LES PYTHAGORICIENS
exercices du gymnase et les devoirs de citoyen. Le soir, ils se livraient à une récréation tranquille, et chantaient des vers dorés; avant de s'endormir, ils examinaient leur propre conscience. Vertueux est celui qui règle sa vie sur le modèle divin , ou se conforme aux lois de la raison ; car la raison , source de la vérité et de l'unité, est la partie divine de notre être, et, pour cela, doit commander ; la colère et la cupidité , effets de la matière , image de la dualité, doivent obéir. Et, comme l'harmonie nait de l'accord des sons graves avec les aigus , ainsi la vertu naît de l'accord des facultés diverses de notre âme sous l'empire de la raison ; en sorte qu'on peut dire que la vertu est une harmonie.
Les Pythagoriciens préférèrent donc, aux bonds fougueux de la démocratie, les calmes allures de l'aristocratie, c'est-à-dire la domination , non celle.des plus forts, ou des plus riches , ou des plus anciens, mais celle des plus intelligents et des plus vertueux. Cela est si vrai , qu'ils représentaient la justice comme l'égalité parfaite, symbolisée par un cube. La parité dans l'abnégation, la réciprocité dans le sacrifice', constituaient l'amitié.
De cet ensemble dérivaient des préceptes étonnants , exposes en partie dans les Vers dorés, qu'on attribue a Lysis. « Entre amis toute chose est commune. Qu'on ne laisse pas le soleil se coucher sur une mésintelligence avec un ami. Que les hommes se traitent comme s'ils ne devaient jamais devenir d'amis ennemis, mais au contraire, d'ennemis amis. La femme, faible victime arrachée à l'autel, qu'on la traite avec bonté. " Ils disaient encore qu'on ne devrait faire la guerre qu'à cinq choses : aux maladies du corps , à l'ignorance, auxpassionsdégradantes, aux discordes des familles, aux séditions des villes. Peut-être leur morale et leur justice ne s'élevaient pas jusqu'à la conception de l'humanité entière , et se renfermaient dans le cercle des associés, comme c'était le propre des institutions avant que le Christ nous enseignât à invoquer tous ensemble notre Père; cela pourrait expliquer la stérilité naturelle de cette doctrine, qui n'influa pas beaucoup sur les actes et l'enseignement de toute la Grèce.
Une cordiale amitié régnait parmi les pythagoriciens. Si quelqu'un perdait ses richesses, les autres partageaient les leurs avec lui. Clinias de Tareute, apprenant que Prorès de Cyrène se trouvait réduit à la misère, passa en Afrique avec une grande somme d'argent pour le secourir, bien qu'il ne l'eût jamais vu; beaucoup d'autres firent de même. L'amitié de Damon et de
j(i8 ARCHIVAS, E.M1'ÉD0GLE.
Pytliias est restée proverbiale. Des femmes faisaient partie de l'association, et Théano, iille du philosophe, nous fournit ime preuve de leur morale sans préjugés. On lui demandait combien de temps une femme, sortant des bras d'un homme, devait attendre avant de se présenter aux autels ; elle répondit : - Tout de suite , si c'est son mari ; jamais , si c'est un étranger. »
Nous pouvons proclamer que l'Italie a vu naître l'école philosophique la plus ancienne et la plus remarquable , puisque Platon et Aristote, les deux flambeaux de la philosophie grecque , dérivent de Pythagore plus réellement que de Socrate. L'école pythagoricienne produisit des sages dans presque toutes les colonies de la Grande-Grèce et de la Sicile; tels furent Philolaiis et Aristéede Crotoue, Hippon de Rhégium, Hipparque de Métaponte, Épicharrae de Cos, auteur de comédies, Timée de Locres, Ocellus deLucanie, Élphante de Syracuse, Archytas de Tarente, Empédocle d'Agrigente.
'< 40-360. Archytas eut une grande part dans l'administration de sa
patrie, et plusieurs fois , à la tête des armées, il lui assura la victoire. Dans son opinion , le meillem' gouvernement est celui qui se compose de monarchie , d'aristocratie et de démocratie ; mais le pouvoir doit appartenir à ceux qui ont plus de génie et de vertu : il veut que les mœurs soient les gardiennes des lois , et que celles-ci punissent non avec des amendes, mais par le déshonneur. Rien n'est plus funeste que la volupté , qui produit les trahisons envers la patrie, les passions effrénées et la ruine des États; dans les dangers, il faut se fier au courage des citoyens, et ne jamais recourir à la force étrangère.
à'i't-m. Le célèbre Empédocle, conduit de l'examen sensible et rationnel de l'être à la contemplation mystique des choses, expose poétiquement sa doctrine. S'abandonnant à l'enthousiasme , il personnifie et divinise tout, et se fonde sur l'hypothèse d'une dégradation de l'univers, occasionnée par un péché originel ; puis le monde fut gouverné par deux principes , l'amitié et la discorde (cftXta, vs'iV.o;), dans lesquels on a voulu retrouver l'attraction et la répulsion de la physique moderne. Sa vie tient du miraculeux : il fait sortir une femme d'une longue léthargie, et l'on dit qu'il l'a ressuscitée ; il fait clore une vallée , et cette mesure arrête les maladies que les vents étésiens occasionnaient dans Agrigente; il assainit les raaremmes qui infestaient Sélinonte, en y introduisant deux courants d'eau. Il fut donc réputé dieu, et lui-même ne cherchait pas à dissiper cette opinion 5 il écrivait : « Amis ,
EMPÉDOCLE, LES ÉLÉATES, MEDECINE PYTHAGOKlClEiN.NE. 169
« qui habitez les hauteurs d'Agi'igente, zélés observateurs de « la justice, salut. Je ne suis pas homme, mais dieu. Lorsque « j'entre dans les cités florissantes, hommes et femmes se proster- « uent devant moi; le peuple suit mes pas; les uns me demandent « des oracles, les autres un remède contre les cruelles niala- « dies » (1). L'étude de l'histoire naturelle lui coûta la vie. Voulant explorer le cratère de l'Etua, il y périt ; mais on a prétendu qu'il s'y était jeté volontairement pour qu'on ne le vit pas mourir. Ceux qui ont voulu eu tirer une leçon morale pour l'orgueil humain, ont ajouté qu'il oublia ses pantoufles sur le bord du cratère, indice qui dévoila sa fin mortelle.
L'école ionique avait fixé son attention sur le côté physique du monde; celle de Pythagore, sur le coté métaphysique. Une autre, entée sur la dernière, et qui tirait son nom d'Élée en Lucanie, s'occupa de la dialectique, c'est-à-dire de l'art de raisonner. Cette école, poussant à l'excès le système des idées, répudia le sens commun et l'expérience , pour déclarer que les choses sont de pures apparences et de vains noms sans objet ; elle absorba la réalité dans l'intelligence, identifiant ainsi le monde et Dieu.
Cette tendance vers le suprasensible, comme si l'on ne devait chei-cher la vérité que dans la sphère rationnelle , conduisait à redresser le mode de la connaissance sensible au moyen des purs concepts de la raison, et, dans la pensée, l'élément spéculatif se séparait nettement de l'élément expérimental. C'est peut-être parce que les Eléates ont pris soin d'établir une distinction entre l'idée et les choses sensibles, en prévenant que toutes les choses dans leur forme archétypique se trouvent dans l'idée, qu'on leur a reproché d'être panthéistes.
Parménide d'Elée précisa leur système , eu soutenant que les 335-4Go. sens peuvent sans doute offrir le phénomène apparent , mais que le vrai et le réel ne sont connus que par l'intelligence. Zenon , d'Elée aussi , creusa plus avant, et démontra que, si les choses 3044bO. apparentes étaient comme la sensation nous les retrace, elles seraient pleines d'absurdités et d'impossibilités. Exagérant la conception fondamentale de cette école, il niait la possibilité du mouvement. En effet, si, pour l'existence des réalités finies, il ne suffit pas qu'on la sente immédiatement, et qu'on lui applique le doute, il devient impossible de la démontrer. C'est donc par
,1) DiocÈNE Laeuci;, liv. mu.
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cette issue qu'entrait le scepticisme, et Gorgias de Léontium , disciple d'Empedocle soutint qu'il n'y a rien de réel, rien qu'on puisse connaître et transmettre par la parole (l).
Ainsi , la philosophie italique s'élevait alors à toute la sublimité de l'idéal , et tombait dans le doute et le sophisme. Mais c'est à Zenon , le premier philosophe qui exprima sa pensée sous forme de dialogues, qu'est dû le mérite d'avoir introduit la dialectique , c'est-à-dire une manière rigoureuse de discuter, de démontrer, de défendre, de réfuter au moyen de règles déterminées.
Pythagore avait aussi rendu de grands services dans d'autres sciences, et particulièrement dans la médecine, qu'il débarrassa de l'intervention divine et fit servir au bien de la société par la législation et la police au moyen de ce qu'on appelle régime pythagoricien. Ou lui attribue d'importantes découvertes physiologiques. Il enseigna que tout être organique dérive d'un germe; il observa que, dans le sommeil, le sang afflue au cœur et à la tête. AIcméon de Crotone, contemporain de Pythagore, donna une théorie du sommeil. C'est encore à lui qu'on doit le premier ouvrage spécial d'anatomie et de physiologie dont l'histoire fasse mention; il cherche à expliquer les phénomènes par l'examen de la structure des parties.
D'autres pythagoriciens exerçaient la médecine dans l'Italie cl la Grèce. Gomme investigateurs libres [periodeutx]^ ils visitaient au lit les malades, que jusqu'alors ou avait l'habitude de se faire apporter dans le temple; affranchis des superstitions, ils cherchaient les causes de la maladie , non dans la colère des dieux, mais dans la nature. Grâce à ces procédés , ils arrachaient la science des mains des disciples d'Esculape, bien que, par leur théorie que les changements doivent s'opérer peu à peu , les pythagoriciens ne bannissent pas les formules magiques et dé-
(I) « Rien n'existe, et quand il existerait quelque chose, il est impossible de le connaître. » Tel était son théorème , qu'il prouvait ainsi : « S'il existe ([uelqiie chose , cette chose est Vétre ou le non être , ou les deux choses ensemble. Le non ètie n'est pas possible, |)arce qu'il ne peut être né, ni n'être pas né , ni être un, ni multiple. Puis , il est impossible que ce qui est , soit l'être et le non être ; car si l'être et le non être étaient dans le même temps , ils seraient une même chose (juanlà l'existence ; or, s'ils étaient une même chose, l'être serait le non être. Mais, comme le non être n'est pas, l'être non plus ne saurait être. l'^t si tous les deux étaient la même chose, ils ne seraient pas deux choses , mais une seule. " Platon lui-même crut devoir réfuter cette argimientation dans ses dialogues; preuve qu'alors elle ne send)lait pas aussi frivole et aussi ridicule que nous la trouvons aujourd'hui.
CHARONDAS, ZALKUC.IS. 171
precatoires. Fou\ons-iioiis aftirmer qu'ils se trompaient lorsque, supposant que la nature affectionne certains nombres et certaines formules périodiques, ils introduisaient la doctrine numérique dans la science de la santé?
On loue rythagore, moins il est vrai pour les sciences qu'il enseigna, que pour avoir formé une école destinée à perfectionner les gouvernements, non pas tant dans le but d'en changer la forme que de préparer des hommes capables de les bien diriger. Mais un certain Cylon, riche, violent et querelleur, ayant demandé en vain l'affiliation, eut recours à l'artiliceordinairedes libérdtres de tous les temps; à l'aide de la calomnie, il excita le peuple, et ces philosophes furent persécutés, leurs institutions abolies. Les ambitieux en profitèrent pour établir des tyrannies partielles dans plusieurs villes, Clinias à Crotone, d'autres ailleurs, bouleversant tout ordre primitif, jusqu'à ce que les Achéens s'entremirent pour rétablir la paix. Alors on adopta les lois de la mère patrie, et dans le temple de Jupiter Homorius fut jurée une fédération à la tête de laquelle, à ce qu'il parait, Crotone fut placée. Cette fédération dura jusqu'à l'année 400 ; mais après, elle se vit enlever son indépendance, par les tyrans de Syracuse d'abord, ensuite par les Romains, et sa décadence fut telle, que Pétrone l'appelait un champ de cadavres rongés et de corbeaux affamés.
Charondas et Zaleucus, les deux illustres législateurs de la Grande-Grèce, furent pythagoriciens; la fable se mêle trop souvent à leur existence, parce que l'histoire ne se soucie pas des bienfaiteurs du genre humain , et préfère immortaliser ses destructeurs.
Charondas naquit à Catane. A l'exemple des anciens législateurs, qui, non-seulement commandaient aux actes, mais voulaient encore asservir la volonté , il donna pour fondement à son code l'existence des dieux (1), la famille et la patrie. Des dieux émane la moralité des actions , que les démons punissent ou récompensent selon leur mérite. Le respect pour les parents s'étendait jusqu'à la terre de leur dernier repos. Celui qui épouse une seconde femme doit être exclu des assemblées, parce qu'il sème la dissension parmi ses propres enfants. L'homme et la femme peuvent rompre le mariage , mais non en contracter un nouveau avec une personne plus jeune (2). Jaloux de conserver les fa-
(1) Même dans les Douze-Tables, le inincipe était Deos castl adeunto ; et Justinien mit en tête de son code De sumina Trinttate et /ide catliolicu.
(2) Celle clause fut introduite postérieurement. Diodore de Sicilt, iiv. \ii.
1 72 ZALEUCUiJ.
milles (selon le génie des anciens législateurs, différent de celui des modernes), Charoudas multiplie les liens entre les parents. Le plus proche parent d'une héritière peut l'épouser; il est tenu de le faire, si elle est orpheline et pauvre , ou bien de la doter. Connaissant les maux de l'ignorance , 11 ordonna que des maitics salariés par le public enseignassent à tous la lecture et l'écriture. 11 défendit de fréquenter les hommes vicieux , et de mettre sur la scène un citoyen, s'il n'était pas adultère ou espion. Le calomniateur était condamné à porter une couronne de tamarisc , et cet opprobre semblait si grand , qu'on en vit plusieurs s'y soustraire par la mort. Celui qui abandonne son poste un jour de bataille restera trois jours sur la place vêtu en femme. Il punissait les juges qui substituaient les commentaires à la précision de la lettre; il admit la peine du talion. Celui qui proposait de changer une loi devait se présenter la corde au cou , pour être étranglé si le vote public lui était contraire.
Pour empêcher la violence de troubler les libres décisions des assemblées , Charondas avait défendu , sous peine de mort , de s'y rendre avec des armes. Un jour qu'il exerçait les soldats, on vint lui dire qu'un tumulte s'était élevé dans l'assemblée; il y accourt l'épée nue , comme il se trouvait ; ses ennemis lui reprochent de violer lui-même ses propres lois : « Au contraire, dit-il, je vais les confirmer, » et il se plongea le fer dans le sein. Aristote vante la précision de ses lois et la noblesse de sa diction (i) , ajoutant qu'il fut le législateur de plusieurs villes de la Sicile.
Charondas était postérieur à Zaleucus de Loeres, qui, lui aussi, tirait la loi de Dieu, dont il prouvait avant tout l'existence par l'ordre admirable de la nature. Il assurait que les dieux n'agréent point les sacrifices et les oblations des méchants, mais voient avec plaisir les œuvres justes et vertueuses. A la loi qui impose unissant toujours la morale qui conseille, il veut que l'on gouverne les esclaves par la terreur, les hommes libres par l'honneur; que les haines entre citoyens ne soient pas implacables; que personne n'abandonne la patrie; que les femmes, à moins d'être entremetteuses, ne sortent pas avec plusieurs servantes et une
(I) Ou pciilciler coiuiuc exemple de ineiveilleubc concision, ceci : /pr, 6i £(/.[Aév£tv TOtî eiprj[j.£'votç, tôv ôà uapxfiaivovta bio/o-i ff, TxoAiTixvi àpà. Voir DiououE, liv. Ml, 11 et suiv. ; Stobki;, Ser m. \L\\ '; AkI.sIoIo , Policf., liv. ir, 9.