MACHIAVEL
d'une logique inexorable et pleine d'égoïsme^ fondée sur le droit rigide et sur le succès : livre en rapport avec ces temps^ où^ à défaut de moralité, la réussite était Punique sanction ; où chaque État avait pour but exclusif de se conserver et de s'agrandir, au moyen de tous les expédients possibles^ et par cette individualité qui devint le caractère de ce siècle.
Dans le siècle précédent, on avait commencé à répandre la doctrine que les choses de FÉtat ne doivent pas se régler selon la morale ordinaire et le droit particulier; à mesure que Tautorité spirituelle s^affaiblissait, Tassoupissement de la conscience publique préparait ce despotisme qui n^insinue pas la vertu^ mais réprime par la force. Machiavel formula ces théorèmes; supposer dans le Prince une intention contraire à l'intention apparente serait aussi raisonnable que de voir une ironie dans ^stote^ quand il soutient le droit de l'esclavage. En efTet^ de même que la servitude semblait en Grèce chose naturelle^ ainsi jugeait-on alors la trahison pratiquée avec intelligence. La politique n*était pas théorie, mais action et expérience ; science des droits des princes^ mais art de dominer et de se conserver à tout prix : attirer son ennemi dans le piège, mûrir de longues vengeances et voiler par de douces paroles d'atroces desseins, tout cela était considéré comme de Thabileté. Machiavel parle si sérieusement qu'il dissuade de recourir aux moyens qui irritent inutilement, de passer de l'humilité à Torgueil, de la pitié à la rigueur, quand on le fait sans les moyens convenables; il suffit de demander à quelqu'un ses armes^ sans lui dire : a Je veux m'en servir pour te tuer ; car tu peux, lorsque tu as ces armes en ton pouvoir, satisfaire ton désir. »
Du reste, Machiavel se montre partout ce qu'il est dans ce livre. Dans les Discours, il enseigne que l'idée de la justice a pour origine cette expérience des hommes, que le bien tourne à l'avantage de celui qui le fait, et le mal à son détriment (1). a Les hommes^ dit-il encore^ ne sont entraînés au bien que par
(1) •* De là Daquit U connaUMnce des choses honnêtes et bonnes, différentes de celles qui sont pernicieuses et criminelles, parce qu*on vit que, si qudqu'aa nuisait i son bienfaiteur, il en résultait de la haine et de U compassion parmi les hommes, qui blâmaient les ingrats et honoraient les personnes reconnaissantes; puis, en songeant qu'ils se trouvaient exposés aux mêmes injures, ili résolurent, pour éviter ce mal, de faire des lois, d'ordonner des punitions pour les contrevenants, et de là sortit la connaissance de la justice. « {Déciles, i, 2.)
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nécessité. » Il ne trouve pas Romulus blftmable pour avoir tué Tatius et son frère Rémus; il regarde comme un signe de grandeur de la république romaine a la puissance de ses exécutions et la qualité des peines qu'elle imposait aux coupables». Il a pour Rome la même admiration que Polybe, parce qu'elle conquit tant de peuples^ auxquels elle ravit, par la fraude ou la guerre^ richesses, lois^ liberté^ indépendance. En efTet, il ne cberche point la vérité dans Thistoire^ mais des allusions, toujours dans le but de rendre fort un petit État. Tel est le sens de la Vie de Castruccto, roman historique, arrangé non d'après les temps du héros, mais de l'auteur. Dans cet ouvrage, il montre que ce chef réussit avec un petit territoire et de petits moyens, c car il ne chercha jamais à vaincre par la force celui qu'il pouvait vaincre par la ruse, parce que, disait-il, c'est le succès et non le moyen qui procure la gloire, d II croit que les actions vertueuses et les grandes qualités de Gastruccio peuvent être d'un exemple très-utile ; il lui fait dire que Dieu est toujours avec les forts, qu'il donne encore à celui qui a, et dépouille le pauvre du peu qui lui reste.
De là, par conséquent, indifférence pour les victimes et sympathie pour les heureux : la trahison qui n'atteint pas son but est un mal ; les conjurations ne sont un mal que parce qu'elles aboutissent le plus souvent à des résultats désastreux; il vaut mieux se repentir d'avoir fait, que de se repentir de n'avoir pas fait. H reproche auxFlorentins de ne pas avoir, en 1502, exterminé les habitants d'Arezzo révoltés, et ceux de la vallée de Ghiana, parce que, c lorsqu'une ville entière se rend coupable envers un État, le prince n'a d'autre remède que de l'anéantir, pour l'exemple des autres et sa propre sécurité; » autrement il est traité d'ignorant ou de Iftche (i). Qu'importe qu'un particulier soit victime d'une injustice? il suffit que la république soit mise à l'abri de la force étrangère et des factions intérieures. « Lorsqu'il s'agit
(1) Décades, n, 23; m, 41.
Voir, i ee sujet, le conseil sur la manière de traiter les poputaiions soulet^ées dm wd de Chiana, Après avoir cité des exemples de rigueur empruntés à l*hifttoire romaine, et qu'il eonseiUe d'imiter, il ajoute: « Tai entendu dire que l'histoire est la règle de nos actions , et surtout de celles des princes; le monde a toujours été habité par des hommes animés toujours des mêmes passions ; il y a toujours eu des serviteurs et des maîtres, des hommes qui servent avec répognanoe et d*autres de bon gré, des sujets qui se révoltent et sont punis. »
conngueuri