CONSTITUTION DE ROME RÉPUBLICAINE
La petite commune de Rome s'est agrandie au point d'avoir soumis, non-seulement toute l'Italie et les deux péninsules méridionales, mais encore plusieurs autres contrées de l'Europe, de l'Asie, de l'Afrique. D'où tirait-elle assez de forces pour suffire à tant de conquêtes, et aux acquisitions bien plus grandes dont nous aurons à parler? de l'assimilation successive de nouveaux citoyens.
La constitution de Rome, nous l'avons déjà dit , fut d'abord patriarcale ; elle avait pour interprètes les pères conscrits des trois tribus primitives, gouvernées par un roi, juge suprême, prêtre et général. Les patriciens tendaient à limiter le pouvoir du roi, qui, à son tour, cherchait à s'émanciper ; par la concession de droits politiques à la commune plébéienne , par l'élévation de la plèbe , l'antique race patricienne fut réduite à l'état de classe privilégiée. Lorsque Tarquin le Superbe voulut exercer la domination sans consulter le sénat, les patriciens se soulevèrent, abolirent la monarchie et constituèrent un gouvernement aristocratique. Après la prétendue délivrance de Brutus, l'oppression du peuple fut extrême ; mais, avec cette infatigable persévérance qui , le but donné , ne s'arrête pas avant de l'avoir atteint , il se délivra d'abord de quelques entraves, puis demanda quelques droits , et voulut enfin participer à l'administration de la république. Tel est le sens de la longue lutte entre les grands et la plèbe, qui obtint, avec des magistrats communaux , que les décisions prises par la commune à la pluralité des voix eussent force de loi , et finit par être admise graduellement à toutes les charges de l'État. De la sortit une république où les vrais citoyens étaient légalement plus libres qu'ils ne le furent jamais dans aucun gouvernement de l'antiquité.
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D'un cùté, le peuple s'introduisait dans la noblesse, et, de l'autre , les étrangers pénétraient dans la cité ; c'est par ce double mouvement de composition que Rome se distingua essentiellement des autres États de l'antiquité, dans lesquels un étroit patriotisme repoussait avec jalousie tout élément étranger. Carthage, Athènes, Sparte, restèrent toujours une cité, et périrent bientôt. Rome devint un grand peuple sans cesser d'être une cité; elle absorbait et s'assimilait les idées, les coutumes, les personnes de tous les pays , donnait la vie à tout , et ajoutait la force de l'unité à celle du nombre.
L'inégalité entre les citoyens est le caractère de toutes les sociétés antiques ; dans Rome , tous ne jouissaient pas des mêmes privilèges. Le droit de cité comprenait quelques droits privés ou civils [jus Quiritiurti ) , et certains droits politiques [jus civitatis). Les premiers assuraient le mariage avec les formes et les effets légaux, la puissance paternelle, la faculté de jouir librement de la propriété et de la transmettre , de tester et d'hériter, outre l'inviolabilité de la personne; aux droits politiques étaient attachés le cens et le suffrage dans les élections et les lois, la capacité pour toute espèce de magistratures , l'initiation aux rites religieux , le service militaire dans la légion (l).
Le plein droit [oplimo jure cives) appartenait aux patriciens, descendants des premiers Quirites, à ceux que leur mérite avaient fait entrer dans cet ordre , ou dont les pères avaient exercé des charges curules, c'est-à-dire la dictature, le consulat, la préture, la censure, la grande édilité. Quand on jouissait de la plénitude de ce droit , on portait les armes ; c'est pourquoi les jeunes gens restaient en tutelle jusqu'à l'âge où ils déposaient solennellement la prétexte et la bulle, costume et marque distinctive de l'enfance, pour revêtir la toge. Les femmes restaient toujours soumises au père, au mari ou au tuteur.
Les patriciens pouvaient conserver dans leurs maisons et porter dans les cérémonies funèbres les images en cire de leurs aïeux avec des inscriptions [jns imaginmn), privilège équivalent à celui des armoiries de notre noblesse ; eux seuls possédaient Vager romain ou publie, c'est-à-dire la terre qui entourait la ville et à la possession de laquelle était attaché l'exercice de la souverai-
(1) Connuhium, pairia pofestasjiis legitïmi dominii, teslamenti, lutreditatts, liberfatis. Jnscensus, sîi/fragiorum, mngisfra(mau,sacrontin,
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neté; ils s'éissemblaient dans les comices par curies; eux seuls étaient juges ou pontifes, et seuls ils pouvaient prendre les auspices, sans lesquels toute décision manquait d'autorité.
Distincte par le culte, par les droits publics et privés, comme si elle avait habité au delà des mers, la plèbe était inférieure en tout au véritable peuple ; entrée dans la ville ou pour trouver un asile, ou comme vaincue, elle demeurait en dehors du pomœrium, sans auspices, sans aïeux, sans famille, comme dit Appius. Cependant elle avait des riches, des chefs, ses assemblées, ses décisions ; après la prise de Rome par Brennus, elle avait résolu d'émigrer à Véies et d'y fonder une cité nouvelle. Ce fut elle qui, luttant avec les patriciens , forma peu à peu un ordre avec la liberté civile des biens et des personnes , c'est-à-dire le droit d'adopter, de tester, d'avoir le mariage et la paternité légale ; puis , par degrés, elle pénétra dans la cité politique.
Nous avons parlé ailleurs de l'origine des tribus; chacune se divisait en dix curies, et la curie se composait de dix gentes avec un curion (1). Sous le roi Servius Tullius, les tribus étaient au nombre de trente; après l'expulsion desTarquius, elles descendirent à vingt , et lorsque toute la gens Claudia eut abandonné les Sabins vaincus pour se réfugier à Rome, on ajouta la tribu Crustumina. Dans le temps où les deux ordres luttaient pour la liberté intérieure, on ne put songer à augmenter la population; mais, les Gaulois repoussés , on combla les vides qu'ils avaient occasionnés, en accordant le droit de cité à Véies , à Capena , à Faléries , et par la formation des tribus Stellatina, Tromentina, Sabatina, Arniensis , qui rendirent les plus grands services dans la guerre contre les Latins. Rome, après avoir soumis ce peuple, lui donna le droit de cité, et le distribua dans les tribus Msecia et Scaptia; plus tard , elle fit entrer les Volsques dans la Pontina et la Publilia , les Ausones dans l'Ufentina et la Falérina, les Èques dans l'Arniensis et la Térentina, les Sabins dans la Vélina et la Quirina : ainsi fut complété le nombre de trente-cinq qui ne fut jamais dépassé (2).
(1) Sur les génies et les iamilles romaines , voir rAi»pendice V.
(2) l^ïmilia. 7. Coinélia.