. De semblables effets se produisirent par l'émeute de Lithuanie, en 1654, où l'arrivée des Moscovites fut signalée par des cruautés extrêmes contre des gens inolîensifs. Les innombrables malheureux qui durent fuir trouvèrent une consolation dans la compassion infatigable de leurs frères lointains; le récit des malheurs qu'ils avaient subis fut inséré sous forme de poëme dans le rituel. Sous Jean Casimir et Jean Sobieski. Pétat des Juifs polonais et même de ceux de l'Ukraine fut amélioré.
De même les Juifs de la Hongrie, pour avoir donné des preuves de courage en défendant la ville d'Offen au profit des Turcs (1683), furent bien maltraités par leurs adversaires; mais avec le temps cette haine diminua et cessa i°.
§ 5. — On a vu, par les dernières pages du chapitre précédent, quelle a été l'essence de la kabbale, son origine, sa formation, ses procédés d'extension, son point de départ et son but. On verra par la suite comment l'idée la plus élevée, la métaphysique la plus céleste, a dégénéré en devenant terrestre.
Au moment de la propagation de la kabbale, on remarqua à Smyrne le fils d'un négociant obscur, nommé Schabthaï-Tsewi, célèbre et admiré dès sa jeunesse pour ses capacités distinguées (1625-77). A quinze ans, il fut au courant de toutes les études talmudiques, et à dix-huit il enseignait déjà la kabbale. Dans une grande salle, on voyait assis des hommes et des jeunes gens, tous couverts du talith et des Tephilins écoutant la sainte homélie. Plusieurs fois par semaine, il conduisait ses auditeurs à la mer, prenait avec eux le bain de purification, et jeûnait avec eux jusqu'au soir. Souvent il enseignait au grand air, troublé par les émeutes du peuple turc. Lui*
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même pratiquait la plus grande abstinence, jeûnait presque tous les jours, et se baignait souvent à minuit. Il se donna l'apparence d'un prophète et répandit sur ses tendances des bruits mystérieux. Ainsi, il affirma que les patriarches l'avaient oint; enfin, à l'âge de vingt-quatre ans (1640), il annonça à ses disciples qu'il était le Messie qu'on attendait, et qu'il délivrera Israël de l'islamisme et du christianisme. Pour affermir son pouvoir et exécuter sa mission, il commença par prononcer publiquement le tétragramrae divin en hébreu, d'une manière kabbalistique qui est interdite; ce fut une hardiesse qui étonna tous ses auditeurs. Comme il résistait aux menaces du tribunal rabbinique de Smyrne, il fut déclaré coupable et condamné à mort. Mais Schabthaï-Tsewi s'enfuit à Salonique, où l'on reçut le nouveau prophète les armes à la main pour le défendre. Cependant, là aussi, les rabbins connurent bientôt ses idées, et ils se joignirent à ceux de Smyrne pour le persécuter. Il dut s'enfuir plus loin encore, il se rendit à Athènes, puis en Murée, passa à Alexandrie, au Caire; et, poursuivi partout, il vint enfin à Jérusalem, où il professa pendant plusieurs années et propagea sans trouble ses doctrines.
Il eut pour disciple et pour adjoint Nathan Benjamin de Gaza. Celui-ci jouait le rôle de précurseur du Messie (1659), adressait des circulaires à tous les rabbins de la Palestine, leur signalant que le Messie est rié à Smyrne, qu'il séjourne parmi les vivants et qu'il doit bientôt paraître dans toute sa gloire. Ce Messie resta près de quatorze ans à Jérusalem dans une inaction apparente ; mais soudain il prétexta qu'une jeune fille qui lui était promise l'attendait en Egypte. C'était une pauvre Polonaise, cachée toute jeune dans un cloître chrétien, rachetée au moyen d'une rançon, conduite sur un terrain neutre et envoyée
de là à son frère à Amsterdam, d'où elle se rendit avec lui en Égypte, pour y devenir, disait-on, l'épouse du Messie. Celui-ci alla solennellement au-devant d'elle, mais il resta aussi froid à son égard qu'envers deux femmes qui lui avaient été promises antérieurement et qu'il abandonna plus tard (").
Enfin il révéla son plan à Jérusalem (1665), se nomma Messie', et déclara être venu pour accomplir les espérances d'Israël. Cette motion excita un grand irouble parmi les rabbins ; ils se réunirent et le condamnèrent à la peine de mort. Lorsqu'il s'enfuit, ils écrivirent à Constantinople, où un conseil de rabbins, composé de vingt-cinq membres, confirma aussitôt leur condamnation.
Pendant ce temps, les frères et les sectateurs du messie agirent en sa faveur; ils furent si actifs et ils réussirent si bien, que Scliabthaï-Tsewi se décida, sur leur prière, à se rendre dans cette ville où, en effet, il trouva tout changé, car sa renommée s'élait répandue partout. De tous côtés vinrent des députés pour le saluer et lui offrir des présents. Il accorda des audiences en règle , et à cause de la grande foule, on dut souvent attendre des semaines entières avant d'être admis. Dans les synagogues, on priait pour sa longue vie; on y lisait beaucoup le Zohar, cette bible des kabbalistes. Les jeunes gens et les jeunes filles étaient saisis de respect à sa vue et prédirent son avènement. Dans de nombreuses familles dominait cette idée du prophétisme. Un certain Moïse Ccruel, à Conslanlinople, avait des iuslants de démence, il dansait, se démenait, prononçait des oracles dans le dialecte du Zohar y que deux copistes mirent par écrit. On vit même lléchir ceux qui avaient été les adversaires de ses doctrines jusque-là. Un seul homme osa en donner avis au grand vizir, mais la vengeance des partisans du messie sut
bientôt pousser le délateur dans une profonde misère.
Cependant il y avait à craindre une information rigoureuse de la part de l'autorité. Le maître résolut donc, à la demande qui lui fut faite par ses amis, de se rendre à Constantinople. Il partit en effet au milieu de l'hiver pour la capitale et y trouva également de nombreux amis. Mahomet IV, qui était alors à Àndrinople, donna ordre au grand vizir d'arrêter le prétendu messie. Un aga, accompagné de cinquante janissaires, devait exécuter cet ordre , mais il revint sans avoir accompli sa mission : l'air respectable de Schabthaï l'avait empêché de mettre la main sur lui, et il s'était même agenouillé devant lui. Un second aga, envoyé pour l'arrêter, subit la même influence. Pourtant le messie promit d'aller lui-même se constituer en état d'arrestation. Il se lit accompagner de son frère Joseph, qui lui servit d'interprète, et il fut amené à Kutayeh en qualité de prisonnier d'État. Cette circonstance, qui lui donnait une auréole de martyr, ne fit qu'enflammer davantage le zèle de ses partisans. On décréta une pénitence générale et la récitation des prières pour la prompte délivrance du prisonnier. Cependant ce dernier vivait dans l'aisance par suite des dons sans bornes qu'il recevait. Il ne doutait pas de la continuité de son pouvoir, il promulguait des ordonnances et allait jusqu'à changer les jours de jeûne en jours de fête, comme le jeûne du 9 Àb qu'il appela Fête de la Consolation.
Parmi les étrangers accourus là, se trouvait le Juif polonais, Néhémia, qui lui déclara en face qu'il était un imposteur et qu'il était venu pour le démasquer.
Cet homme se hasarda à démontrer au sultan que Schabthaï-Tsewi égarait le peuple et le poussait au malheur par de mauvais conseils. Aussitôt le sultan fit amener le prisonnier à Andrinople, suivi par la masse du
peuple jusqu'au palais. Eu se trouvant devant le sultan, le faux messie perdit sa présence d'esprit. Un Juif, Moïse ben-Raphaël, de la famille d'Abravanel, médecin du sultan, lui fut donné pour interprète. Suivant l'avertissement que Schablhpï reçut de lui de ne rien cacher à la perspicacité du sultan, il devint encore plus franc. Il présenta enfin la simple déclaration qu'il était rabbi comme tant d'autres, qu'il ne s'était pas imposé comme chef et qu'il n'avait pas été appelé au rôle de Messie de son propre mouvement, mais qu'il devait ce titre à la reconnaissance publique. Le sultan répliqua qu'il allait mettre sa mission à l'épreuve en lançant sur lui trois flèches empoisonnées : si elles ne le blessaient pas, il se placerait lui-même sous sa bannière. En entendant ces mots, il fut saisi de crainte. Il attendit le conseil de son interprète, qui lui fit corn- prendre que la seule promesse de convertir tous les Juifs à l'islamisme pouvait le sauver. C'est ce que fit Schabthaï. Pendant que l'interprète expliquait au sultan que l'accusé n'avait attendu ce moment qu'afin de se convertir à l'islamisme d'une manière plus éclatante ; celui-ci prouva que sa volonté était bien telle en prenant le turban d'un courtisan pour s'en couvrir la tête. Le sultan fut satisfait, ordonna de bien traiter ce prosélyte et de l'instruire comme nouveau musulman: il l'honora du titre d'effendi et le nomma au poste de capitan-badji. Après ce fait, cinquante rabbins devaient perdre la vie ; mais, sur les instances et les supplications qui furent faites auprès du sultan, la grâce de ces malheureux fut accordée.
Mais par cette modification dans la situation, la cause de ces malheurs ne fut pas annulée. Un grand nombre de personnes rentrèrent, il est vrai, dans l'ordre primitif, et les vœux des rabbins furent ainsi accomplis. Cependant maintes gens crédules cherchèrent à faire prédominer
leurs idées messianiques en les énonçant sous la forme de légendes ou de fables ; ils voulurent même prétendre Qu'une forme humaine semblable au Messie avait adopté l'islamisme, mais que T?ewi lui-même était monté au ciel. D'autres crurent que l'islamisme était désormais sa nouvelle religion , et comme le provocateur de ces soulèvements avait eu soin de répandre et d'accréditer cette opinion à son sujet, il convertit un grand nombre de iuifs au mahométisme, afin de réserver pour l'avenir ses anciens adhérents.
Une correspondance animée entretint et lia entre eux les membres de la nouvelle secte religieuse, qui manquait encore de bases. Nathan, qui s'était enfui à Damas, acquit de nouveau des partisans à Aiep et à Smyrne, et par un voyage qu'il entreprit dans les localités de Smyrne et Brusa, il provoqua un violent soulèvement (1677). L'excommunication des rabbins., renouvelée contre les fauteurs de troubles, eut peu de résultats. Le grand vizir était absent. Les rabbins prièrent le Kaïmakan de calmer ce mouvement; mais il ne voulut pas s'en mêler. Enfin, les rabbins de la capitale et d'Andrinople poursuivirent Nathan lui-même de l'anathème et le chassèrent. Ses partisans diminuèrent de jour en jour, parce que ses prédictions ne se réalisaient pas, et ses paroles ne produisaient plus d'effet. Confus de l'insuccès, il passa inaperçu par plusieurs villes et contrées, arriva à Venise, et là, devant un tribunal rabbinique, il dut renoncer par écrit à toutes ses sentences prophétiques, avant d'être accueilli dans la communauté. C'est ainsi que se termina sa carrière.
Pendant ce temps Schablhaï, qui continuait à jouer le rôle de messie, se maria pour la quatrième fois, et épousa la fille d'un philosophe nommé Joseph. Celui-ci en fut puni par l'anathème, qu'il évita par l'apostasie, et son
exemple fut suivi par plusieurs Juifs. Cependant le messie visitait les synagogues/jusqu'à ce que le grand vizir, qui reçut à ce sujet beaucoup de plaintes, le fit enfermer dans un chàleau fort de la capitale. Il y reçut aussi des visites et enseigna encore la kabbale; mais à la fin tous ceux qui arrivaient furent menacés de cinquante coups de bâton. Les rabbins finirent par engager le grand vizir à le faire transporter en Bosnie ou à Belgrade. Là, suivant les uns, il fut secrètement décapité ; suivant les autres, il mourut des suites d'une maladie (1677), après avoir vécu encore dix ans après sa conversion. Ses ennemis les plus acharnés lui reconnurent une intelligence rare, de l'érudition et de la capacité, et personne n'eut de reproche à lui adresser contre sa manière de vivre. Il s'était sans doute fait illusion lui-môme, et il s'était trompé sur les moyens d'accomplir son vaste plan. Malgré cela, il laissa après lui une certaine réputation, suivant laquelle il contribua à l'histoire du développement de l'esprit humain.
Encore à présent on trouve à Salonique près de six cents familles qui sont attachées à cette secte, et qui sont connues chez les mahométans, chez les Juifs et chez les chrétiens, sous le nom de dolmach ou apostats. Ils aiment à demeurer ensemble et ne marient leurs filles ni aux mahométans ni aux Juifs. Bien qu'eux-mêmes, comme leur chef, professent la religion musulmane, ils ne visitent pourtant que très-rarement les mosquées, et ils ne se réunissent en assemblées qu'entre eux. Ils veulent pourtant être regardés comme musulmans, et aujourd'hui encore les Turcs n'exigent pas d'eux l'impôt des étrangers, nommé 'haradj. Mais comme il se trouve parmi eux beaucoup de riches négociants, il leur est souven 1 reproché par le pacha et le cadi de n'avoir pris le turban que pour ne pas payer la taxe ; et, pour repousser cette
accusation, ils sont souvent obligés de leur donner des présents considérables, alin de n'êlre pas forcés de se conformer en tout aux usages des musulmans Tel est l'état actuel des descendants des sectateurs de Schabthaï.
Après sa mort, son parli nôn-seuleraent se développa mais reçut même des forces nouvelles et développa en effet un système religieux provenant de ce raailre. Toutefois, s'il y eut encore d'autres faux messies, leur influence ne subsista pas longtemps. Même Néhémie, qui l'avait démasqué et dénoncé à l'autorité, prêcha ensuite dans son sens, et, malgré l'excommunication des rabbins, acquit des partisans à cette secte kabbalistique, jusqu'au jour où il mourut à Amsterdam pauvre et aveugle (1690). Déjà, au temps de Schablhaï-Tsewi, ses doctrines étaient répandues jusqu'au nord de l'Afrique. Michel et Raphaël Cardoso étaient ses plus importants apôtres à Tripoli, et ils causèrent peut-être plusieurs des persécutions soulevées contre les communautés espagnoles. Mais les sectaires africains quittèrent le judaïsme pour adopter l'islamisme, et ils disparurent ainsi. En Orient, le mosaïsme continua à se maintenir comme religion principale de la secte. Jacob, surnommé aussi philosophe, fils de Joseph et beau-frère du messie, fut le supérieur de la secte, et il fit des tournées conversionîstes accompagné d'un Florentin. Après sa mort, son fils Berachia, qui demeurait à Salonique, se chargea de la direction de celte secte. Il vivait encore au milieu du XVIlIe siècle.
A Smyrne, un homme crédule, Daniel israeli, affirma que le Messie n'était pas mort, et annonça sa prochaine apparition. Cette assertion prophétique fut mise à profit par deux kabbalistes, Hayïm Maluch et Néhémie Hayoun, dont le premier était Polonais, le second Palestinien, dans le but de propager la nouvelle doctrine en Pologne et en
m HISTOIRE DES ISRAÉLITES
Allemagne. Une caravane, composée (3e 1300 pèlerins, partie de l'Allemagne, de la Bohême, de la Pologne, sous la direclion de Juda ha Cia^si i (le pieux), s'était rendue avec un pieux zèle en Palestine , et pour toutes ses privations, ses jeûnes et ses souffrances, elle ne recueillit que le chagrin et les pleurs; plusieurs périrent ; le guide lui-même, trois jours après son arrivée à Jérusalem, y mourut, sans avoir vu se réaliser les espérances messianiques. Les instigateurs du projet, après avoir erré de côté et d'autre et désespérant du succès, portèrent leurs vues et leurs tentatives sur la nouvelle secte. Leurs adversaires les accusèrent d'irréligion et ils prétendirent que ceux-ci menaient une conduite immorale, et qu'ils appuyaient leurs jugements sur de fausses théories. On en couclut seulement que, suivant l'habitude, ce furent les gens les plus légers qui entrèrent les premiers dans la secte mystique. Eu tout cas, Néhémie Hayoun ne professait que des hérésies, et il ne cherchait à séduire les faibles que par des talismans et des amulettes. 11 fut poursuivi avec rigueur par les rabbins de Smyrne et de Constantinople, mis en anathème, déclaré imposteur et voleur. Mais il ne se laissa pas détourner de sa voie, il parcourut la Pologne et l'Allemagne, où il se lit même présenter à l'Empereur, lui fit la proposition de convertir tous les Juifs au christianisme, et lit beaucoup de prosélytes en Podolie, eu Pologne et en Bohême. A Prosmitz, il s'adjoignit le charlatan Lbbli, qui savait effrayer les gens par des apparitions de spectres, et le nomma apôtre de la nouvelle religion, qui ne cherchait plus qu'à se joindre à la chrétienté. On peu t rattacher à elle la secte des soharites, qui dans le ebrir nanisme adopta un caractère tout différent de la secte turque. Si la liaison existe, elle repose moins sur la communauté de croyances que sur l'accord de mystérieuses bases
fondamentales, iuconnues en dehors de la secte, qui permettent à ses membres de se rattacher, sans nuire à leur isolemeut ni à la religion ou à l'église dominante. En Orient, les partisans de Schabthaï-Tsewi se convertirent donc à l'islamisme, et dans le reste de l'Europe au catholicisme.
Telles furent les tristes suites de l'entraînement de gens passionnés qui causèrent un danger imminent à tant d'hommes et à tant de consciences. Les schismes religieux qui étaient ués sous l'empire de théories aussi fausses qu'exagérées, avaient produit rapidement les fruits qu'on devait attendre d'eux et qu'un juge sensé n'eût pas manqué de prévoir ; mais il est juste de tenir compte de la surexcitation des esprits encore peu éclairés, et toujours disposés, au milieu de leurs souffrances, à acclamer un libérateur. Il convient de les excuser au lieu de les condamner, et de constater avec satisfaction que ces faits déplorables disparaissent à mesure qu'on avance dans l'histoire.