‹ Histoire des Italiens (volume 2)Chapitre 4 sur 169 · LES CITÉS. O · texte numérisé non relu

LES CITÉS. O

encore dans plusieurs villes de la Romagne, rendaient impossible la propreté.

Les palais des seigneurs, qui parfois etnbràssàîent de vastes ' quartiers, se distinguaient au milieu des malk)ns plébéiennes; celui des Vîsconti , à Milan , s'étendait de Saint-Jean in Conca jusqu'à l'archevêché , et celui des Pusterla , de Saint-Alexandre jusqu'à la Vedrà. Des portiques y étaient souvent annexés, ou bien ils se développaient le long des rues comme à Bologne , à Mantoue et ailleurs; parfois ils se trouvaient isolés, comme celui, avec ouverture, des Figini, la loge des Osi à Milan, la loge des Bardi et les autres de Florence. C'était là que se réunissaient les serviteurs d'une famille , on même une faction entière , pour causer, s'amuser, traiter d'affaires. Une loge plus grande faisait foffice des bourses modernes, et se trouvait souvent sous la salle du parlement ,, comme on le voit encore dans la place des Marchands à Milan, dans le hroletto à Monza, ainsi qu'à Padoue, à Vicence et ailleurs.

Le palais de la commune, outre qu'il servait aux assemblées , était un témoignage de la richesse du pays et le dépôt de ses souvenirs ; on Tornait avec des objets d'art antiques, des inscriptions lapidaires , des monuments nouveaux , et surtout avec les armes ou les éloges des magistrats. De même que l'église avait une cloche, ainsi la commune, qui lui succéda, voulut avoir la sienne ; on se faisait une gloire d'en construire la tour haute ou riche d'ornements. Sur la place se dressait souvent la potence, symbole du droit de verser le sang. Outre l'arsenal, chaque commune avait de vastes magasins où, par une précaution exagérée, elle accumulait une grande quantité de blé , de foin , de vin , obligeant souvent tous les propriétaires de la campagne à y apporter la moitié ou un tiers de leurs récoltes.

Chaque bourgade, comme les villes, avait des institutions de charité , surtout pour les malades et les pèlerins , fondées par quelque personne pieuse, par une confrérie ou une corporation. Dans le siècle que nous décrivons, on commença même à concentrer la bienfaisance que l'esprit domestique du moyen ftge avait éparpillée ; les villes eurent alors de grandioses hôpitaux, mieux administrés sans doute, mais , selon nous , moinâ convenables pour le service des pauvres. En i431, les hospices de. Palerme, sur les instances de Tévêque, furent réunis dans celui de Saint-Esprit ; à Milan, François Sforza forma de tous les autres le grand hôpital. A Cômé, en 1464, le bienheureux Michel de

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Carcauo opéra la même réforme ; eu 1455^ Févéque Philippe Roero en fit autant pour celui de Sainte-Marthe ; Crémone suivit cet exemple en 1450, ^t Messine, quelque temps après, adoptait jpour hôpital unique celui de Sainte-Marie de la Pitié.

Chaque ville conservait dansson enceinte une existence, une po* litique propres: il y avait des marchands doués du sens pratique de la vie, des légistes subtils jusqu'à la malice, des nobles encore spadassins, mais couverts de la toge ; un bas clergé qui travaillait avec la soif du gain, mais avec une droiture ingénue et Tamour de la justice; des corporations laïques, attentives à conserver leurs privilèges , et tous s'efforçaient de se maintenir en équilibre entre la brutalité des tyrans et celle de la populace. Souvent encore, même après raccroisscment des armées, on les appelait à se défendre contre les soldats. Une bande s'approchaitelle, les paysans et les bergers conduisaient à la ville les bœufs, le menu bétail, les buffles, leurs familles , les grains, les instruments aratoires. Les portes étaient fermées, les ponts enlevés, les herses baissées, les chaînes tendues ; les uns couraient de maison en maison pour chercher du bois, des matelas, des futailles, afin de barricader les rues et d^amortir les coups ; d'autres se réunissaient en conseil avec le commandant de la place pour délibérer sur les moyens de défense, tandis que, dans le palais de la commune, on prenait des mesures pour veiller sur le commandant lui-même et l'empêcher de trahir, s'il était mercenaire.

Ce mélange d'héroïsme et de peur, d'exaltation et de lâcheté, de menaces superbes et d'attente inquiète, de prières, d'expositions dans Tcglise et d'exercices militaires qui accompagnaient l'approche du péril, faisait naître une foule de manifestations diverses et de discours différents, auxquels s'ajoutaient le son de la cloche, le bruit du canon , les subites et fausses alarmes qui finissaient ensuite par des éclats de rire. Sur ces entrefaites, arrivaient des blessés^ des malades, des peureux dépouillés de tout, et leurs récits, avidement écoutés, répétés, agrandis, augmentaient l'anxiété. Quelques audacieux juraient de les venger, des victimes croyaient et compatissaient à leurs souffrances ^ d'autres étaient envoyés pour traiter avec les agresseurs, se racheter du pillage, et, quaçd leur mission réussissait, on sortait en foule de la ville pour embrasser ceux qui étaient naguère ennemis, buvant, chantant avec eux. Ainsi se conservaient cette activité fébrile et cette anxiété journalière qui constituaient l'éducation de l'homme et produisaient tour à tour l'exaltation et la prostration^ l'élan irré-

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fléchi ou la dévotion excessive, mais toujours la conscience d'être quelque chose, de pouvoir quelque chose : condition bien différente de la vulgarité dans laquelle tombe (nous le voyons) une société gouvernée par des sceptiques, ou par un despotisme qui donne les apparences de Tordre à Tanarchie morale.

Quittons ce milieu pour nous transporter dans ces villes d^autrefois, afin d'examiner en détail leurs coutumes et leur caractère.

Dans leurs descentes en Italie^ les Français^ selon les chroniqueurs, auraient appris à ses habitants à substituer aux coutumes de leurs ateux des modes sans cesse variées, à s'efforcer de paraître beaux plutôt que bons, à rechercher moins ^illustration des œuvres et de Tintelligence que la vaine et folle gloriole des vêtements riches, tailladés, à la forme changeante, et ce luxe qui préfère l'agréable au nécessaire. Les chevaux et antres montures firent place aux carrosses, même pour les hommes. La magnificence se déploya dans la nourriture, les habits, les fétcs nuptiales, les présents; des artisans même, dit le conseil de Pavie, étalaient sur leurs tables des mets plus variés et plus délicats que les nobles d'autrefois; les femmes du peuple nclè cédaient pas non plus à celles qui étaient riches et nobles. L'auteur de la vie de Cola Rienzi, dans son langage de Rome, dit: tfLes gens, à cette époque, commencèrent k changer beaucoup les usages, à l'égard soit des habillements, soit de la personne. Les pointes des capuces se firent longues; on porta des habits étroits à la catalane, des colliers, des escarcelles aux ceintures et de petits chapeaux sur le capuce. La barbe était longue et touffue, comme si l'on voulait ressembler aux genêts espagnols. Avant ce temps, on ne voyait pas de pareilles choses. Les personnes se rasaient la barbe et se couvraient de vêtements larges et honnêtes; si quelqu'un avait porté la barbe, on l'aurait pris pour un fou, à moins qu'il ne fût Espagnol ou moine. Maintenant tout est changé, conditions, idées, amusements; on porte des chaperons en signe de grande autorité, la barbe touffue comme les ermites, l'escarcelle comme les pèlerins. Étrange accoutrement ! Chose plus étrange encore, quiconque voudrait se passer du petit chapeau, de la barbe épaisse, de l'escarcelle à la ceinture, serait tenu à peu, ou à très-peu, ou à rien. La barbe est grande reine, et celui qui la porte jouit d'une haute considération. »

Jean Husso, en 4388, représentait les habitants de Plaisance

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comme trèsrsomptueux en tout, notam^ieat dans la manière de se vêtir. «Les femmes portent des robes longues et larges, de velours de soie doré, de lamé d'or, de laine écarlate ou violette, avec des inanches larges qui couvrent la moitié de la main^ et d'autres, pointues comme un bouclier, qui tombent jusqu'à terre. Par-dessus, elles étalent quelquefois de trois à cinq onces de perles^ qui coûtent 10 florins Tonce; elles ornent leur cou, à la manière des colliers de chiens, de rubans et de cercles d'or; on le^r voit de belles ceintures d^argent doré et de perles, dont chacune vaut 25 florins, plus une grande variété d'anneaux et de pierres fines du prix de 30 à 50 florins. Quelques-unes portent des cypriennes, robes très- larges dans le bas, indécemment étroites à partir du milieu jusqu'au haut, et toutes garnies de boutons dorés ou de perles depuis la gorge jusqu'aux pieds.

«La parure de la tête est très-riche, Quelques femmes portent de beaux colliers de corail ou d'ambre, et des mantelets doublés de vair et de taffetas qui couvrent à peine les mains; le$ matrones et les vieilles font usage d'un manteau lai^e, rond et IW>ncé, fendu par devant, et dont une petite bande, près de la gorge, est ornée de boutons d'argent doré; plusieurs ont trois manteaux, un bleu, ^n violet, un de camelot moiré. Les veuves ont le même costume, mais tout noir et sans or ni perles. Les manteaux des jeunes gens, larges et longs jusqu'à terre, avec de. belles fourrures d'animaux domestiques et sauvages, sont la plupart de drap> ou bien de soie et de velours; par-dessous, ils ont des vêtements courts et serrés, et partout des galons de soie ou d'or, quelquefois même des ceintures. Les hommes d'un âge mûr portent des capuces doubles en drap, qu'ils couvrent de bonnets d'étoffe rouge. Les jeunes gens ne font usage du capuce que l'hiver, avec un becquet qui tombe à terre; ils portent des souliers blancs, avec une pointe longue parfois de trois pouces et rembourrée; leur barbe est rasée à partir du milieu de l'oreille jusqu'au bas, et leurs cheveux sont coupés en rond. Les plus aisés entretiennent jusqu'à cinq chevaux^ avec des domestiques payés environ i2 florins par an, outre la nourriture. »

Jean Yillani ne voulut pas <c négliger de faire mention d'un changement immodéré dans les habillements, introduit par les Français qui vinrent à Florence en 1342. Le costume était jadis le plus beau, le plus noble et le plus honnête que piH avoir aucune autre nation, comme il en était des Romains, drapés dans la toge; maintenant les jeunes gens portent une cotte ou gan-

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nelle étroite et courte, que Ton ne saurait passer sans ajde^ avec une ceinture comqie une sangle de cheval, tenue p/ar rardiUon d'une large boucle, et une énorme escarcelle à l^allemande, qui bat sur le ventre. Ajoutez à cela un capuchon posé à la manière des jongleurs, avec la partie flottante descendant jusqu'à la ceinture et même plus bas; c'est tout à la fois.up capuce et un manteau^ avec plusieurs ornements et broderies à jour. Le becquet du capuce s'allonge jusqu'à terre, pour envelopper la tête quand il fait froid, et Ton porte la barbe longue afin de se montrer plus terrible sous les arme$. Les chevalier3 ont adopté un surcot ou guamache étroite, avec ceinture^ comme il est dit ci-dessus, des fourrures de vair el d'hermine, et les pointes de leurs manches descendent jusqu'à terre. Cet habillement étrange, qui n'est ni beau ni honnête, a été pris récemment par les jeunes gens de Florence, et les jeunes femmes étalent des manches démesurées. » •

Galvano Fiamma regrette aussi, en 1340, que les jeunes gens de Milan aient abandonné les traces de leurs pères, et se soient transformés en figures étrangères : a Ils se sont mis à porter des habits étroits à Tespagnole, les cheveux coupés en rond à la française^ la barbe longue à la manière barbare ; à chevaucher avec d'énormes éperons à l'allemande, à parler divers langages à la tartare. Les femmes aussi se montrent décolletées, avec des robes de soie, et d'or parfois. Leurs cheveux sont frisés à la manière étrangère; elles ont des ceintures d'or comme des amazones, cheminent avec des souliers en pointe recourbée, et s'adonnent au jeu de dés. Enfin les chevaux de guerre, les brillantes armures, et, ce qui est pire, les cœurs virils, la liberté des âmes, les occupations de toute jeunesse, les sueur3 des pères, sont dissipés en parures de femmes, d

Nous trouvons, dans d'autres écrivains, des satires dirigées coptre les femmes, qui se grandissaient en relevant leurs cheveqx surle^ommetdelatête, se coiffaient de hauts bonnet^, et portaiept les cheveux flottants, atec diverses espèces d'animaux suspendus sur la poitrine. Les alchimistes employaient leur art à dissimuler leurs défauts, et leur fournissaient des recettes pour changer leur teint. Parfois elles tenaient la collerette ouverte et montraient eflrontément leur gorge, pour la relever ensuite jusqu'aux yeux. Tantôt leur ceinture était si serrée que le bas de la taille se gonflait comme si elles eussent été enceintes; tantôt elles tenaient leurs jupes (gu^tmaches) tendues à l'aide de petits

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morrcanx de plomb, afin de couvrir le talon qui les relevait du sol; quelques-unes portaient un manteau à la manière des hommes. Les Vénitiens, les Génois et les Catalans, qui d'abord conservaient des modes particulières, les confondirent ensuite tellement qu'on ne les distingua plus les uns des autres. Les élégants n'étaient satisfaits que lorsqu'ils parvenaient à se surpasser les uns les autres par des modes nouvelles : tantôt ils adoptaient le bonnet de nuit; tantôt ils se serraient la gorge et se laçaient comme des balles, au point de ne pouvoir se tenir assis sans rompre quelqu'une de leurs aiguillettes. Toujours avides de modes étrangères, l'un paraissait arriver de Syrie, un autre d'Arabie, un troisième d'Arménie; ceux-ci portaient le pourpoint à la hongroise, ceux-là de larges manches pendantes et des gabans de différentes sortes, dont les manches flottaient au dos, comme s'ils n'avaient pas eu de bras; enfin on leur voyait des chaussures avec des pointes énormes (1).

Ces plaintes, où perce la manie habituelle d'embellir le passé afin de l'opposer comme un reproche au présent, sont pour nous un indice des progrès de la démocratie, qui ne voyait plus les distinctions sociales se conserver jusque dans les vêlements. Du reste, quoi qu^en disent les déclamateurs, il n'était pas dans Tusage de changer les modes; chaque pays avait les siennes propres, si bien qu'on disait: a Celui-ci est Napolitain, c^lui-lik Lombard, cet autre Génois, x» outre qu'on distinguait même le Florentin du Pisan et duLucquois; bien plus, les habits duraient une vie entière et se transmettaient à la génération suivante.

Le costume des Florentins, tel que le décrit Benoit Varchi, était élégant et beau : a Passé l'âge de dix-huit ans, ils portent à la ville une robe de serge ou de bure noire, descendant presque jusqu'aux talons; celle des docteurs et autres personnes graves est doublée en taffetas, et quelquefois en hermine ou en tabis; presque toujours noire , ouverte par devant et sur les côtés à l'endroit où sortent les bras, elle est froncée en haut, où elle s'attache au cou avec une ou deux agrafes placées à l'intérieur, quelquefois encore avec des rubans et des galons en dehors : cet habillement s'appelle lucco* Les nobles et les riches le portent aussi Pbiver, mais garni de fourrure, ou doublé de velours et

(1) Voir Sacchbiti, Nov, 178, et ses Canzoni, qiii ont été publiées dans le GiornaU arcadico^ février 1019. Pétrarque déplore aussi la manie d*imîter les modes et les locntinns étiungèiv^. Voir Muratori, Antiq, M. >£., diss. XXV.

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