‹ Histoire des Italiens (volume 3)Chapitre 279 sur 319 · DE L AX^EE ET DES CALENDRIERS · texte numérisé non relu

DE L AX^EE ET DES CALENDRIERS

voya une copie à tous les princes , aux républiques et aux académies catholiques. Lorsque ce travail eut reçu l'approbation générale , Grégoire publia le nouveau calendrier l'année 1582, en supprimant dix jours entre le 5 et !e 15 octobre. Dans ce calendrier, l'année est fixée à 365 jours 5*^ 49' ; une année sur quatre est bissextile , excepté la quatrième année séculaire. Cette correction se rapproche tellement delà vérité qu'il faut 4,238 ans pour que la différence produise un jour entier, dont l'équinoxe sera précédé.

Par respect pour l'habitude, le calendrier grégorien laissa subsister la division arbitraire de Jules César en mois longs de 30 ou de 31 jours, et la coutume de commencer l'année environ huit jours après le solstice , de manière que le commencement des mois ne correspond pas au moment où le soleil entre dans les divers signes du zodiaque. Le système nouveau aurait pu offrir l'ordre naturel , simple et beau , si l'on avait commencé l'année avec le jour solsticial , et composé les mois alternativement de 30 et de 31 jours, excepté le dernier de 29, et de 30 dans les années bissextiles; ou bien, si l'on avait fait de 31 jours les mois entre l'équinoxe du printemps et celui d'automne , de 30 les autres , et diminué le mois de décembre ; cette réforme aurait fait correspondre , avec une légère différence, le commencement des mois, à l'entrée du soleil dans les signes du zodiaque.

APPENDICE m.

Incertitude de l'histoire primitive de Rome 5 et sources de cette histoire>

Les écrivains s'occupèrent fort tard des origines de Rome ; les premiers furent les Grecs, qui , salariés comme précepteurs dans les maisons patriciennes , inventaient ou altéraient les faits pour donner du lustre à l'une ou à l'autre de ces familles, sans souci de la vérité, etsouvent, par esprit de patriotisme, mettant en relief la civilisation grecque. Les deux plus célèbres furent Denys d'Halicarnasse et Polybe ; mais ils laissent voir qu'ils n'accordent aucune confiance aux auteurs qui les précédèrent dans même la voie.

Denys d'Halicarnasse, qui vivait sous le règne d'Auguste , embrassa les temps depuis l'origine de Rome jusqu'à l'année où Polybe commença son histoire. Les onze premiers livres arrivent à l'année 433 avant J.-C. ; le reste est perdu, sauf quelques fragments, dont quelques-uns ont été publiés naguère par Mai. Malgré tous les éloges qu'on lui a prodigués, il est facile de comprendre que cet historien etTite-Live ne font qu'entasser l'une sur l'autre des fables mal dissimulées par la rhétorique de l'un et le style pompeux de l'autre. Tite-Live avoue quelquefois qu'il ne sait pas avec certitude , et ne raconte souvent que sous forme dubitative ; après cette hésitation , on doit s'étonner de le voir descendre à des détails permis seulement à l'écrivain qui aurait entenduou vu. En outre, dépourvu du sentiment de l'antiquité et de cette flexibilité d'esprit qui s'adapte aux temps et aux peuples divers, il ne nous offre que l'idéal des vices et des vertus.

Le Grec Plutarque est postérieur à ces écrivains; dans les Vies de Romulus, de Numa, deCoriolan, de Caton, dePublicola, de Camille, il montre qu'il avait consulté des documents inconnus de Tite-Live et de Denys , découverte qui lui donne une certaine importance. Mais outre les Vies, il écrivit le Parallèle de l'histoire grecque et romaine, dans lequel il rapporte beaucoup de traditions grecques analogues à celles de Rome : Philonome, fille de Nyctimus, conçut du dieu Mars deux jumeaux, qui furent jetés dans le fleuve Érymanthe ; l'eau les transporta dans le creux d'un arbre, où ils furent allaités par une louve ; puis , élevés par un berger , ils devinrent rois d'Arcadie. — Les Tégéateset les Phéuéates se faisant guerre, convinrent, pour laterniiaer.

INCERTITUDE DE l'hISTOIRE PRIMITIVE DE ROME. 377

de faire battre trois jumeaux, fils de Démostrate, contre trois jumeaux, fils de Reximaque. Critolaùs, qui était le second de ces derniers, voyant st s frères tombés , feint de prendre la fuite , puis revient pour combattre ses trois adversaires, qui le suivaient à distance inégale, et triomphe d'eux successivement. Rentré dans la ville , il tue une sœur, estaccusé par sa mère et absous par le peuple. — Brennus , roi des Gaulois, assiège Éphèse, et Démonica promet de lui ouvrir une porte, à la condition qu'il lui donnera en récompense toutes les richesses du temple. Le Gaulois fit jeter sur cette femme tant d'objets précieux qu'elle mourut étouffée sous leur poids.

La ressemblance de ces faits avec l'histoire de Romulus, des Horaces , de Tarpéia , peut-elle être accidentelle ? Plutarque , absorbé par l'idée morale et le sentiment de l'art, défigurait les faits ou ne les éclaircissait point; aussi un écrivain moderne, qui joignait une rare finesse à une profonde connaissance des anciens, a-t-il dit de Plutarque : « Il ferait gagner à Pompée la bataille de Pharsale si cela pouvait arrondir un peu sa phrase. » (Courier, Lettre à Thomassin, 2S août 1809.)

Chaque année , à Rome , le magistrat suprême enfonçait un clou dans un temple , pour marquer les années , selon les uns, dans un but religieux, selon les autres. Lorsque la peste sévissait, on élisait exprès un dictateur pour cette opération : Dictator clavijigendi causa. Cet usage ferait croire qu'on ne savait pas écrire, ou que l'on écrivait peu , et dès lors il était impossible que l'histoire des temps primitifs nous fût transmise avec les détails que l'on trouve dans quelques écrivains; or ces mêmes auteurs , après nous avoir donné comme incontestables de petits faits insignifiants , laissent dans l'obscurité les événements de suprême importance. Tite-Live lui-même , qui , selon Niebi^ihr, ne connaît pas le doute , montre souvent de l'hésitation sur l'origine de l'histoire romaine; il ignore les années où s'accomplirent les faits remarquables, comme , par exemple, la bataille près du lac Régille, la création du premier dictateur et son nom. Il répète à chaque instant : Non facile est aul rem rei , aut auctorem auctori prseferre (VIII, 40) ; ou bien : Certam derogat vetustasfidem (VII, 6); ou encore : l7i rébus tant antiqui, si qtix similia veri sint, pro veris accipianiur (V, 22); il raconte comme fabuleux plusieurs de ces faits, lesquels, ap^/ora scenx gaudenti miraculis, ne valent la peine ni d'être affirmés ni d'être réfutés (V, 21 ). Cicéron se moque des historiettes des temps primitifs , où « les noms des rois sont à peine connus » ( De Rep., II, 18) ; quant au reste de cette histoire ; Est nostris hominihus adhuc aut ignorafa aut relicta { De Leg., 1, 2).

Nous savons néanmoins que Porcius Caton , le premier, puis Cintius Alimentus, Valérius d'Antium, Liciuius Macer, ^lius, A.-Gelle, Calpurnius et d'autres avaient écrit sur les origines romaines ; mais tous se trouvaient à six siècles de distance de ces origines, comme aussi Fabius Pictor, que Tite-Live appelle longe antiquîssimus , et que Po-

tnST. DES ITAL. — T. I. 37

578 INCERTITUDE DE l'HISTOIBE PRIMITIVE DE ROME.

lybe qualifie de léger et de peu circonspect. Quelle confiance, dès lors, accorder à Polybe et à Denys qui s'appuyaient sur l'autorité de ces auteurs? Et lequel des deux faut-il croire, lorsque, comme il arrive souvent , ils se contredisent l'un l'autre et ne sont pas d'accord avec Tite-Live? En outre, quelques grammairiens nous ont conservé des fragments et des textes détachés d'auteurs perdus , qui viennent encore augmenter les doutes et multiplier les différences, de manière qu'on peut regarder comme impossible la connaissance de l'histoire primitive de Rome.

Outre les écrivains, les sources de l'histoire romaine sont : 1" les grandes Annales , Annales ma ximi ou publici. Annales pontificum; 2" les actes pubHcs; 3" les actes des magistrats, qui, peut-être, ne sont que les Libri lintei, contenant le catalogue des magistrats supérieurs ; 4° les chroniques des familles censoriales et des éloges funèbres, Laudationes funèbres , signalés déjà par Cicéron comme des sources de mensonges. Il en est qui croient que les rois avaient laissé des mémoires, Commentarii regum^ relatifs à leur administration, et mêlés d'histoire et de législation.

La prise de Rome par les Gaulois causa la perte de la plupart des documents antérieurs à cette époque ; les Annales des pontifes disparurent presque entièrement , et le reste se dérobait aux regards ; le sénat ne commença à dresser procès-verbal de ses actes que sous Jules César. Mais, bien que l'incendie de Rome eût détruit les documents primitifs, les souvenirs conservèrent quelques chants nationaux (non pas une épopée régulière) dans lesquels un fond de vérité, comme il arrive toujours, avait été embelli par l'imagination: avant Caton, il était d'usage de les chanter dans les banquets (Varron dans Nonius, sur assa voce). Cicéron , dans les Tusculanes, IV, 2, dit : Morem apud majores hune epuliarutn fuisse , vt deinceps qui accubarent , canerent ad tibiam clarontm virorum laudes atque virtutes.

Il faut y ajouter quelques fêtes nationales , comme les Palilies, qu'on célébrait à l'aniversaire de Rome, le 21 avril ; Denys croit qu'elles étaient antérieures à cette fondation , opinion vers laquelle incline Piutarque , et qu'on choisit ce jour comme propice pour inaugurer la nouvelle cité ; ou bien encore, qu'elles prirent iiiaissance avec la ville même, pour l'inauguration de laquelle on jugea convenable d'invoquer aussi les divinités pastorales. D'autres fêtes rappelaient encore des faits de la Rome antique ; mais on peut supposer, ou qu'elles furent l'expression des légendes nationales , ou que ces légendes en altérèrent le sens primitif.

Les pontifes avaient coutume de graver sur une plaque d'airain les événements les plus remarquables de chaque année, les noms des magistrats, les triomphes , les éclipses, le prix des denrées, les prodiges, les calamités publiques ; ces annales, commencées à partir de l'année 350 de Rome, offraient du moins une série chronologique. Il paraît

lA^CERTITUDE DE L HISTOIRE PRIMITIVE DE ROME. 579

d'ailleurs quelles n'avaient pas entièrement péri lors de l'incendie de Rome par les Gaulois, puisque nous les trouvons citées à propos de faits antérieurs; mais, restreintes comme elles étaient à de brèves inscriptions, pouvaient-elles servir à l'histoire des hommes?

D'autres documents publics , gravés sur des tables, s'étaient aussi conservés ; bien que la langue et les caractères fussent anciens , Polybe sut les consulter avec fruit , si Tite-Live ou d'autres les dédaignèrent. Dans la splendeur de Rome républicaine, l'homme, absorbé par la vie active, ne songeait pas à fouiller dans les archives , à exhumer des inscriptions lapidaires, à déchiffrer des tables; dans l'histoire d'alors, on sent la plénitude de la vie publique plus que les recherches de l'érudit, l'enthousiame plus que l'examen scientifique. Après la transformation de l'État,, les empereurs encouragèrent les investigations; Vespasien fit paraître 3,000 tables de cuivre , qu'on disait avoir échappé à l'incendie des Gaulois , et qui contenaient des traités, des sénatusconsultes, des plébiscites , des privilèges, remontant jusqu'à l'origine de Rome (Suétone, Pie de J^espasien, ch. VIII). Tacite et Pline consultèrent sans doute ces documents, dans lesquels ils purent trouver, par exemple, le traité honteux des Romains avec Porsenna , et tant d'autres faits qui auraient changé l'aspect de l'histoire primitive de Rome, si ces auteurs ou d'autres de leur mérite l'avaient écrite.

L'exposé qui précède doit suffire pour expliquer les nombreuses contradictions des écrivains, au point qu'on ne sait rien de positif sur le fondateur de la ville , sur la date de la fondation, sur les premiers habitants : comment naquirent les comices par tribus^ Porsenna s'empara-t il de la ville, et fut-elle détruite par les Gaulois? autant de problèmes à résoudre. Il ne faut donc pas blâmer ceux qui, en voyant les modernes taxer les anciens d'ignorants ou de mauvais juges, pensent que ces mêmes anciens, comme étant plus rapprochés des faits , méritent plus de confiance. Le doute est venu fort tard , à moins qu'on ne regarde comme une expression de défiance les moqueries sur le rasoir de ISœnus et les oies du Capitole , déjà tournés en ridicule par les anciens eux-mêmes.

Le moyen âge croyait ; or, comme il avait l'habitude de se reposer sur l'autorité dans les matières sacrées , il ne se montrait pas difficile même à l'égard des questions profanes , d'autant plus que l'érudition , eût-elle possédé la critique , manquait de moyens de contrôle. A la renaissance des lettres , la vénération pour tout ce qui était ancien domina si bien les esprits qu'elle influa, non-seulement sur la littérature, mais encore sur la législation et la vie. L'histoire romaine fut donc acceptée comme article de foi , et traitée avec cette soumission d'esprit et de jugement à la lettre écrite qui dominait tout l'enseignement. Révoquer en doute ce qu'avaient dit un Tite-Live , un Denys d'Halicarnasse , un Plutarque , eût paru un crime de lèse-antiquité ; tout au plus s'appliquait-on à mettre d'accord leurs contradictions , à calculer

quelle était , entre deux autorités , celle du plus grand poids. Les critiques du seizième siècle, qui s'occupèrent avec tant de zèle à recueillir les débris de littérature pour jeter quelque lumière sur les antiquités romaines , nous ont rendu de véritables services ; ils méritent les éloges de quiconque ne fait pas un crime à un écrivain de ne pas surpasser les idées et l'érudition de son siècle. Parmi les Italiens, il faut citer au premier rang Paul Manuce, Si§,omus, de Jntiquo Jure Ifalix, de Jntiquo Jure provinciarum , de Judiciis , et Gravina plus tard. Machiavel acceptait comme oracle tout ce qu'il trouvait dans Tite- Live; il ne cherchait pas à discuter ses témoignages, mais se bornait à les faire servir à des textes de discours ou d'allusion.

Les écrivains sagaces aperçurent néanmoins les contradictions et les absurdités. Laurent Valla , dans une dissertation sur Tite-Live , mita nu les invraisemblances de l'histoire primitive de Rome. En 1677 , Lancelotto Secondo, génie bizarre, écrivait les spirituels Farfalloni degli antichi storici, dans lesquels il fait ressortir leurs contradictions et leurs balivernes , mais dans un but de raillerie et de négation. Le Suisse Glaréanus montrait avec plus de hardiesse les méprises de Tite- Live ; mais il fut accablé sous le poids de l'indignation de la tourbe des savants. Joseph Scaliger et Juste Lipse soumirent ces historiens à la critique d'une sérieuse érudition. Périzonius, professeur de IiCyde {Animadversiones (168.5), opposa, dans une forme violente, texte à texte, et remarqua le premier qu'une partie du récit de Tite-Live doit être attribuée à d'anciens chants nationaux ; il eut le sort de tous les hommes de mérite qui devancent de beaucoup leur époque ; on ne le comprit pas , et il resta ignoré : néanmoins il sut , des plus iuflmes détails , s'élever à des considérations étendues et générales , qui annonçaient une ère nouvelle de l'art de la critique.

La critique enfin, s'associant au progrès des autres sciences , sortait de tutelle et ne regardait plus avec une vénération aveugle les livres comme le champ unique des érudits ; mais elle voulait que l'homme les étudiât avec son propre jugement, son sentiment propre et l'expérience des choses de ce monde. Pierre Bayle, qui, dans son Dictionnaire critique, jetait le doute et la raillerie sur des choses beaucoup plus sacrées que la nymphe Égérie et le bâton incombustible de Romulus, se servit peu du travail de Périzonius , publié depuis douze ans , et qu'il appelait pourtant Verrafa des historiens et des critiques ; mais , de même que les vies , les martyres , les miracles de saints , composés par les élèves dans les monastères , devinrent ensuite pour un grand nombre des légendes véritables, ainsi, suppose Bayle, l'histoire des premiers rois est sortie d'exercices de rhétorique.

Louis de Beaufort [Sur rincertitude des cinq premiers siècles de l'histoire romaine , 1738) , non par boutade, mais après mûr examen , relègue parmi les fictions poétiques toute l'histoire primitive de Rome. Son livre , grâce encore à sa forme piquante , fut accueilli avec

INCERTITUDE DE l'hiSTOIUE PRIMITIVE DE ROME. 581

enthousiasme , bien qu'il abatte sans mesure , et montre de l'hésitation chaque fois qu'il essaie de reconstruire. Les hommes éclairés le lurent , l'applaudirent , mais sans renoncer à compter les sept rois ; et les historiens continuèrent de décrire , avec une assurance intrépide , les temps primitifs de Rome. Montesquieu lui-même, qui s'élève si haut lorsqu'il juge Rome dans son rôle politique , et l'élément italique dans sa lutte et sa fusion avec l'élément étranger, hésite quand il s'agit de Rome primitive et de ses antiquités ; les rois sont pour lui , comme pour Machiavel , des personnages des cours et des cabinets modernes.

Au milieu de tous ces efforts pour ruiner l'édiûce, un Italien, seul, inconnu , avait entrepris cette démolition avec une idée plus vaste , en démontrant que l'histoire romaine, telle qu'on l'avait considérée jusqu'alors, était plus incroyable que l'histoire fabuleuse de la Grèce ; car, si l'une est incompréhensible, l'autre répugne à la marche de la nature humaine. Néanmoins, comme il ne se contentait pas d'abattre, à l'exemple des critiques purement négatifs , il avait employé les débris à refaire un monument grandiose.

Nous parlons du Napolitain Jean-Baptiste Vico , qui , dans les deux Scîenze nuove et ses œuvres latines, rechercha, sous le voile de l'histoire romaine, l'histoire idéale de l'humanité ; interprétant les récits comme des symboles , il montra que l'humanité se fait d'elle-même , et la suivit dans sa marche et ses pénibles acquisitions. Les hommes supérieurs à l'humanité, dont l'histoire nous offre le tableau, ne sont , selon Vico , qu'une création de cette humanité , qui accumula sur un seul les lents travaux des siècles et les entreprises des nombreux personnages dans lesquels ils se résument. Romulus , Numa , Servius , les Douze-Tables sont des êtres de pure fantaisie , des idoles historiques , des épilogues d'un cycle poétique. Romulus et les pères d'illustres familles { génies), fondèrent la cité sur la religion des auspices, et sur l'asile ouvert aux vaincus ainsi qu'aux faibles qui se réfugiaient sous leur protection ; de là sortirent , comme dans toutes les cités héroïques, deux communes, celle des patriciens qui commandent, et celle des plébéiens qui obéissent.

« Les patriciens avaient l'empire domestique et l'empire civil ou public : le premier s'étendait sur les enfants et les familles, d'où les noms de patritii, patria, res patrum, et sur les propriétés, dont ils jouissaient avec exemption de tout tribut. Tous ensemble exerçaient l'autorité publique; ils gouvernaient les intérêts communs dans les assemblées, qui étaient les comices curiates, où intervenait le peuple des Quirites , c'est-à-dire des nobles seuls , et le sénat, composé des chefs des gentes^ présidés par un roi.

« Les patriciens , comme les barons du moyen âge , habitaient sur des hauteurs fortifiées, tandis que la plèbe demeurait au bas (d'où kumili loco natus)^X. n'avait aucune participation au droit de cité ; vivant de ce qu'elle gagnait à cultiver les terres des nobles , elle était obligée

582 INCERTITUDE DE l'hISTOIRE PRIMITIVE DE ROME.

de les suivre à la guerre sans solde , et de leur remettre tous les produits du sol , si elle ne voulait être jetée dans leurs cachots particuliers. Il n'y avait pas de lois écrites ; mais le peuple, c'est-à-dire les nobles réunis, pourvoyaient , selon les cas , à la sûreté publique ; de là , les noms de lex et à'exempla.

« Tel fut le gouvernement sous les rois, dans lesquels il ne faut pas voir des personnages réels, mais des caractères héroïques et poétiques, expression d'une foule d'événements et d'institutions diverses ; c'est ainsi, par exemple , qu'on attribua à Romulus toutes les lois relatives à l'organisation civile , à Numa les lois religieuses , à ïuUus les lois militaires , à Tarquiu les insignes de la majesté , à Servius les constitutions sur le cens et celles qui favorisèrent la liberté plébéienne.

« Sous le règne de Servius, un changement notable s'étail accompli. Les plébéiens , toujours plus opprimés par les nobles , comprirent la force que procurent le nombre et la concorde ; ils réclamèrent une loi agraire , et obtinrent le domaine bonitalre , c'est-à-dire la possession naturelle des terres publiques , converties en fiefs ruraux ; seulement, ils payaient une redevance annuelle aux nobles , qui conservaient le domaine quiritaire , ou patronal, et s'obligeaient à leur prêter assistance pour recouvrer leurs possessions, s'ils venaient à les perdre {juris aitciores jïeri).

« Dans tous les pays oîi les choses se trouvent dans une condition pareille , le roi se fait le tuteur des droits populaires contre les prétentions des nobles : tel fut le rôle joué par Servius et Tarquin le Superbe ; c'est là , peut-être , la cause qui poussa les nobles mécontents à chasser les rois, révolution qu'on a considérée à tort comme populaire et libérale. Les nobles alors, revenus à leur ancienne arrogance, reprenaient leurs champs , augmentaient le cens imposé à la plèbe , qui avait commencé à tenir les comices de ses tribus. Afin de prévenir la tempête, le sénat décréta que la redevance des terres se paierait à l'avenir, non plus au maître privé ou feudataire , mais au trésor public , qui se chargeait des dépenses de la guerre.

« La plèbe , néanmoins , n'ayant pas d'action civile , manquait de moyens pour se garantir des usurpations des grands ; elle se retira donc sur le mont Sacré, jusqu'à ce qu'elle obtînt , d'abord les tribuns pour défendre sa liberté naturelle et le domaine bonitaire des champs, puis une loi écrite , patente , obligatoire pour les patriciens aussi bien que pour les plébéiens. Ce fut celle des Douze- Tables, grâce à laquelle la connaissance des lois, sortant des mains des nobles et des prêtres, cessa d'être un mystère. Cette loi fut rédigée, non d'après la législation de la Grèce , mais d'après les coutumes latines et romaines, comme on le reconnaît jusqu'à l'évidence, si l'on retranche les additions , à caractère poétique , qu'elle reçut successivement.

« La loi des Douze-Tables garantissait aux plébéiens le domaine quiritaire, mais leur interdisait le mariage légitime, le conmbium, vé-

ritable source du droit de cité et du droit privé ; aussi , comme ils n'avaient que le mariage naturel , ils ne pouvaient transmettre l'héritage de leurs champs , qui faisaient retour aux nobles à la mort des vassaux. Ils demandèrent; donc le connut ium , et finirent par l'obtenir avec la loi Camdeia,i\\x\ les fit participer au droit de cité romaine.

« Après cette conquête, ils prétendirent encore au domaine public, aux magistratures, dont ils étaient exclus comme privés de la religion et des auspices, et voulurent concourir à la formation des lois. Dans les comices par tribus , que Ton peut comparer aux réunions communales , la plèbe statuait sur ses propres affaires, et obtint deux fois que sa volonté {plébiscita) fût respectée parles nobles : la première, en 305, lorsqu'elle se retira sur TAventin, et fit décréter par la loi Horatia qu'on ne pût créer aucun magistrat sans son consentement ; la seconde , en 367 , lorsqu'on refusait de l'admettre au consulat. Plus tard , elle exigea que ses lois devinssent obligatoires pour tous, et dès lors deux puissances législatives existèrent simultanément. Philon Publilius, élu dictateur, ordonna donc que les plébiscites fussent obligatoires pour tous les Quirites ; que le sénat, dont l'autorité seule donnait force légale aux délibérations populaires , se bornât à suggérer, à conseiller ce que devait faire le peuple rassemblé dans les comices , et que l'homme de la plèbe piit aussi exercer la charge de censeur.

« Les plébéiens se trouvèrent donc assimilés aux nobles ; mais ceuxci conservaient la faculté d'emprisonner les plébéiens qui étaient leurs débiteurs , jusqu'à ce que l'abus de ce droit provoquât la loi Petdia de 469 , qui défendit aux feudataires l'incarcération privée. Il ne restait donc au sénat que le haut domaine des biens-fonds de la république, qu'il défendait quelquefois par les armes, comme dans la sédition des Gracques. En outre , il ne se composait plus des seuls patriciens ; le dictateur Fabius Maximus avait effacé la distinction entre la noblesse et la plèbe, en distribuant le peuple en trois classes, sénateurs, chevaliers et plébéiens , classes déterminées par la richesse et non par la naissance. Cette mesure ouvrait à la plèbe la route qui pouvait la conduire à tous les rangs de la société. Le peuple , divisé en ces trois classes , se réunissait dans les comices centuriates pour les lois consulaires, dans les comices par tribus pour les lois tribunitiennes , dans les comices cariâtes pour les lois sacrées et les abrogations. Grâce à la marche naturelle des nations , cette cité , aristocratique d'abord , po pulaire ensuite, finit par tomber sous l'autorité d'un seul. »

Telles sont les données de ce prophète de l'histoire conjecturale : bien que la renommée de sa haute intelligeuce n'eut pas franchi les bornes de l'Italie, et que l'Italie oubliât ses livres par la négligence des esprits qui ne sont avides que de lectures faciles ; bien que les découvertes postérieures dans le domaine de l'histoire et de la philologie aient diminué son mérite, il lui restera toujours la gloire d'avoir marché

le premier dans la voie des découvertes ; et, si d'autres vont plus loin, ils n'effaceront pas les traces qu'il a laissées.

Les idées semées par Vico germèrent bientôt en Italie. Emmanuel Duni , quoiqu'il nomme à peine ce grand penseur, publia à Rome , en 1763, Origine eprogressi delcittadino e delgoverno civile di Roma, ouvrage dans lequel il recherche, sous les traditions , les faits vrais et l'histoire du droit. Pour lui comme pour Vico , la source de tout droit public et privé est la religion des auspices ; en vertu de cette religion, il n'y avait de citoyens que les patriciens , maîtres de la loi, à l'exclusion de la plèbe sans nom, qui n'avait ni pères certains ni auspices. Duni , qui ne voit dans les noms de classes et de centuries que des institutions militaires, examine dans le premier livre comment la plèbe arrivait à la questure, au consulat, au pontificat, et comment elle acquérait le droit de suffrage dans les comices ceuturiates (institués, dit-il , pour faciliter le recrutement de l'armée, pour la répartition du cens, et pour la publication des décrets du roi ou du sénat , des noms des magistrats élus).

Il fait connaître ensuite la marche du gouvernement civil sous les rois. Deux ordres seuls subsistaient alors : le peuple , c'est-à-dire les patriciens et la plèbe. Les ce/eres, les flexumines , les trossuli, les chevaliers n'étaient que des grades militaires , occupés par la jeunesse patricienne. Cette forme se maintint jusqu'à la retraite des tribus plébéiennes sur le mont Sacré, d'où elles ne descendirent qu'après avoir obtenu la tutelle des tribuns. Les plébéiens se réunirent alors dans les comices par tribus, oii ils condamnèrent parfois même les patriciens, Coriolan par exemple. Par la force expansive des droits , ils obtinrent la couvocation des comices sans le concours du sénat , puis une loi agraire , enfin la limitation du pouvoir consulaire par la publication de la loi décemvirale. Les abus des décemvirs produisirent deux bons résultats : il fallut le consentement de la plèbe pour la création d'un magistrat , et les patriciens durent observer les plébiscites.

La plèbe, qui jusqu'alors n'avait songé qu'à se garantir de l'oppression, se mit désormais à réclamer des droits. Le gouvernement, comme la plèbe n'avait ni le droit public et privé, ni celui des suffrages, restait toujours essentiellement aristocratique ; or, comme l'exclusion de ces privilèges l'empêchait d'obtenir les avantages qu'elle espérait , elle demanda et obtint le coiinubium, et les plébéiens furent alors citoyens de droit privé ; puis ils participèrent aux magistratures , acquérant ainsi les prérogatives de droit public, et l'aristocratie se transforma en démocratie. Afin de prévenir le choc des deux puissances , le dictateur ordonna que les plébicistes fussent obligatoires pour tous les citoyens , et que la plèbe concourut à la questure. Les plébéiens sont donc assimilés aux patriciens ; ceux-ci perdent le droit de la prison privée, et ceux-làconnaissent les règles judiciaires. Maisles riches patriciens ne veulent pas se trouver en communauté avec les citoyens

moins aisés , et trois ordres se constituent , patriciens , chevaliers , plèbe. Bientôt, avec les Gracques, la plèbe commence à vouloir dominer la noblesse.

La partie la plus saillante du livre de Duni est celle où il traite de l'état des familles; Eisendecker a fait connaître son travail en Allemagne : IJeber die Entstehiing , Entwickelung und Ausbildung des Bûrgerrechts ,m altem Jiom. 1829, Duni, peut-être, donne à la démocratie une existence trop ancienne , puisqu'on trouve la cité distribuée en plèbe et en nobles longtemps après l'époque qu'il assigne à son avènement. Il confond le sénat avec les curies; mais il prouve que les Italiens savaient contempler la splendeur romaine sans en être éblouis. Mario Pagano dans les Soggî, et Melchiorre Delfico dans les Pensieri suirincertezza e imitUità délia storia, et dans la Antîchità di Adria Picena , ont aussi jeté les regards sur l'histoire romaine , mais sans s'écarter des traces de Vico, si ce n'est pour greffer sur son système quelques idées des Encyclopédistes; c'est encore d'après la conception de Vico que Vincent Coco, dans le Platone in Italia^ interrogea l'ancienne civilisation italienne.

Nous pouvons citer encore d'autres Italiens. ^Igarotti, dans le Saggio sopra la durata de' regni dei re di Roma , fait observer qu'il est incroyable que sept rois électifs, qui tous, excepté Romulus, parvinrent au trône dans la maturité de l'âge , et dont quatre périrent de mort violente, aient régné deux cent vingt-quatre ans, ce qui donne à chacun , en moyenne , un règne de trente-cinq ans. Or, à Venise, alors qu'on n'élisait pas seulement des vieillards , et que le doge était le chef véritable de l'armée et de l'Etat, on compte quarante doges de 894 à 131 J, ce qui fait pour chacun douze ans et demi. En Pologne, sept rois électifs régnèrent de 1587 à 1764 : durée fort longue, mais de beaucoup inférieure à celle des rois romains. Les sept rois précédents avaient occupé le trône cent quarante et un ans, de 1445 à 1587. Les règnes héréditaires donnent en moyenne une durée de vingt ou vingt-deux ans. — Frédéric Cavriani rejette aussi l'existence de Romulus, et croit que les Sabins subjuguèrent les bannis établis sur le Palatin, leur imposant roi, dieu et nom.

Mais la destruction, lorsqu'elle n'est pas conduite avec ordre et système, ne produit que des résultats insuffisants.

Dans la génération qui a précédé la nôtre, l'Allemagne se livrait à des études sérieuses ; associant à la philologie une critique indépendante et profonde, elle se sentait appelée à jouer le rôle de médiatrice entre les âges les plus éloignés et les nôtres. Après Lessing et Voss , on ne toléra plus ces idées vagues, ces expressions indéfinies qu'on ne comprend qu'à moitié; les observations superficielles firent place à l'examen réfléchi.

Dans les classiques , ou voulut interpréter les faits qu'ils avaient à peine indiqués parce qu'ils les supposaient connus , et pénétrer dans la

586 INCERTITUDE DE l'hISTOIRE PRIMITIVE DE ROME.

vie intime, dans les idées religieuses, dans tous les détails du gouvernement, comme on ferait à l'égard d'un peuple séparé par la distance et non par le temps; puis les grandes expériences des modernes ont aidé à soulever le voile qui couvrait l'énigme antique.

Le Danois B. G. Niebùhr est celui qui a porté la main la plus hardie sur le sanctuaire de la Vesta romaine. ïrès-versé dans la connaissance de l'antiquité, employé dans de hautes fonctions par la Prusse , qui eut toujours l'art de ne passe montrer jalouse des libres penseurs, il fixa sou attention sur l'histoire romaine ; s'isolant tout à fait des ouvrages modernes pour aspirer sans obstacle le souffle des anciens, indépendant dans ses opinions, infatigable dans ses recherches, restaurateur ingénieux, il reconstruisit l'ancienne cité avec des efforts toujours hardis, sinon toujours heureux. 11 publia en 1812 la première partie de sa Romlsche Geschichte; après la guerre des nations, et lorsque sa plume cessa d'exciter l'amour de l'indépendance , on l'envoya en Italie pour traiter avec la cour papale , ou peut-être pour l'éloigner d'un pays dont les princes commençaient à voir avec ombrage cette ardeur patriotique qui leur avait rendu tant de services. En Italie, Niebiihr reçut l'inspiration qu'on ne saurait puiser dan^ aucun livre, celle des lieux , et il eut le bonheur de découvrir dans les archives capitulaires de Vérone, ou plutôt de publier les Institiites de Gaïus, dans le temps même où voyaient le jour Lydus, De mayistratibus reipublicse romanœ, les livres de la Republica de Cicéron, les fragments de Fronton. Une moisson nouvelle venait donc s'offrir à ses recherches ; il refondit son propre travail, qu'il porta de deux à trois volumes (Rome , 1824), et changea même entièrement sa manière de voir à l'égard des anciens habitants de la ville éternelle. Dans une troisième édition , il le réforma de nouveau sur plusieurs points, surtout quant aux Lwcè/'es, qu'il ne considéra plus comme Étrusques.

Il est certain que, lorsqu'il rétablit à sa guise une inscription, dont il ne reste que quelques fragments, pour en déduire un fait nouveau ; lorsqu'il trouve que Tite-Live ou Cicéron s'est égaré dans l'interprétation de la constitution de son pays, et suggère comment il faut la comprendre; quand il avance les assertions les plus nouvelles avec la formule: tous savent ou personne n'ignore; lorsqu'il se permet sur les anciens les réflexions suivantes : Hérodote, dans un moment d'inspiration malheureuse, juge que...; — La tradition aurait dû dire cela; — Gaius s'est trompé en écrivant de telle manière., et devait écrire de telle autre; — Cent moi qui prête à Camille celle prière dans le temple; mais il est certain qu'elle est selon U esprit de la tradition; — Aucun historien ne parle de cette assignation , mais elle était indispensable...•.,o\i se demande si l'écrivain qui aventure tant d'hypothèses, et, d'après le témoignage de fragments isolés, détruit ce que d'autres ont établi sur des bases solides , n'est pas un sophiste à paradoxes. Puis , quand on embrasse l'ensemble, ou ne peut se résoudre à croire à une

INCERTITUDE DE l'hISTOIRE PRIMITIVE DE ROME. 587

constitution, non-seulement en opposition avec le caractère de l'antiquité, mais, de l'aveu de l'auteur, contraire à toute analogie dans l'iiistoire.

Néanmoins son immense érudition, le bonheuriavec lequel il rétablit ou corrige les passages de cent auteurs , la hardiesse qu'il met à parcourir le champ de ses observations , à comparer les institutions anciennes avec les institutions modernes les plus minutieuses et les plus compliquées, la conviction dont il fait preuve dans ses recherches, jusqu'à vous prier de le croire sur parole, parce qu'il est intimement persuadé, vous entraînent à respecter son opinion là même où elle diffère de la vôtre, là même où vous trouvez qu'il se contredit , là même où ( ce qui lui arrive trop souvent ) il s'enveloppe dans un langage obscur et sibyllin. Il écrivait à Lermiuier : « Ce qu'il m'importe avant tout de voir admis, c'est que tous mes efforts tendent à communiquer aux lecteurs la persuasion dont je suis pénétré moi-même. Le livre doit convaincre par lui-même quiconque s'en occupe de bonne foi ; je n'y emploie pas un seul mot qui ne soit destiné à exprimer, avec toute l'exactitude possible, une manière de voir ou une conviction personnelle. Ce serait le comble de l'injustice que de m'attribuer la manie des paradoxes. »

Ses réflexions sur l'Italie primitive , sur les familles patriciennes et les curies, sur la commune et les tribus plébéiennes, sur les centuries et la constitution de Servius Tullius, et sur les nexi^ méritent surtout d'être prises en considération. Il suppose que les fables des temps primitifs dérivent des nénies par lesquelles on célébrait les morts, et des chants que l'on faisait entendre dans les banquets ; ainsi les premières aventures de Rome seraient des chants isolés ou des épopées. L'histoire de Romulus constitue un poème, et peu de chants distincts se rapportent à JNuma ; un autre poème comprend TuUus Hostilius , les Horaces, la ruine d'Albe. L'histoire d'Ancus iNIartius ne manifeste aucun caractère poétique ; mais avec Tarquin l'Ancien commence un autre poème , qui finit à la bataille entièrement homérique du lac Régille. Ce poëme le plus grandiose que Rome ait jamais imaginé , ne se renferme pas dans l'unité homérique, mais correspond plutôt à la variété desNiebelungen, ce magnifique poëme de la Germanie, découvert de nos jours.

Connut-il Vico ? comme lui, il affirme le caractère politique de l'histoire romaine , la compare aux plus anciennes et l'explique au moyen des histoires modernes. Tous les deux ont vu la cité divisées dès le principe en deux classes, les patrons et les clients; mais Vico aperçoit dans les clients l'origine immédiate de la plèbe romaine, taudis que Tsiebùhr ne la fait naître qu'au momeut où Ancus réunit les vaincus sous l'administration de Rome. L'un et l'autre signalent dans Servius un progrès des plébéiens vers l'équité civile ; mais Vico reconnaît seulement qu'ils avaient obtenu le droit naturel ou la possession boni-

588 INCERTITUDE DE L'hISTOIRE PRIMITIVE DE ROME.

taire des champs, à la condition de payer une redevance annuelle et de servir dans l'armée. Selon Niebùhr, au contraire , on leur aurait concédé, outre la confirmation du domaine quiritaire, le suffrage dans les affaires publiques ; puis seraient venus un cens public et une solde pour les gens de guerre. Vico donne pour base essentielle à son système historique la religion des auspices, dont Niebùhr ne parle même pas : telle est peut-être la preuve la plus forte que puissent invoquer les écrivains qui assurent que le Danois ne connut point le penseur italien, dont jamais, du reste, il ne fait mention.

Guillaume Schlegel , dans les Jahrbûcher von Heildeberg, 1816, n** 53, adopte presque l'opinion de Niebùhr, bien qu'il le réfute dans quelques détails , et nie surtout que les poëmes chantés dans les banquets pussent être épiques ; dans sa pensée, ce n'étaient que des chants détachés et courts, tels qu'ils convenaient auxLatins, déshérités du génie épique de la Grèce

Nicolas Wachsmùth, Aeltere Geschichte des rômîschen Staats, s'éloigna entièrement de Niebuhr, tout en combattant Tite-Live et les opinions scolastiques.

Charles Peter continua l'histoire de Niebùhr.

Fiedler soutient que beaucoup' de documents furent détruits|dans l'incendie de Rome par les Gaulois , mais que d'autres villes en conservèrent, bien que les plus anciens historiens ne les aient point consultés.

Le Français Michelet, plus agréable à lire, a profité, dans Y Histoire romaine, de tous les travaux précédents, comme le prouvent les nombreuses notes dont il a enrichi son ouvrage ; dans le texte, il expose les résultats de la critique, parce qu'il veut faire une histoire^ non une dissertation. 11 suit le principe de Niebùhr, mais non pas en esclave ; outre la méthode et l'exposition, il a sur lui l'avantage d'envisager l'existence entière de ce peuple, et non pas seulement ses origines. Il distingue trois époques dans la civilisation romaine : V époque italienne jusqu'à Caton ; ïépoque grecque, qui commence avec les Scipions , et produit le siècle d'Auguste en littérature, et celui de Marc-Aurèle en philosophie ; Vépoque oriejitale, qui subjugue les vainqueurs de l'Orient. Quant à l'histoire politique, la cité se forme dans la première époque par le nivellement et le mélange des deux peuples, patriciens et plébéiens , jusqu'en 350 ; dans la seconde, l'empire se forme par la conquête et l'admission des étrangers; puis, après la guerre sociale , la cité est ouverte à tous les peuples.

George Lewis Conwall, chancelier de l'échiquier de la reine d'Angleterre, a publié à Londres .^?i inquirij intothe credibility of the earhj roman history , 1855, vol. IL; il soutient dans cet ouvrage que nous ne savons rien des choses romaines avant l'invasion de Pyrrhus. Gerlach et Bachofen [Die Geschichte der /?ô»îer; Bâle, 1851) soutiennent, au contraire, la vérité des faits primitifs de Rome..

INCERTITUDE DE l'hISTOIRE PRIMITITE DE ROME. 589

Voir aussi H. Taine, Essai sur rïYe-Z.ife, couronné par l'Académie française en 185G.

Nous croyons nécessaire d'ajouter une liste des auteurs qu'il est bon de consulter :

Cldverius , Italla antiqua. Mine exploitée par tous ceux qui ont parlé des origines italiques , et qui se sont donné à peu de frais l'apparence d'érudits, grâce à ses nombreuses citations.

Gr^vius et Sallekgre, Thésaurus antiquitatum romanarum.

CoNRADiNi , De prisais antiqui Latii populis.

VuLPi, Latium vêtus.

Lachmann, Commentatio defontibus Titi Livii inprima Historianim décade.

Heeren, Defontibus et auctor itate Vîtarum Plutarchi.

Krause, fitœ et fragmenta veterum historicorum romanorum.

Petehsen, De originibus historix romanx.

Haeckermann, rindiciae antiquitatum romanarum.

Spangenberg. De veteris Latii religions domestica.

Daunou, Cours d^ éludes historiques.

HoOKE, Discours et réflexions critiques sur Phistoire et le gouvernement de l'ancienne Rome.

LÉVESQUE, Doutes, conjectures et discussions sur différents points de l'histoire romaine.

— Histoire critique de la république romaine. Examen sévère de la gloire exagérée des Latins , mais arbitraire et inférieur aux appréciations des auteurs précédents.

NiTSCH, Beschreibung des hauslichen , ivissenschaftlichen , gottesdienstlichen,politischen, und kriegerlschen'^ Zustandes der Rômer, nach den verschîedenen Zeitaltern der Nation.

Fergusson, The history of the progress and termination of the roman republic.

Ad.\m. Roman antiquities.

Ruperti, Handhuch der\romischen Alterthûmer.

Pour la description et la représentation des lieux :

ÎS'ardini , Roma vêtus.

PiRAJsESi , Antichità di Roma.

Rossi^i, / sette colli di Roma antica e moderna.

Venuti, Descrizione iopografica délie anlichita di Roma, publiée par Eunio Quirino Yisconti , dont les travaux sont une mine de notices diverses.

Valladier, Raccolta délie più insignifabbrichedi Roma antica e sue adjacenze , avec des éclaircissements de F. A. Visconti.

Desgodets, Les Édifices antiques de Rome, avec de bons dessins.

Platner, Bunsen, Gérard et autres Allemands, Beschreibung der Stadt Rom.

590 INCERTITUDE DE l'hISTOIRE PRIMITIVE DE ROME.

Ce travail est précédé d'un catalogue de toutes les descriptions de Rome, commençant au Curiosum urbis Romx. La partie topographique a été réfutée par G. W. Becker dans le Manuel des antiquités romaines; Leipzig, 1843. Voir encore Piale, Dissertazioni accademiche XXIV, sur la topographie de Rome, 1832-34, et Rtva, DeW antico sito di Borna; Pietro Rosa , Topografia. délia Città e Campagna di Roma, 1857, dans le rapport de 1 à 200,000.

Les antiquités et les environs de Rome ont été étudiés par Charles Fea {Sul ristabilimento délia Fia Àppia, 1835), Antonio ]\ibby {Fiaggio antiquario nei contorni di Roma , 1819. Analisi délia carta dei contorni di Roma, 1837), Poletti, Pier Ercole Visconti {La Fia Jppia) et Luigi Canina. Ce dernier, en 1839, imprimait à Rome le cinquième volume de la Storia e topografia délia Campagna romana antica; dans le discours préliminaire de cet ouvrage, il fait connaître avec étendue les auteurs qui , indirectement ou expressément , ont traité le même sujet. Voici comment il exprime son opinion sur le degré de conGance que méritent les premiers historiens : « II est « vrai que les fondements sur lesquels s'appuient les narrations histo- « riques des temps primitifs sont peu solides ; mais, puisqu'on n'en « trouve pas de meilleurs, quelque profondément que l'on creuse , je « pense qu'il est plus prudent de s'en tenir aux écrivains qui nous of- « frent les couches les plus sûres , que d'en faire d'artificielles et de « superficielles. Par conséquent, je suis d'avis que les travaux de ceux « qui , méprisant l'autorité des anciens documents , cherchent à défi truire un édifice assis sur une base profonde , sans savoir construire « rien de bon, sont plus nuisibles qu'utiles pour la connaissance sé- « rieuse des choses antiques. »

Le même auteur a donné VÀntica città di Fejo, V Antica Etruria maritima, descrizione dell'antico Tuscido, et d'autres monographies.

TuscuLO, Sostruzioni délia Fia Jppia; Esposizione topografica délia prima parte delVaiitica Fia Appia, et autres monographies.

On peut consulter encore :

Jacobini, Memorie sullo scavo délia via Appia fatto en 1851.

Viola , Tivoli nel decennio délia deviazione delfiume Aniene, nel

traforodel monte Calillo; 1848.

RORMAN, Altlateinische Chorographie und Stadtgeschichte ;

Halle, 1852.

KuDSCHEiT, Tab. geographica Itcdiae antiqux; Berlin, 1851. PoNZi. Mémoire sur la zone volcanique d'Italie, dans le Bulletin

de la Société géologique de France; 1853. Latéroully, Vlan topographique de Rome antique et moderne;

Paris, 1841.

INCERTITUDE DE l'hISTOIRE PRIMITIVE DE ROME. 591

LÉVETL, Plan deliome autemps d'Juguste et de Tibère; ibid., 1847.

Un résumé de tous ces travaux dans Ernest Desjabdins, Essai sur la topographie du Latium; ibid., 1854, et dans Dyer, Dictionary of greek and roman geographij ; Londres; 1856.

Pour la chronologie :

Fasti romain, publiés par Gr.^vius et Almeloveen. Ghigi, Jmiales Romatiorum, qui vont jusqu'à Vitellius. Et tous les écrivains des Fastes consulaires.

Pour les costumes :

BoETTiGER , Sabina. Il décrit les occupations supposées d'une élégante Romaine.

Becker, Gallus. Voyage sur le modèle de celui du jeune Anacharsis.

Mazois, Palais de Scaurus , ou Description d'une maison romaine. — Ruines de Pompéi.

Haudebourt, i-e Z,a2/rertfm, maison de campagne de Pline le Jeune.

Desobry , Rome au siècle d'Auguste.

IMeierotto , Sitten und Lebensart der Romer in verschîedenen Zeiten der Republik.

Sur le droit :

SiGOMUs, De antiquo jure civium romanorum. Beaufort, La République romaine , ou plan général de l'ancien gouvernement de Rome.

— Histoire critique du gouvernement romain. Texier, Du gouvernement de la république romaine. Sayigny, (iesch. des romischen Redits in Mitteralter. Dans cet

ouvrage et dans les éclaircissements des tables d'Héraclée, il donne

des idées du droit italique bien plus précises que Sigonius , Hei-

neccius et les auteurs précédents.

CoSMAiv, Dispidatio historixjuridicxde origine etfontibus legum

XII Tabularum.

Grauert, De XII Tabularum font ibus atque argumenta . Bach, Historia jurisprudentiœ romanx.

GiRAUD , Histoire du droit romain.

Walter, Gesch. der Romischen Rechts.

IMackeldey , Histoire des sources du droit romain (angl.). Hcgo, Eléments de l'histoire du droit romain (allem.). Ortola^ï, Histoire de la législation romaine.

— Explication historique des Institutes de Justînien.

592 INCERTITUDE DE L'hISTOIRE PRIMITIVE DE ROME.

Haubold , InsHtutiones , avec de précieuses additions de C. E,

Otto.

Laukent. Histoire du droit des gens et des relations ititerna-

tionales.

Pellat , Droit privé des Romains.

La Perrière, Histoire du droit civil de Rome. ZiMMERN, Gesch. der rotnischen Frivatrechts. Macé, Sur les lois agraires.

MoMMSEN , Die rômische Tribus in administratij^er Beziehung.

Altona ,1844.

Pour l'armée ; nous omettons les auteurs les plus anciens :

GuiCHARD, Mémoires militaires sur les Grecs et sur les Romains.

Lange, Historia mutationum rei militaris Romanorum ab interitu reipiibticx iisque ad Constantinum Magnum.

LoEHR, Das Kriegswesen der Griechen und Romer.

SONKLAH, Abhandlung iiber die Heeresverwaltung der alten Romer in Frieden und Krieg.

Pour la religion :

Lacroix, Sur la religion des Romains , d'api'ès les Fastes d'Ovide.

Harting , Die religion der Romer nach dcn Quellen dargestelt.

Ambrosch , Ueber die Religiotisbûcher der Romer.

— Studien und Ândeutungen im Gebiet des altrômischen Bodens und Cxdtus.

Klausen, yEneas und die Penaten.

WoENiGER, Das Sacratsystem der Rômer.

On trouve sur différents points des dissertations dans les académies, surtout dans celle des Inscriptions de Paris, et celles de Gœttingue et de Turin. Dans l'Allemagne, il ne se passe aucune année, surtout depuis ]Niebùhr,que l'on ne publie beaucoup de monographies ; celles de Savigny, de Warnkônig, de Schiitz, de Huscke, de Gerlach, de Driimann, de Goting, de HuUmau, etc., sont dignes d'éloges; parmi les Français, voici celles qui sont importantes :

Bureau de la Malle, Économie politique des Romains.

Leclerc, Des journaux chez les Romains. 11 tend à donner quelque certitude aux récits même anciens.

François Creuzer, Abriss des Romischen Antiquitaten, offre, à tous les chapitres , une série de travaux à consulter, puis une foule de questions indiquant succinctement les réponses , et laissant au lecteur le soin de choisir entre elles. Pour nous borner aux faits qui nous occupent, voici une partie du premier chapitre : « Sur les origines, différentes opinions des anciens et des modernes, voir : Schwarts, Observations sur Nieuport, Comp. antiq.rom., p. 13. — Fabricius,

INCERTITUDE DE l'hISTOIRE PRIMITIVE DE ROME. 59^

Bîbl. antiquar., p. 215-16. — Ruhnken, Prselecf. acadeni. in antiq. rorn., i, 1. — Cicébon, De rep.^ n, 7. Tradition qui fait de Rome une colonie d'Albe la Longue. Ibid., ii, 2. Concedamus enim famx hominum, et puis, Ut Jam a fabulis adfacta veniamus. Observations sur ce passage, à comparer avec Tbistoire romaine de LÉ- VESQUE, p. 434 , et d'autres modernes. — Hérodote , sur Thurium en OEnotrie, année de Rome 310, ne sait rien sur cette ville , mais parle beaucoup des puissants Tyrrhènes qui combattirent les Phocéens , I, 166 (voir NiEBUHR, Hîst. rom., i, 84), et donnèrent leur nom à à toute ritalie occidentale jusqu'à Tannée 420 (Denys d'Halicarnasse , I, 23, 29 ). — Souvent la nation tyrrhèue a pour chef un lucumon distingué par son savoir (Tite-Live, i, 2; v, 33. — Athénée, iv, 153; XII, 517. — Maffei, T'erona illustrata, i. — Lampredi, Delcjoverno civile degliantichi Toscani, 1760. — Lanzi, Saggiodilingua etrusca , 17S9. — Micali, l'Italla avanti il dominio dei Romani, 1810. — Inghibami , Monument i etruschi, 1820). Rome fut-elle fondée par les Étrusques ou par les Tyrrhènes ? Rome est-elle une colonie de Cœré? (Niebuhb, i, 162. — Schlegel, .innales lîltéraires de Heidelberg , 1816 , p. 892). Cœré, jadis Agilla , sur la rive gauche du Tibre, a-t-elle donné aux Romains le nom de Quirites, de l'ancien mot Cairites, Cérites (Schlegel, ib.). — S'agit-il de cesCérites dans le passage où il est dit que les Carthaginois et les Tyrrhènes livrèrent bataille sur mer aux Phocéens ? (Niebùhr, i, 84). — Le fond de la population romaine était- il étrusque, cérétique ? — Les patriciens sont-ils une caste sacerdotale de cette nation ? (Niebuhr, Schlegel). — Les anciens Étrusques sont-ils les seuls sujets de Romulus ? — Rome eut-elle une origine grecque ou pélasgique? (Ronstetteiv , foyages en Italie, i, 125. — Wachsmuth, p. 100. — Raoul- RocHETTE,/^?'s^.cn7. de Vétabl. des colonies grecques, w, 360), etc. >>

inST. DES ITAL. — T. I. 38

Page 1