LES ROIS DE ROME
est substituée la république, avec deux consuls annuels, et, dans les graves dangers, on la confie à un dictateur armé d'une autorité absolue. Tarquin, qui voulait remonter sur le trône, est vaincu; la tentative intérieure d'une contre-révolution échoue; le roi étrusque Porsenna, venu pour rétablir les Tarquins, est repoussé, et, sur le lac Régille, se livre une bataille où, grâce à la valeur d'Albus Posthumius et à l'assistance des Dioscures , les rois perdent leurs dernières espérances. Rome enfin , dans l'exaltation de la victoire et de la liberté, grandit en puissance.
C'est dans ces termes que les premiers temps de Rome nous sont racontés par les écrivains classiques . et surtout par Tite- Live. Il n'est personne qui , sur les bancs des écoles , n'ait appris les épisodes dramatiques dont ce récit est rempli. Les pauvres montagnards du Sabin Tatius portent des bracelets d'or, et l'avide Tarpéïe, séduite, les introduit dans la ville. Trois Horaces Jumeaux combattent contre trois Curiaces, jumeaux également; l'un d'eux triomphe, mais, irrité de voir pleurer sa sœur, amante secrète d'un des ennemis vaincus, il la tue, est condamné par la loi, et en appelle au peuple, qui l'absout. Clélie s'échappe du camp des Etrusques , et traverse le Tibre à la nage au milieu de cent javelots. Rrutus assiste, intrépide, au supplice de ses propres enfants, traîtres à la liberté qu'il avait donnée à la patrie. Mutins Scévola tente d'assassiner Porsenna, est découvert et se laisse brûler une main pour montrer la fermeté des conjurés. Horatius Codés résiste seul (l) , sur un pont de bois, à toute l'Eltrurie ; et Rome lui donne autant de terre que deux bœufs pourraient en circonscrire en un jour, c'est-à-dire environ trois milles, elle qui en possédait à peine dix autour de la cité. Puis , viennent la fable de Ménénius Agrippa , l'héroïsme des trois cents Fabius près du (.réméra , la tyrannie d'Appius Claudius , les victoires de Quintius Cincinnatus et celle de Furius Camillus sur les Gaulois : noms et histoires auxquels est assuré le privilège de ne jamais périr.
Mais de tels récits peuvent-ils soutenir la critique? L'excessive durée du règne des sept rois, la diversité de leurs actions, la marche régulière des faits, leur rapport avec les traditions
(1) Seul, MMit (lire avec tous ses clients et serviteurs. Dans le langage liéroique, on ne compte que le chef; les autres sont des choses. La formule est lestée relativement aux jirinces; ainsi, nous disons que Charles VIII conquit Italie, que Na|K)l('.)n Aainijuità Wagram , etc., etc.
CRITIQUE DE l'iIISTOIRE IRIMITIVE. 103
d'autres pays, leur donnent plutôt un air de poésie. Peut-être, furent-ils empruntés à des épopées nationales que l'on chantait dans les banquets , et dans lesquelles , sous des figures individuelles , on représentait des caractères historiques et des types d'un âge entier, ou bien, sous la forme d'événements , la formation successive de la cité et l'origine du droit romain (1). Mais comment oser effacer entièrement, comme fabuleuses, ces traditions auxquelles le peuple romain ajoutait une foi absolue, et qui influèrent sur la suite de son histoire? Chaque lieu a conservé les noms , le souvenir et les restes de ces mortels primitifs. Le « Tu dors, Brutus! » est écrit sur la porte de Marcus, afin que la mémoire du premier Brutus l'excite, lui aussi, à délivrer sa patrie d'un^tyran ; cette haine contre le nom de roi coûte la vie à César ; pour recouvrer l'or gaulois enlevé par Brennus, on décide la guerre. Cependant, qui pourra dire combien les traditions grecques, la vanité des rhéteurs et l'ambition des généalogies ont altéré la vérité? Des hommes d'une puissante intelligence, comme le Napolitain Yico, dans la Scicnza Nuova, et, un siècle plus tard , le Danois Niebuhr, dans V Histoire romaine , ont essayé de. la dégager des ténèbres. Mais si , parfois , d'heureuses divinations ont couronné leurs efforts, ils sont très-loin d'offrir un accord qui satisfasse la raison ; et l'historien reste encore égaré dans le labyrinthe de la critique. De ces études si longues et si laborieuses on n'a retiré que des doutes ; au milieu de ces doutes , cherchons , nous aussi , quelque issue.
Le roi Latinus nous est donné pour le fils de l'Hyperboréen Pallas, ou d'Hercule et d'une'fille de Faunus, ce qui peut indiquer une race septentrionale qui s'était mêlée aux indigènes. Évandre , qui vient d'Arcadie, personnifie les Pélasges. Une ancienne tradition disait qu'après la ruine de Troie, des colons de cette ville étaient venus s'établir dans le Latium. Timée, en 490, écrivait que les Laviniens conservaient dans leurs temples des statues troyennes en argile; le sénat lui-même, plusieurs fois, motiva ses traités sur cette croyance. La croyance d'une origine troyenne n'était donc pas une importation postérieure des Crées, mais une opinion nationale. Cela ne veut pas dire qu'elle fût vraie, et peut-être n'avait-elle d'autre signification que l'origine pélas-
(l) Cicérou daiis le Bkutls : Vlinamcxstarenl illu car)iu)ui, (/ax »iuitis sœculis ante suam eelatem in cpulis esse canlitula a singiiUs coiivivis in Originibus saiptum rcUquit Cato. — Voir V Appendice, m.
loi TENTATIVE li'EXl'LlCATlON.
gique commune à Albe et à Troie. Enée, est le syml)oIe des vaincus, qui , dans les luttes héroïques , sont obligés de s'expatrier. Selon la tradition, il combat Turnus (forme latine de Tyrrhcnus) et Latinus, qui meurt dans la bataille (l). Le mariage du Troyen avec Lavinie représente le pacte de concorde entre les indigènes et cette poignée de vaillants étrangers (2).
Cette poignée d'étrangers aurait pu, cependant, arriver à la domination, comme le firent les conquérants de l'Amérique; mais la liste des rois d'Albe, outre la diversité, est de date récente. Dans les premiers temps de Rome , les fables elles-mêmes révèlent le caractère du peuple qui les inventa, peuple vigoureux, persévérant, mais dur, inexorable, et d'un esprit positif, comme l'indique l'opinion qui attribuait aux premiers rois des institutions politiques.
Peut-être les sept collines étaient-elles occupées par autant de villes pélasges ou étrusques, qu'une bande de bergers montagnards subjugua. Rome, qui s'élevait sur le Palatin, détruisit Rémuria, sa sœur, qui l'avait insultée. Sur le Quirinal, était la ville sabine des Quirites, dont l'alliance forma le peuple des Romains Quirites. Les noms que l'on nous donne comme les noms propres des rois n'étaient, peut-être, que des appellatifs de caractères idéalisés. Romulus, fils d'un dieu, et qui, à sa mort, passe au rang des Dieux , Numa qui s'entretient avec une nymphe divine, conservent un air de personnages mythiques, et pourraient désigner deux âges successifs , l'héroïque et le sacerdotal.
Romulus naît de Mars , le dieu sabin , et d'une prêtresse de
(1) Servrs, Éncide, i , 267 ; iv, 620 ; i\, 745.
(2) Ainsi Évandie marie à Hercule sa (iile Laiiaa; et Lamina, fille d'un anh'e Latinus œuotrien , (épouse Locrus.
Dans une dissertation sur Troie publiée à Hambourg en 1846, Riiddieit est le dernier qui ait soutenu scientidqueineut la venue d'Énée dans le Latium, Les ïroyens étant de race pélasgique, leur arrivée répond à celle des Pélasges et des Tyrrhéniens. Comme ce fait se mêle à toutes les traditions romaines, il faut se rappeler, pour avoir moins de répugnance à l'admettre, les rêveries de tous nos généalogistes du seizième siècle. Virgile lui-même, qui poétise la venue dcsTroycns, avoue le peu d'influence de cette colonie, puisque Jupiter est obligé de promettre à Junon que ni la langue des anciens Latins , ni les coutumes, ni le nom, ni la manière de se vêtir ne seront changés.
« Sermonem Ausor.ii patrium, moresque teneliunt, « Utqueest, nomen erit; commixti corpore antum « Sul)sidenl Teucrt ; niorem ritusque sacrorum « Adjiciani, faciamque omnes uno ore Latinos.
(En., \ii, 843.)
TENTATIVE D EXPLICATION. lOo
Vesta, déesse pélasge d'une civilisation fondée sur la famille et les possessions assurées. Banni de sa patrie (i)^ il bâtit sa citadelle sur une hauteur au pied de laquelle il reçoit les faibles, protégés et dominés par les forts, qui s'adonnent à la guerre, tandis que le peuple s'occupe des métiers divers et de l'agriculture. Les femmes , tentation ordinaire des peuples grossiers, sont la première occasion de conflit; mais, dès l'origine, elles apparaissent avec plus de dignité que dans l'Asie et la Grèce. D'abord, elles résistent aux ravisseurs, puis, elles se font médiatrices de la paix entre leurs maris et leurs pères; aussi, à Rome, on témoigne à ce sexe peu d'amour, il est vrai, maisim grand respect. Les épouses, enlevées de la maison paternelle avec une violence simulée, ne s'occupent que de filer la laine; dans les rues, elles ont le pas ; en leur présence, on ne doit faire ou dire aucune chose inconvenante; elles ne peuvent être citées devant les juges qui prononcent la peine capitale.
Suivons maintenant les lentes acquisitions du temps et l'effet du mélange des races, d'où sortent les concessions et les accommodements. Le terrain qui se gagne dans les guerres est réparti entre les patriciens; les vaincus restent plèbe. Ainsi, comme tous les peuples de l'antiquité, le peuple romain se divise en deux classes : les conquis et les conquérants, les maitres et les serviteurs. Mais les vaincus ne tombèrent point aussi bas qu'ailleurs : au lieu de deux castes, séparées par une barrière infranchissable, puisqu'elle est sanctionnée par la religion , il y eut deux partis politiques qui , dès le principe, se disputèrent la prépondérance ; et les minores génies , plébéiennes mais libres, devinrent le fondement de la puissance romaine.
De l'enlèvement des jeunes filles naît une guerre a\ec le Sabin Tatius , terminée au moyen d'une transaction qui produit l'alliance des deux peuples. Les collines du Palatin et du Quirinal , la première occupée par des Romains, et l'autre par des Sabins, sont réunies, et, comme limite entre elles, on construit le temple de Janus, divinité â deux faces pour qu'elle regarde l'une et l'autre à la fois. Les portes du temple sont ouvertes en temps de guerre, afin de pouvoir se secourir mutuellement , et fermées en temps de paix; pour que d'indiscrètes communications- ne troublent pas la
(1) Selon les Sabins, nne jeune fille des enviions de Réate, t'écondée jiar Mars Quirinns, enfanla Modius Fabidius, qui, avec des vagabonds, fonda Cures. (DKN\s,ir.) Le loup était sacre pour les Sabins, comme il le fut [mur les riouiains.