‹ Histoire des Italiens (volume 2)Chapitre 142 sur 169 · CXNSUHS DES ABUS ECCLÉSIASTIQUES · texte numérisé non relu

CXNSUHS DES ABUS ECCLÉSIASTIQUES

nèrent contre la cour romaine , sans encourir pourtant aucun reproche, et sans même que leurs livres fussent prohibés/

Si Boccace^ dans frère CipoUa, ne fait que tourner en ridicule les vendeurs de reliques, et, dans Ciapelletto, les couver^ sions menteuses^ il pousse entièrement au rationalisme dans la fameuse histoire de V Anneau. Les nouvelles des autres écrivains sont remplies de sarcasmes et d'aventures sur le compte des moines; mais, parmi les auteurs de ce genre d'écrits, celui qui les flagelle avec le plus d'acrimonie est le Salemitain Masuccio (i )*

La satire, impuissante contre Pempire et les tyrans, s'exerça contre la discipline relâchée. Poggio, qui fut secrétaire de trois papes, en décrivant dans des lettres à Léonard Bruno le supplice de Jean Huss et de Jérôme de Prague, se déchaîne contre Rome par compassion pour ces victimes; ses inconvenantes Facéties, dans lesquelles il fait la satire du peuple et des aristocrates, des érudits et des parleurs, des ecclésiastiques et de la cour romaine, furent imprimées à Home même en 1409.

Jean-François Pic de la Mirandole, dans le concile de Latran, s'éleva contre l'ambition, l'avarice et la corruption du clergé avec une hardiesse qui ne fut dépassée par aucun hérétique, et proclama le désir générai d'une réforme.

George Trissino, esprit tranquille, qui reçut de deux papes des honneurs, des missions et même des ambassades, attaque , dans Y Italie délivrée, les prêtres, a si avides de biens, qu'ils vendraient le monde pour de l'argent d. Il fait prédire par un ange à Bélisaire la corruption dans laquelle tomberait la cour romaine, au point que les pontifes ne songeraient qu'à enrichir leurs bâtards par des duchés, des seigneuries et des domaines: ils devaient conférer sans vergogne des chapeaux à leurs mignons et aux parents de leurs courtisanes; vendre les évêdiés, les bénéfices, les privilèges, les dignités, ou bien les donner à des personnes infâmes ; dispenser pour de l'argent de l'observation des meilleures lois, ne conserver aucune foi, attenter à la vie par les trahisons et le poison, semer la discorde et le scandale parmi les princes et les chrétiens, de manière à servir la cause^ des Turcs et des ennemis de la religion. Il termine en disant que

(i) Dans la dixième Nouvelle, il dit : « Comme un vieux pénitencier, non pas dans un village ou quelque lieu rustique, car alors Fignorance pourrait Texcuser, mais dans l'illustre cité de Rome et au milieu de Saint-Pierre , il vendait, par grande malice et perversité , comme sa propriété, le paradis à qui voulait Tacheter, ainsi que je l'ai appris d'une penonne digne de foi. »

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le monde, eiltré dans la voie du repentir, corrigera ce déplorable gouvernement du peuple du Christ.

Ces mêmes idées^ dans le siècle précédent, avaient fait rêver à quelques kmm pieuses la venue d*un pape angélique. Du reste, dire que la cour romaine était corrompue, sa politique perveifse, la daterie vénale, mépriser les excommunications, tourner les moines en ridicule, désapprouva le trafic des indulgences, attaquer les décrétales, étaient des faits habituels en Italie.

Lorsqu'un pouvoir n'est pas contesté, et qu'il conserve aux yeux de tous son caractère sacré, on peut le juger et pourtant le vénérer : il ne résulte aucun danger du blâme jeté sur les abus, non sur Tessence, surtout quand Tiudividu qui Tadresse et celui qui le reçoit n'y ajoutent pas, l'un l'idée d'une insulte, et l'autre l'idée d'une offense. Il en est tout autrement alors que , l'irréflexion ayant détruit le respect, on voit le discours se raffiuer, le savoir se répandre, le doute érudit ou les railleries sur la religion s'introduire partout. Des hommes très-pieux et beaucoup d'évéques, dans leurs sermons et leurs pastorales, gémis* saient, mais avec plus de modération, sur les abus ecclésiasti* ques, et réclamaient un prompt remède. Le cardinal Sadolet, catholique rigide, ne cesse, dans ses lettres, de rappeler cette nécessité (i). Jérôme Negro dit que ce prélat a a formé le projet d'écrire un livre de Hepublica, et de censurer toutes les repu-* bliques de notre temps, surtout celle, non de l'Église , mais des prêtres, b Sans revenir à Savonarola, la première année du pontificat de Léon X, un certain frère Bonaventure prêchait à Rome qu'il était le Sauveur du monde, élu par Dieu, dont FÉglise au* rait Sionpour capitale; plus de vingt mille personnes accoururent en lui baisant les pieds comme vicaire de Dieu. Il écrivit un livre a sur cette prostituée d'Église romaine, coupable d^apostasie, chassée et maudite par Dieu, » dans lequel il excommuniait le

(i) iACOBI Sadolbti cardinalû De christiana XccUiia*

Ad Johannem Salviatum eardinalemy

... Majores nos tri sapientiuîmi homînes^ opttmîs îllts iemporîhus quîbus eccle- 'sloêtica vi^ebat disciplina^ quœ nune tota pœne nobis e manibus elapsa est, taies eiigebant et consacrabant sacerdoles, quos docirina vitaque cximios, egregie et passe et velie intellî gèrent, docere populum publiée, fiabere conciones, prcecipere plebibus quœ jucienda euique essent,,, Solis lum presbyteris et sacerdotibus Dei hœc concionandi et dicendi provincia in templis et sacris locis erat demandata , reli^uis omtiibtu de populo, etiam ex ea vita quam monasticam vocamus, quantpis doctii et prudentibus ab hoc omni munere penitus exclusis.

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pape^ les cardinaux et les prélats ; il prôchait qu'il baptiserait l'empire romain^ excitait les rois chrétiens à prendre les armes afin de l'assister, et priait surtout les Vénitiens de s'entendre avec le roi de France, choisi par Dieu comme soif ministre, pour transférer TÉglise de Dieu à Sion, et convertir les Turcs. En 1516, il fut arrêté et mis dans le château Saint-Ange (1).

c< Le ^i du mois d'août de l'année 1515, il vint à Milan ua homme séculier, de haute taille, mince et très-sauvage, nu-pieds, sans chemise, la tète nue, les cheveux raides, la barbe hérissée et maigre comme un autre Julien TËrmite. Son unique vêtement était de gros drap couleur fauve; il ne vivait que de pain de millet, d'eau, de racines et choses semblables, et dormait sur des planches, ou bien la terre nue lui suffisait. 11 alla demander au vicaire la permission de prêcher, mais ne put l'obtenir ; néanmoins, le jour suivant, il commença, dans la cathédrale, à prêcher le Verbe de Dieu et poursuivit jusqu'à la mi-septembre , avec tant de charme dans la parole que tout Milan allait l'entendre. Quand il avait fini son sermon , il allait à l'autel de la Vierge, et, se jetant à terre, il y restait longtemps en prières, je crois. Chaque soir, vers les vingt-trois heures, il faisait sonner la cloche de la cathédrale, et beaucoup de gens accouraient avec des flambeaux allumés pour chanter le Salve Regina; mais, avant de commencer, il se tenait environ une demi-heure sur les quatre pattes. Il ne voulait recevoir aucune aumône en argent, et, lorsqu'on lui en offrait , il le faisait apporter à l'autel de la Vierge. Mais il était trop ennemi des prêtres, et beaucoup plus des moines ; dans tous ses sermons, il les censurait grandement, en disant que leur profession, qui devait avoir pour objet la pauvreté, l'obéissance et la chasteté, était seulement d'éviter la faim, le froid, les fatigues, de faire bonne chère et de s'engraisser pour l'amour de Dieu ; (|ue ceux-là qui étaient tenus de ne pas avoir d'argent, non contents d'en posséder^ devenaient les gardiens du bien d'autrui (2). d

(1) HoBFFLBR, jinalecten zur Gesck. Deuttchlands und IttUUtu, 1S47, d*iiiie leUre qui se trouve dans la bibliothèque de Monaco.

(2) PRATO, Chronique de Milan. II continue : « 11 avait trente ans, était Toscan et 8*appelait Jérôme, comme il le dit. Autant que j'ai pu le comprendre en parlant avec lui, il me semblait un fantôme et non un homme, et plusieurs fob j'hésitai dans mon jugement ; mais il avait un parler agréable , et connaîasait très-bien, à ce que je crois, TËcriture sainte. Quand on lui offrait rhospitalitè» il la refusait ; mais, selon sa fantaisie, il allait tantôt chez Tun, tantôt chex Tautre.

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L^glise eUe-méme avouait ces désordres^ et s'efforçait d'y remédier. Jules H avait réuni le concile de Latran avec intention spéciale de corriger les abus ecclésiastiques^ et Léon X^ sous lequel il termina ses travaux , le dirigea dans cette voie. Les discours piiononcés dans cette assemblée roulent constamment sur la nécessité de la réforme; entre autres^ celui que fit entendre Antoine Pucci dans la neuvième 6esbion , célèbre Texceilence de l'Ëglise, pour que le devoir de la ramener à son ancienne pureté apparaisse plus grand. Tous, mais lui particulièrement, déploraient que les inimitiés des princes chrétiens s'opposassent à cette réforme : a Ils regorgent^ disait-il^ d'argent^ de population^ de troupes^de vigueur^ de génie, et ils ne savent les employer que pour remplir le monde d'hostilités réciproques, d'invasions, de courses, de pillages, d'incendies et du sang d'in- ^ nombrables adorateurs du Christ. 0 cœurs affamés des rois, mais jamais rassasiés des innocentes entrailles des peuples I ô terre altérée, bien que gonflée par un fleuve fumant de sang chrétien I ô rage aveugle des démons, qui n'est pas calmée par l'immolation d'innombrables victimes humaines ! Depuis vingt ans, cinq cent mille clA*étiens ont été égorgés avec le fer, et vous en êtes encore affamés ! et vous en êtes encore altérés ! d Mais il déclarait que le pire des maux, c'était que nos fautes avaient provoqué la colère de Dieu , et qu'on ne pourrait éteindre la guerre du dehors avant de faire disparaître la guerre intérieure des vices : a Voyez le siècle, voyez les cloîtres, voyez le sanctuaire; quels abus énormes à corriger ! Il faut commencer par la maison de Dieu, mais ne point s'arrêter là (1). ^

Les décrets de réforme publiés dans ce concile sont excellents : ils prescrivaient de ne choisir pour les bénéfices que des personnes dignes par les mœurs et le savoir; de ne pas nommer d'évêques avant vingt-sept ans, ni d abbés avant vingt-deux , et de ue jamais donner les monastères en commende ; il était défendu de cumuler des bénéfices, si ce n'est pour des raisons valides; les cardinaux devaient surpasser les autres par une vie exemplaire, dire les offices et la messe , ne point étaler dans la demeure et les meubles un faste mondain, ni rien qui ne fût pas conforme à la vie sacerdotale; en outre, il leur était recommandé

On m'a raconté de lui }>eaucoup de chose» merveiUeuses ; mais, comme je n'y erois point, je ne veux pas même perdre mon temps à les écrire. » (1) Labbb, ConciL, tome XIV, 232.

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d'éviter Tavarice, la maison d'un cardinal devant être un port , un refuge^ nn hospice pour toutes les personnes de bien, pour les savants^ pour les nobles déchus; de traiter courtoisement les étrangers, décemment les ecclésiastiques, humainement les pauvres; de visiter tous les ans leur Église et de n'en pas dédaigner les biens ; de s'enquérir des pays qui étaient infestés d'hérésies et de superstitions^ des lieux où la discipline se trouvait relâchée ou menaçait de déchoir, afin d^en informer le pontife, en suggérant les remèdes. Des ordres conformes furent donnés aux officiers de la cour romaine et à tout le clergé.

Ce concile publia un décret encore plus mémorable : a Llm- <i primerie, qui, par faveur divine, s'est perfectionnée de dos <x jours, est très-propre à exercer les intelligences et à former <K des érudits, dont nous sommes heureux de voir l'Église abon- 9 der. Cependant nous entendons des gens se plaindre que « beaucoup impriment des œuvres contenant des erreurs, des « dogmes pernicieux et des injures contre des personnes môme « élevées en dignité, de telle sorte que les livres, au lieu d'édi- « fier, portent atteinte à la foi et aux mœurs. Afin donc qu'un « art, heureusement inventé pour la gloire de Dieu, pour i'ac* « croissement de la foi et la propagation des sciences utiles, ne «[devienne pas une pierre d'achoppement pour les fidèles, et 0 voulant qu'il prospère d'autant plus qu'il sera l'objet d'une or plus grande surveillance, nous établissons qu'il ne sera publié (( aucun livre avant d'avoir été examiné par le maître du sacré « palais, ou par les évéques qui le revêtiront de leur visa gratui- « temeht et sans retard, d

Sans aucun doute, une haute et sincère volonté aurait pu ramener à une solution claire et chrétienne , à une médiation pacifique la déplorable dissidence des idées pratiques et le conflit des intérêts ecclésiastiques et religieux avec les intérêts politiques et séculiers; rajeunir l'Église sans la briser et la jeter dans la chaudière de Médée, et consolider l'unité sans la détruire. Malheureusement les passions politiques vinrent envenimer les plaies et empêcher les remèdes cahnants. Jules TI, en prodiguant les excommunications pour des intérêts mondains, provoqua en France une réaction exprimée par le concile de Pise, et qui produisit même des drames burlesques dans lesquels la cour romaine était couverte de mépris. L'Allemagne, depuis longtemps, jetait les hauts cris à l'occasion de Targent qui affluait à Rome, mais surtout depuis que les papes s'étaient mis à la tête de la

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résistance contre les Turcs ; cai*^ dès ce moment, ils durent impo^ ser sans cesse des contributions et des dîmes nouvelles pour des guerres qu'on ne faisait pas toujours*^ ou qui avaient une issue funeste (i). La diète d'Augsbourg de 1510 éleva des plaintes contre les prétentions pontificales, en menaçant, si Fon n'y por^ tait remède, d'uçe révolte générale contre le clergé.

L'intervention continuelle des Allemands dans les affaires de la Péninsule avait rendu plus vive Pantipathie naturelle qui existait entre les deux nations, au point de vue du caractère ou des institutions. Odieux aux Italiens comme oppresseurs^ les Allemands les méprisaient comme faibles, et ne voyaient dans la supériorité de leur intelligence que fourt^erie et mauvaise foi. L'esprit romain qui réunit^ et l'esprit germanique qui sépare^ avaient lutté sans cesse; tandis que celui-là dirigeait vers Funité juridique^ politique, religieuse, réalisée même dans l'institution de Fempire, celui-ci tenait à séparer dans les fiefs les communes ou les petites seigneuries allemandes^ et songeait maintenant à le faire dans la religion.

ËQ Italie, l'opposition religieuse était ironique^ railleuse et sceptique; elle niait sans doute^ mais se sotimettait : dans l'Allemagne, au contraire^ elle devenait positive, croyante, emportée, et se proposait de renverser pour reconstruire. Les Italiens avaient eu le mérite de réveiller la raison par la pensée , par la liberté de Fart, par Tétude des classiques; mais l'Allemagne méprisait l'art italien autant que les Italiens dédaignaient la science tudesque : funeste dissentiment, qui dessécha cette science au point qu'elle parut destituée de toute application vitale, tandis que la littérature italienne se réduisait à un amusement, à une distraction de l'esprit. Souvent même les Allemands lui adressaient le reproche de libertinage , et Puyherbault disait (2) : « A quoi a servent ces écrivailleurs dé l'Italie? à alimenter le vice et la a mollesse de courtisans énervés et de femmes lascives ; à stic muler la volupté^ à enflammer les sens, à effacer toute viri- 9 lité dans les Ames. Nous devons beaucoup aux Italiens, mais « nous leur avons emprunté trop de choses déplorables. Les a mœurs du pays sentent l'ambre et les parfums; les âmes y c sont amollies comme les corps; leurs livres ne contiennent u rien de vigoureux, rien de digne et de puissant, et plût à Dieu

(1) Nous avons à ce sujet plusieurs lettres d^^Enéas Sylvius, qui disculpent les papes, parce qu*iU étaient contraints de tenir tète à Tennemi commun.

(2) TheotimuSpDetolUfidis malis liàriSf 1549.

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