L£S PAPES
mettait d'autres plaisanteries à l'égard des poètes Jean Gazolo et Jérôme Britonio, au dernier desquels il fit donner solennellement la bastonnade pour avoir composé de mauvais vers.
Camille Quemo, grand buveur et grand mangeur^ qui s'était présenté à Léon avec son poème de YAlexiade de vingt mille vers, et l'amusait à table de ses saillies, fut déclaré par lui archipoète. Baraballo, abbé de Gaete, fut amené, à force d'éloges^ à se croire un nouveau Pétrarque, et le pape voulut le couronner. L'ayant fait monter sur un éléphant (présent d*Emmanuel de Portugal)^ avec la toge à palmes et le laticlave des triomphateurs, il le fit promener dans les rues de Rome, au milieu des réjouissances et de splendides décorations ; enfin aucune dépense ne fut épargnée pour que le mauvais poète reçût au Capitôle des honneurs que TArioste n'obtint pas.
Ces divertissements du pape et d autres semblables sont décrits par Paul Jove avec une verve de gaieté qui est elle-même caractéristique dans un évéque : divertissements, et cette conclusion mérite aussi d'être remarquée, qui sont dignes d'un prince fèoble et bien élevé, bien que les personnes austères les désapprouvent dans un pape (i). Le Français Rabelais, ce moine adorateur de la dive bouteille^ et qui demandait à faire un cours sur l'ivresse lucide, étant venu à Rome, fit rire sur son compte le pape et les cardinaux ; mais il recueillait de quoi rire d'eux dans son Pantagruel^ livre d'une audace étrange, où il ne res« pecte pas même le Christ.
Bon seigneur, mais répréhensible comme pape et prince, Léon se jeta dans une politique de caprice, sans idées élevées; comme un parvenu, il prodigua dans la paix les trésors accumulés par Jules II au milieu des guerres, et, pour s'en procurer de nouveaux, il imposa des taxes onéreuses, ou vendit des indulgences. Il engagea les joyaux de Saint-Pierre, et nomma trente et un cardinaux d'un seul coup, parmi lesquels deux fils de ses deux sœurs, Orsini et Colonna, tandis qu'on avait soin, depuis longtemps, de ne pas accroître par des dignités le pouvoir de ces familles; il inventa tant de charges vénales qu'il augmenta de 40,000 sequins les dépenses annuelles de l'Église, et, quand il mourut, il avait tout consommé.
Faut-il s'étonner que toute sa cour devint païenne? Sur les
autels du Vatican^ on exposait à l'admiration des tableaux re-
(1) Fita Leonù X
4tS PROFÀITATIOlf AGADÉMIOUE.
préseniaot les maitresses des peintres^ et la Vierge à la chaste tendresse était la figure des courtisanes renommées. Âlexanr dre VI fut peint par Pinturichio, dans le Vatican, sous la forme d'un roi mage prosterné devant une Madone, qui était Julie Famèse. Lîgorio, dans la villa Pia des papes, érigée pour leur récréation, se montra païen non-seulement dans la construction^ mais dans les scènes et les figures. Pordenone fit Alphonse K de Ferrare agenouillé devant sainte Justine, qui était Laure Dianti, sa maltresse. Dans Tadoration des Mages, on représenta souvent les Médicis, pour avoir Toccasion de mettre sur leur tête cette couronne, objet de leur ambition. Les trois Grâces nues furent placées dans la sacristie de Sienne, et les nus abondaient sur Paustère majesté des tombes prîncières et jusque dans les chapelles pontificales. îsotta, d*abord maîtresse, puis femme de Pandolphe Malatesta, seigneur de Rimini, reçut sar les médailles et son tombeau le titre de (ftt^ne/ dans son épitaphe, Chartes Pinti la déclarait f honneur et la gloire des coneih bines. Sur le tombeau d'Aramo, à Saint -Ambroise de Milan, on lisait : D. 0. M, Invidistis hune, parée nobis; dans un autre^ de Saint-Daniel de Venise : Faia vieil impia. Paul Jove prit pour devise : Fato prudentia minor,
A l'exaltation d'Alexandre VI, les inscriptions faisaient toujours allusion au nom héroïque :
Cœsare magna fuit, nunc Rama est maxima : Se^us Begnat Alexander, ille vir, iste deus;
et une autre :
Seit venisse suum patria grata Jovem.
Pour Léon X, on fit cette épigramme :
Olim habuit Cypris sua iempora, tempera Mavors Olim habuit; sua nunc tempora Pallas habet,
Marsile Ficin loue Jean de Médicis en ces termes : Est homo Florentin missus a Deo, cui nomen est Joannes. Hic venit ut de summa patrissui Laurentii opud omnes auetoritate textimonium perhibeat. Il fait dire à Plotin sur Platon : Hic estftlius meus diiectus, in quo mihi undique plaeeo : ipsum audite (1). Léon X
(1) Dédidace de lamblique et préface sur Produi.
FEOFANITIOK ÂGàBÉMlûïïB. 423
excitait François I^ contre les Turcs per deos atque homines. B en est qui appellent Olympe le paradis , Érèbe l'enfer^ mânes pios les âmes des justes , lectistemia les plus grandes solen* nitéS; archiflamines les évéques^ infularomulea la tiare, nenaius Laiii le sacré consistoire, sacra decrum la messe, simulacra sancia deorum les images des saints. L'éloquence sacrée puisait dans les classiques non-seulement les formes^ mais les autorités et les exemples.
Nous avons de Sadolet , un des écrivains les plus pieux de ce siècle, une épttre à Jean Gamerario^ pour le consoler de la perte de sa mère; elle roule entièrement sur la force et la magnanimité ptiennes^ sans dire un mot des secours bien plus efiicaces qu'offre la religion. Sannazar invoque les Muses pour chanter l'enfantement de la Vierge^ mais sans nommer Jésus, parce que ce root n'est pas latin ; de même, parce que propheta n'est pas latin^ il fait prédire à Giordano, par Protée^ la venue du Christ. Il appelle Marie spes fida deorum : l'ange Gabriel la trouve occupée à lire les sibylles {illi veteresde more sibyll» in manibus)^ et , lorsqu'elle a consenti, les ombres des patriarches tressaillent
quod tristia linquant Tariara, et erectis fugiant Acheronta tenebris^ Jmmanemgue uluUUum iergemini canis.
Le docte et saint évêque Vida, dans sa Poétique, ne parle que de Muses, de Phœbé, du Parnasse, absolument comme les ciassiques, dont il copiait les hémistiches, et auxquels, surtout à Virgile, il rendait un culte divin (1). Dans son poème sur le jeu des échecs, on voit, au mariage de l'Océan avec la Terre, Apollon et Mercure faire assaut d'habileté; dans la Christiade, il applique à Dieu le Père tous les noms de Jupiter {^Regnator Olympi, Superum pater, nimbi potens); le Fils est un héros {héros) (2); la Gorgone, Érinnys, les Harpies, les Hydres, les Chimères, pous-
(1) Te eoUmui, ttH ieria damui, tf M tltura, tiH anu Et tibi rite saervm semper dicemmê honmtm*
Nos oipiee prœeêns^ Pectoribuâtfuetuœ eaâtie infunde caiore$ Àdveniens patCTf atque antmii tête insère nostris.
(2) Multi comitantihus héros — hnmobilis héros orabat — euris confeetus tristibus héros — ipse eiiam (le mauTais larron) ^rerbis morientem heroa superbis stringebat.