‹ Histoire des Italiens (volume 3)Chapitre 87 sur 319 · PYTHAGORE · texte numérisé non relu

PYTHAGORE

mystérieux, mais il la déguise dans les symboles d'une société secrète; il la dépouille de son caractère sacerdotal, mais il la conserve aristocratique ; il répudie les fables vulgaires qui dégradaient la vérité, mais il n'ose pas exposer dans leur simple nudité les sublimes conceptions qu'il avait sur Dieu et sur ses relations avec l'homme et le monde.

Autant qu'il est permis d'en juger d'après ses expressions, tantôt symboliques et tantôt mathématiques, il s'arrêtait à un idéalisme pur, mais accessible au sens commun. Tout bien dérive de l'unité, qui est Dieu, et de l'ordre, de l'harmonie, de la proportion, qui sont l'unité manifestée dans les choses, appliquée au gouvernement de l'univers. Tout mal naît de la dualité, c'est-àdire de la dissonance et de la disproportion, et de la matière, qui est l'ensemble de ces qualités rendues sensibles. L'unité absolue [monade)^ qui produit la limitation de l'imparfait, la dualité et l'indéfini, est le commencement réel et matériel de toutes les choses. Le développement de la création tend précisément à dégager les esprits de la dualité, c'est-à-dire de la matière, ce qui s'obtient en écartant la fausse science du variable pour atteindre à la science vraie de l'être immuable, et en apprenant à ramener la multiplicité des choses à l'unité du principe.

Il soutint l'immortalité de l'âme, et rien ne prouve qu'il la confondit avec le dogme de la métempsv'cose. Il paraît encore qu'il distinguait le sentiment de l'intelligence : celui-là, source des désirs et des passions; celle-ci, émanation de l'àme du monde, modératrice des pensées et des actes. Selon sa doctrine , il serait impossible de rien connaître, s'il ne préexistait pas des êtres intelligibles, simples et immuables; or, comme de pareilles conditions d'unité-éternité ne se réalisent ni par rapport au monde matériel , ni par rapport à l'esprit humain, il faut recourir à Vidée, qui seule rend possible la connaissance.

La morale de Pythagore avait pour fondement la rémunération égale et réciproque , l'équité (api9;xoç laâxK; I'toç) , qui est une harmonie entre les actions humaines et l'univers; l'homme est vertueux lorsque ses actions sont soumises à l'intelligence et d'accord avec elle. Dire la vérité et faire le bien (l) est son précepte capital. Les vertus sont des voies pour arriver à l'amour;

(1) 'A).yi6£Û£tv xal eOepystîÎv. Émf.v, Var\,T fiis/nr'ur. \u. ~ r,ùspysoîo( xai à),r,Qcto(. LoNT.iN, Du Siihlimp.

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profonde vérité , qui distingue les deux parties de la morale, une de pure justice , l'autre de charité active.

Chez les anciens, où la méthode existe à peine, ou l'imagination prévaut, il ne faut pas espérer de tout comprendre et de tout coordonner ; il suffit de saisir le principe général qui anime la doctrine. Tel est dans Pythagore la mathématique , qui dérive de considérations sur les nombres et les figures; qui ramène à des rapports numériques l'harmonie et la beauté des choses; qui embrasse la musique , parce que les accords sont des nombres , et les nombres, des corps formés d'unités. Toute chose est composée de nombres, ou fut créée sur le type numérique. Le monde est un tout harmonieusement disposé , où dix grands corps se meuvent autour d'un centre qui est le soleil ; par l'entremise des étoiles, les hommes ont quelque alliance avec les divinités, entre lesquelles et nous se trouvent les démons, dont la grande puissance se manifeste dans les songes et les divinations.

La nature et le langage étaient pour lui des signes sensibles d'un idéal invisible, qui se révèle à l'àme au moyen de l'ordre physique. Ses disciples faisaient grand usage des symboles ; comme signe de reconnaissance , ils adoptaient, avec le pentagone, le triple triangle, qui en forme cinq autres ; ils disaient. « Ne t'assieds pas sur le boisseau », pour conseiller de ne pas introduire les soucis de la vie animale dans le domaine de l'esprit : « Ne porte pas au doigt les images des dieux, » c'est-à-dire ne divulgue pas la science divine (l).

Pythagore recommandait principalement deux arts : la gymnastique et la musique. Par la gymnastique, nous comprenons l'hygiène, qui est une grande science dans les États, une grande prudence dans les individus. Nous croyons que la musique comprenait toute ' la littérature; aussi Damon (2) disait-il qu'on ne pouvait toucher aux règles de celle-ci sans bouleverser les lois de l'État , ce qu'on pourrait affirmer même encore aujourd'hui.

Cette hauteur de vues distingue par leurs bases mêm»^ j& pliilosophie italique de celle des Ioniens. La première prend pour règle la tradition du genre humain; la seconde, la spéculation individuelle et indépendante. La philosophie italique vit qu'il était nécessaire de déduire les choses d'un seul principe pour constituer l'unité de la science; subordonnant les sens à l'esprit, elle dis-

(1) JAMBLiQtE, Proirept. 31 ; Siidas, «laiis nuGâYopa;. C'est priiici|)alt;mta! dansPhilolaiis de Crolone qu'on recueille la doclriuc pytliagoricieniu-. (3) Voir Pi,\TO!\ , T)e la République, liv. m.

Jtîë LKS PYTHAGORICIENS.

tiugua les sensations correspondant à rorclre variable des idées, qui appartiennent à l'ordre invariable ; la philosophie ionique , au contraire, ne s'appuie que sur l'expérience. Elle emploie la synthèse , commence aux parties pour s'élever au tout par la composition , bien qu'elle s'égare dans cette voie infinie et qu'elle revienne toujours aux parties, unique objet de son attention ; tandis que la philosophie italique suit l'analyse, part du tout , et, par la décomposition , arrive aux parties pour remonter au tout, but de ses investigations. L'école ionique admettait un principe matériel et oubliait le but moral; les pythagoriciens maintenaient le principe incorporel, et, songeant à la moralité, cherchaient les lois et l'harmonie des principes du monde dans une détermmation morale du mal et du bien, dans des formes plus dogmatiques que dialectiques, dans un style clair et d'une simplicité grandiose. Pour les philosophes de l'Italie, Dieu était le point de départ, et la nature, pour les Ioniens; les premiers s'avançaient dans les pures régions de l'esprit; les seconds s'épuisaient en vains efforts pour se dégager de lamatière. Dans l'école de Thaïes, essentiellement investigatrice et sagace, la raison humaine déployait une grande et libre activité; celle de Pythagore, au contraire, jalouse de conserver les doctrines que les Dieux avaient révélées à l'homme , procédait dans l'examen avec moins de hardiesse; aussi, pour les écoliers, la parole du maître tenait lieu de toute raison. AOto; Icpa , le maître Va dit.

Tandis que les sages de la Grèce philosophaient isolement , Pythagore, comprenant la puissance d'une association forte et régulière , fonda une véritable école pour conserver les doctrines positives et traditionnelles. Dans cette école , peu différente des ordres religieux du moyen âge, on arrivait à l'enseignement supérieur par un long noviciat et une grande austérité; nourriture, vêtements^ sommeil, silence, étaient soumis à des règles sévères, afin de dompter les sens, et, par les privations, de fortifier l'àme pour la méditation. Les pythagoriciens mettaient les biens en commun, s'habillaient de blanc, et habitaient ensemble, mais avec la liberté de se retirer quand ils seraient fatigués de ce genre de vie. Ils cultivaient beaucoup la mémoire; fidèles à la parole, peu enclins aux serments, sobres dans les plaisirs vénériens, dont ils s'abstenaient dans l'été, ils devaient se présenter aux sacrifices en habits modestes et avec un esprit chaste.

Ils commençaient la journée par la musique et les chants; puis venaient alternativement les entretiens philosophiques , les

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