‹ Histoire des Italiens (volume 2)Chapitre 18 sur 169 · ROMANS · texte numérisé non relu

ROMANS

chevalerie qu'il conseille de lire, parce que celui qui Vi'j^ trouve pas de plaisir est un homme sans raison et bestial. La lecture s'accrut avec rimprimerie, qui ne se borna point aux livres sacrés et classiques. Il n'est pas inutile de savoir que, de 4478 à i498, le Guérin Meschino eut dix éditions; le JIftYf ton, de Marco Polo, s'imprima en 1496; mais, avâût et plus tard, on publia des récits de voyages.

De même que la littérature, séduite par les chefs-d'œuvre anciens que Ton trouvait, ou par la plus grande facilité de leà posséder, s'était jetée entièrement sur l'imitation, si bien que toute originalité menaçait de disparaître au milieu des ornements du conventionnel classique , ainsi on ne savait admirer que la société antérieure au christianisme. Les mœurs se relâchaient par imitation classique, et Jean- Antoine Gampano, évêque de Teraiûo, remplit ses poésies de Sylvies, de Dianes et de Surianes, ce dont il gémit souvent et se félicite parfois. Ambroise des Angeli Traversari , général des camaldules , ami d'Eugène IV et son légat à Bàle, renommé pour son érudition non moins que pour la pureté de ses mœurs, n'écrit jamais à Nicolas Nicoli sans saluer sa Benvenuta, dame ttès-fidèle, bieti qu'elle ne fût qu'une femme entretenue, célèbre par des aventures de mauvais lieu (1). Cosme de Médicis accepta la dédicace de VHermaphroditus de Panormita , qui paraissait très-cynique à Poggio lui-môme, narrateur sans vergogne, bien qu'il fût secrétaffe apostolique ; iEnéas Sylvius Piccolomini , homme grave et futur pape, égalait dans une nouvelle la licence de Boccace. Le sens moral était troublé par l'habitude d'insulter d'abord au passé avant de s'être prémuni pour l'avenir; aussi les consciences les plus élevées hésitaient et changeaient, l'orgueil s'insurgeait contre Keu, et la volupté contre le devoir. Les multitudes conservaient le sentiment religieux , quoiqu'il se manifestai par une moindre dévotion : puisé en quelque sorte dans le sein de la mère, il agissait encore sur les ftmes au milieu des passions; malheureusement les gens de lettres le bafouaient et le troublaient, non pour faire un libre usage de leur raison , mais en vertu de Tautorité des textes, qu'il s'agît des anciens classiques ou de leurs commentateurs, au nom desquels ils attaquaient même le dogme, et c'était là, disaient-ils, un simple exercice de logique ou d'érudition. Cambi , en 1453, écrit qu'un

(I) Lhr«Tm> ép. 2, Z, b, etc.

60 FUlf£RAILL£S DE GORTUSIO.

médecin^ nommé Jean Decani, qui ne croyait pas à la résurrection desmorts^ fut condamné au gibet à Florence; cette année, mourut Charles d'Àrezzo, chancelier de la seigneurie ^ qui eut de grandes qualités : ce Que Dieu l'accueille bien dans le ciel, s'il Ta mérité, non qu'on le pense^ parce qu*il est mort sans confession ni communion , et non comme un chrétien. » Â cette occasion , nous rappellerons que le jurisconsulte Louis Gortusio, qui mourut à Pavie le 17 juillet 1418, défendait à ses amis et parents de le pleurer, sous peine d'être déshérités ; il constituait pour son légataire universel celui qui rirait de meilleur cœur : « Que Téglise et ma maison ^ prescrivait-il y au lieu d'être tendues de deuil^ soient parées de fleurs et de feuillage ; que la musique remplace le son des cloches funèbres; que cinquante chanteurs et musiciens soient mêlés au clergé pour chanter Alléluia m milieu des violes^ des trompettes, des luths, des tambours, et qu'on leur donne à chacun un demi-écu; que mon cadavre, enfermé dans un cercueil recouvert d'étoffes de couleurs diverses, gaies et magnifiques, soit porté par douze jeunes filles vêtues de vert qui chantent des airs joyeux, et qu'elles reçoivent une dot; pas de cierges, mais des branches d'oliviers et de palmiers, et des guirlandes de fleurs ; Je ne veux pas de moines qui ont la tunique noire, d Ce fut au milieu de ce cortège, qui représentait plutôt un mariage que des funérailles, qu'on l'ensevelit à Sainte-Sophie.

Parler de livres et de gens de lettres, c'est indiquer qu'on s'éloigne déjà des âges précédents; en outre, nous voyons l'amour du savoir croître jusqu'à la passion. Était-ce au profit des saines pensées et de la moralité dans les actes ? nous en doutons. Ces doctes (nous l'avons remarqué trop souvent) n'étaient rien moins que des modèles de mœurs austères et de dignité. Dans leurs lettres, ils prodiguent les remerclments pour les bienfaits reçus, ou s'abaissent pour demander, parfois avec une insistance importune, comme nous l'avons vu dans Philelphe, un des écrivains les plus renommés. Plutôt fanfarons que hardis, esclaves de Tautorité des classiques, ne tolérant aucun dissentiment, ils se livraient à de puériles discussions, engageaient entre eux de grossières querelles, divertissement aimé de ce siècle , et nonseulement s'attaquaient sur des questions de doctrine, mais se reprochaient toutes leurs habitudes vicieuses (i).

(1) Léonard Bruno écrivit que Nicolas Nicoli nttnquam verha duo iatùia, ce

nmUSTEIE ET GOMICERGE. 61

Nous sommes loin de nous ranger parmi ceux qui admirent comme les restaurateurs du bon goût en Italie ces pédants , hommes dlntrigues et de bruit. Déjà, dans les siècles précédents, nous avons vu les Italiens se distinguer dans les parties où leur intelligence naturelle n'était pas subordonnée aux événements ou comprimée par la tyrannie, c'est-à-dire dans les arts de la parole et du dessin. Bien plus, ces arts n'étaient pas seulement un ornement, mais constituaient un des éléments essentiels de la vie, et l'on ne concevait point un gouvernement sans éloquence, les solennités sans chants, la religion sans images et temples. Pour Taire prospérer les arts, il ne suffit pas qu'il naisse des génies capables de créer, mais il faut tout un peuple capable de les goûter. L'artiste a besoin d^esprits qui le comprennent, des sympathies du peuple, et le peuple italien était entraîné vers les arts par les nécessités les moins urgentes, par son aptitude à jouir, par son penchant naturel pour le beau. 0 Florence, c'est la république, et non les Médicis, qui t'a faite si belle ! Et la liberté de l'art est encore la liberté de la pensée.

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