‹ Histoire des Italiens (volume 2)Chapitre 140 sur 169 · LITTÉRATURE PAGANISME · texte numérisé non relu

LITTÉRATURE PAGANISME

sent les Juifs au déicide; à la Cène» on fait la consécration de la Cérès sincère; sur la croix^ on offre au mourant une aigre liqueur de Bacchus (sinceram Cererem : corrupti pocula Bacchi).

Les allusions païennes de Bembo frisent l'impiété. Léon X^ selon lui^ est parvenu au pontificat par décret des dieux immoT' tels; il parle des dons à Diane, du zéphyr céleste^ du collège des augures, c'esUà-dire des cardinaux; il appelle persuasionem la foi^ Texcommunication aqua et igni inierdictionem; le sénat de Venise exhorte le pape ulijidai diis immortalUms, quorum vices in terra gerit; litare diis manilms est la messe des morts; un moribond se hâte deos superos manesque placare ; saint François in numerum deorum receptus est. Dans ses vers, le plaisir de voir sa dame lui semble plus doux que celui qu'éprouvent les élus dans le ciel (i ) ; dans les Àsolani, il exhorte les jeunes gens à aimer, et il écrivait au cardinal Sadolet : a Ne lisez pas les Épllres de saint Paul, car son style barbare corromprait votre goût; laissez de côté ces plaisanteries, indignes d^un homme grave (â).» Dans son épitaphe pour le fameux Philippe Béroald, il loue la piété du défunt, grftce à laquelle il suppose qu'il fait des vers dans le ciel (3) ; cependant les vers de Béroald, bien qu'il fût prélat, célèbrent ses amours avec la fameuse Imperia, et avec une Albine, une Lucie, une Bona, une Violetta, une Glycère, une Césarine, une Mérimne, une Julie, qu'il accouple à cette courtisane.

Le cardinal Bibiena se fit construire sur le Vatican une maison de campagne, où le pinceau de Raphaël représenta des nymphes voluptueuses; il dirigeait toutes les magnificences de la cour de Léon X, les divertissements du carnaval et les mascarades ; il persuada au pape de faire jouer la Mandragore de Machiavel, avec sa propre Calandre, dont les scènes de mauvais lieu firent rire Léon , qui assistait à la représentation dans une loge distincte, ainsi qu'Isabelle d'£ste et les dames les plus élé-

(1) E s'io poteui on di per mla Tenton

Qaeste due luci deaioie in lei

Femiar qmntio vorral.

Su nel cielo non è spirtobeato

Con ch*io canglawi il mio felioe stato.

(2) Omitte hat ntigas, non enim deeent gravent wnan taies ineptlœ»

{^) Quœ pieia$, Beroalde, fuit ma, credere vetitm eH

Carmina nvne cœfi te eanere ad cittiaram*

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gantes de Tftalie. Personne ne Pégalait pour entraîner dans les joies folles les hommes les plus sensés (1). 11 se félicitait de ce que Julien de Médicis amenait à Rome la princesse^ sa femme : a La ville entière dit : Maintenant loué soit Dieu; car il ne manquait ici qu'une cour de darnes^ et cette princesse en tiendra une^ qui rendra parfaite la croix romaine (3). » A côté d'eux, Jean de la Casa composait des chapitres d'une scandaleuse lubricité , et demandait le chapeau rouge , non pour son mérite, mais a à cause de la fidélité constante y du dévouement unique et sincère qu'il avait toujours montrés aux FaiTièses.» Ce de la Casa, Bembo, le cardinal Hippolyte, et tant d'autres , avaient non-seulement des enfants , mais afRchaienl leur paternité.

U arrive bien rarement que la forme n'altère pas les idées; la splendeur ravivée de l'antiquité éblouissait au point qu'elle ne laissait plus voir le christianisme. Guicciardini, Paruta, Machiavel, qui croyait à l'astrologie et non au Christ, ne savent admirer que la civilisation antérieure au christianisme ; Marsile Ficin allume une lampe devant le buste de Platon. A mesure qu^on avançait, les deux écoles opposées de Platon et d'Aristote s'entendaient pour combattre, ou du moins pour laisser la religion de côté, et soutenaient, au nom de la philosophie, les uns la mortalité de l'àme, les autres l'unité de l'intelligence, ceux-là l'inspiration individuelle ; plutôt païens qu'hérétiques, ils n'attaquaient pas la prédication évangélique, mais affectaient de croire qu'elle n'avait jamais existé.

L'orgueil excessif était le premier symptôme de cette transformation ; semblable au voyageur qui regarde comme le plus élevé le sommet de la montagne où il est parvenu difficilement, chacun de ces doctes plaçait sa propre science au-dessus de toutes les autres. Parmi les philosophes, quelques-uns restaient

(1) jiecetserat et Bibienœ cardinalis wgtnîum, cumadarduasres tractaru/as peracre, tum maxime admovendos jocos accommodation, Poeticœ enim et Etruscœ luiguœ shtdîosus , comœdias multo sale multisque facetiis refertas eompouebat , ingenttos juvenes ad histrionicam hortahatur^ et seenas in Vaticano tpatîosis in eonclavibus instituebat, ProptereOf quum forte Calandram a moUibus argutisque Uporibus perjueundam.,, per nobiles eomœdos agere statuisset, precibus impe^ Iravtt ut ipse pontifex e conspicuo loco despectaret, Brat enim Bibiena mirus artijex hominibiu œtate vti professione graçibus ad insaniam impellendis , quo génère hominum pontifex adeo obiectabatur, ut laudando , ac mira eis persuadendo donandoque , pltires ex stoiidis stullîssimos et maxime ridiculos efjiccre eonsuevisset. (JOTE.)

(2) Lettres de Princes à Princes , I, 16.

A16 PHTLOSOPHlfS nfCRÉDITLES.

fidèles à Aristote, mieux connu depuis qu'on étudiait le grec. Le Vénitien Leonico Tomeo en publia une traduction ; beaucoup se mirent à l'interpréter , d'autres à le moderniser en y mêlant quelque chose des doctrines arabes , scolastiques^ plate* nîciennes^ chrétiennes même, de manière à former un ensemble bâtard^ à la fois indéchifTrable et stérile.

L'Arabe Averroës, son commentateur le plus renommé, qui soutenait , avec l'unité et l'immortalité des âmes, que Dieu est le monde, avait été introduit par Pierre d'Abano dans l'université de Padoue, où il prit racine. Gaétan Tiene affermit dans cette ville Fenseignement de l'unité de Pintelligence, et Nicolas Vernia le répandit ailleurs; à la fin du quinzième siècle, cette unité régnait dans les écoles de Venise , comme le platonisme dominait dans celles de la Toscane. Régiomontanus faisait à Padoue un cours public sur Al-Fargani, et ce réalisme rationaliste, sous lequel s'abritait la pensée indépendante, se conserva dans celte ville jusque vers la fin du dix-septième siècle.

L'Illyrien François Patrice, qui voulut fonder une philosophie nouvelle, exhortait le pape à bannir Aristote comme* contraire au christianisme, tandis que Platon s'y conformait par quarantetrois points. Marsile Ficin n'avait pas plus de vénération pour le Christ que pour Platon , dans lequel il trouvait l'intuition des mystères les plus profonds ; il considérait le Griton comme un second Évangile tombé du ciel. Michel Mercato, un de ses disciples les plus chers, ne pouvait s'affranchir de ses doutes sur l'immortalité de l'âme. Un matin , il est réveillé par la course d'un cheval et une voix qui l'appelle par son nom; il se montre, et le cavalier lui crie : a Mercato, c'est vTai! » Il avait convenu avec Ficin que celui des deux qui mourrait le premier viendrait informer l'autre des choses d'outre-tombe, et Ficin était mort dans cet instant même.

Pierre Pomponace de Mantoue , mauvais philologue et faible logicien, mais parleur subtil et chaleureux, était tourmenté, dans l'incertitude de la vérité , par les douleurs de Prométbée; puis , «'apercevant que la recherche de cette vérité suscite les railleries du vulgaire et les persécutions des inquisiteurs (1), il va jusqu'à douter de la Providence et de l'individualité de Fâme. Sans égard pour les dogmes et la discipline , il soulève des discussions, et entasse les arguments les plus spécieux, afin de

(1) De Fato, m, 7.

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prouver qu'il est impossible, au moyen de la rmson, de démontrer rimmortalité de Tâme et le libre arbitre ; selon lui , les hommes ont inventé les idées morales et les rétributions posthumes (!].

Les décisions de saint Thomas sur la prédestination étaient généralement acceptées^ et Pomponace s'aventure à le contredire : a S'il était vrai (dit-il), comme l'assurent plusieurs domini- « cains, que ce saint eût réellement reçu, en présence de beaua coup de témoins , toute sa doctrine philosophique de Jésus- « Christ , je n'oserais révoquer en doute aucune de leurs asccsertions, bien qu'elles me semblent impossibles et fausses, et (c que j'y voie des illusions et des déceptions plutôt que des solu- (( tions ; en effet, comme le dit Platon, c'est une impiété que de ne « pas croire aux dieux ou aux fils des dieux, quand*méme ils paa raissent révéler des choses impossibles. Néanmoins, que ce réa cit soit vrai ou faux, je citerai sur ce sujet des choses qui inspia rent des doutes sérïeux, et j'espère qu'ils seront résolus par « tous les hommes illustres de sa secte. »

C'est là, comme on le voit, une étrange manière d'accepter la tradition religieuse. Dans son traité des Enchantements ^ il avoue qu'il s'en tient à la nature toutes les fois que les raisonnements suffisent à Texplication des phénomènes, quelque extraordinaires qu'ils soient ; il explique une foule d'événements prodigieux et de miracles, mais sans parler de ceux de l'Ëvangile. Il a même recours à la théurgie, à laquelle arrivaient les partisans d'Aristote et de Platon, les uns par la raison, les autres par la contemplation, grâce aux études orientales et de la cabale, qui dérivait de la parole d'Ormus et précédait celle de Hegel. Selon Pomponace, toute chose est liée intimement à la nature ; dès lors , les révolutions des empires et des religions dépendent de celles des astres. Les thaumaturges, dit-il, sont d'excellents physiciens, qui prévoient les prodiges naturels et les rapports occultes du de!

(i) Respicîens Ugislator proni totem viarum ad muittm t inUndcnf eommuni borio^ sanxit animam esse immortalem , non curans de veritate srd tantum de prohUate, ut inducat homines ad virtutem ; neque accusandus est poUticus, (De immorUlitate animie.)

MMlier (Histoire des décou*ertes mora/es et politiques des trois derniers siècles) porte aux nuet Pomponace coDime ayant établi la loi de la perfectibilité bu» maine, le progrès des institutioiis et des sciences , et la doctrine de l'indépeu* dance des temps modernes. Ce sont là des sopbismes dignes de celui qui appelle harbare Tltalie au temps de Léon X.

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