Histoire des Italiens
La nation qui possède une langue que parle un million d'individus et qu'étudienttous les peuples, langue polie et rajeunie par une foule d'écrivains remarquables et par la bonne société , ne peut se figurer combien il est difficile d'écrire en italien. En effet, bien que des auteurs célèbres aient, depuis des siècles, donné à l'idiome italien une rare perfection , on discute encore sur sa forme , ses règles et sur les modèles qu'il faut suivre comme autorité. :^ Ainsi, des écrivains que le charme abondant de la m période et le choix Ingénieux des expressions font accep- '^ ter par les uns comme classiques, ne sont que des pédants ^'pour les autres , et la faveur du moment est pour ceux que les maîtres proscrivent. Le style, dépourvu delà brève énergie du langage populaire, oscille entre un clinquant sans relief ni netteté , une phraséologie sans vigueur ni sentiment, qu'on appelle dignité, et une naïveté vulgaire, insipide, incorrecte ; entre une profusion qui sinnde l'éloquence et une aridité que l'on prend pour de la concision; entre le ton sec et superbe qui dégoûte des livres sérieux , et l'inconséquente légèreté qui renie les œuvres nationales, pour se ti'aîner à la remorque des étrangers, dont elle accepte le fond et la foi-nie.
îj PRÉFACE
Et quand un écrivain aura fait tous ses efforts pour rendre la science attrayante, vivifier l'originalité classique par la sève moderne, colorer son style par la passion du bien, du vrai et du beau, épargner l'ennui à ses lecteurs et se mettre lui-même à l'abri des anathèmes de juges sévères, quelle sera sa récompense? Trouyera-t-il des plumes bienveillantes qui jugeront avec iridùîgence ses travaux ou solliciteront l'attention des hommes studieux? une critique honnête, éclairée, guidée par des principes et non par des passions , dégagée de tout intérêt actuel, dans l'ordre politique ou religieux, et dont la sévérité ne serait pas blessante ? Cette justice , il ne saurait l'attendre; lieureux encore, si le petit nombre de ceux qui lisent dans l'un des huit ou dix tronçons de la péninsule, qu'il appelle sa patrie, veulent se donner la peine de feuilleter son ïivre.
Cette indifférence ou ce dédain pour toute œuvre nationale explique pourquoi si peu de noms italiens parviennent en France, malgré l'éclosion de tant de beaux talents et d'esprits supérieurs; malgré la foule des émigrés que les révolutions ont poussés au delà des Alpes ; malgré les derniers événements qui fixent l'attention sur mon pays , l'intérêt sur ses malheurs, et font accueillir ses espérances avec une pieuse sympathie.
Les causes de ces malheurs et de ces espérances , qui, du reste, ne tiennent pas toutes à la politique , doivent modifier les choses, les idées et leur expression. Dès lors, on comprend pourquoi, à part la satisfaction de se voir présenté à ce pays , appelé la seconde patrie de tout le monde, l'écrivain, qui regarde sa mission comme un apostolat de justice et de vérité, met un grand prix à se faire connaître dans cette langue française, véhicule de toutes les intelligences, surtout pour les idées et les senti-
jDE l'auteur. iij
ments; c'est même pour moi une espèce de devoir, depuis que la France a bien voulu agréer qiielques-uns de jues ouvrages , entre autres l'Z^/j/o//'^? universelle.
Je viens donc aujourd'hui offrir à la littérature française une histoire plus originale , pkis nei^ve ; du moins je le crois. Cet ouvrage, entrepris aux beaux^ jours de l'enthousiasme et des illusions , je l'ai acheyé à l'âge de l'expérience et delà raison, au milieu d'études pénibles, de déceptions, d'inimitiés, de malheur^, mais avec cette passion généreuse sans laquelle le récit perd torjte sa moralité et toute sa couleur, et toujours soutenu par le dévouement qu'inspire la patrie, dévouement: d'autant plus profond qu'elle souffre davantage.
Publiée dans le cours des trois dernières années, cette histoire est déjà parvenue à sa 3^ édition en ItaUe; inutile d'ajouter qu'elle a subi les vicissitudes de tout travail acti^el et neuf : aujourd'hui portée au Capitole , demain précipitée de la roche Tarpéienne. Quel accueil lui ferat-on dans une langue qui n'est pas celle oii je l'ai conçue? Du moins, j'aime a croire qu'on me tiendra compte de n'être pas resté spectateur indifférent en présence du bien et du mal, et d'avoir tenu sans trembler la balance entre les chimères et la vérité des théories, entre la crédulité et l'esprit d'observation.
L'exquise urbanité, la propriété d'expression, la rigueur logique , la clarté sans laquelle une phrase n'est pajs française, l'effort habilement dissimulé de dire toujours le mieux possible , ce génie sévère et correct , cette chaleur qui sait s'allier à la précision , sont des qualités qu'un étranger admire dans les écrivains français , mais qu'une pensée traduite ne peut atteindre que difficilement. Comme je désirais que mes idées, mes sentiments et mes convictions ne fussent pas altérés par les libertés ou les li-
ÎV PRÉFACE DE l'AUTEUR.
cences des traductions faites à la hâte et dans un but mercantile, j'ai confié mes intérêts littérairesà l'un des éditeurs les plus éclairés ot les plus consciencieux, et je me félicite d'avoir été aidé par les soins intelligents de M. Armand Lacombe dans la tâche aussi longue que difficile qu'il a exécutée avec une patience et un talent qui seront appréciés du lecteur. Quant à la manière différente de concevoir et d'exposer la pensée , aux locutions locales , aux types étrangers à la langue française, j'en demande pardon à l'avance; mais, loin de prétendre démentir ou déguiser l'origine italienne de mon ouvrage , je la proclame, en l'abritant sous le droit de l'hospitalité.
LaFrance l'accorde toujours. Du reste, ce n'est ni moi ni mon livre qui sommes en cause, et si j'ambitionne les sympathies françaises , c'est pour les intéresser au sort d'un peuple dont les destinées et les espérances furent toujours, et sont aujourd'hui plus que jamais, associées à celles de la France.
Milan, mars 1859.
César Cantu.