DES ITALIENS PRIMITIFS
Cet amour de la patrie , qui semble devenir d'autant plus vif que celle-ci souffre plus de maux immérités , a fait conjecturer que ritalie, dès la plus haute antiquité , fut non-seulement habitée, mais assez civilisée pour fournir des instituteurs politiques à la Grèce, à l'Egypte et même à l'Inde. Il n'y a point de paradoxe auquel il ne soit possible d'imprimer un caractère de probabilité, avec une érudition qui, dans son insuffisance ou sa passion, dissimule les arguments contraires. La nature des terrains et les témoignages historiques répugnent à cette hypothèse (1).
Les terrains de l'Italie péninsulaire, au bas de l'Apennin oriental (nous le voyons encore), étaient occupés par des marais, et agités, au pied de l'Apennin occidental, par des exhalaisons volcaniques; l'Adige, le Pô et leur cent affluents se répandaient sans obstacles dans la partie continentale , et la mer pénétrait bien avant dans les plaines aujourd'hui si fertiles.
Où sont les documents qui assurent à l'Italie une existence très-reculée? L'histoire la plus antique, celle des Hébreux, nous
(1) Le premier écrivain qui à soutenu ces opinions avec un cortège d'arguments spécieux, fut monseigneur Guarnacci, Origini italiche , 1767. Puis, sontvenus Melcliiore Deifico, dans les AntichUà dl Adria Picena. et Mazzoldi, qui s'est appuyé sur l'érudition moderne.
20 INTENTIOxN DE CELLE-CI.
montre l'Egypte, la Phénicie, l'Arabie civilisées vingt siècles avant Jésus-Christ, et ne mentionne pas même l'Italie. Il est vrai qu'elle nous enseigne, comme article de foi, ce que les recherches modernes d'ethnographie , de linguistique et d'archéologie confirment chaque jour, à savoir que la race humaine dérive d'une souche unique et du centre de l'Asie, d'où, par des routes diverses, ellese répandit en trois groupes distincts, mais frères, désignés sous les noms de Sem, Cham et Japhet. Le premier se distingua par le jugement et par l'avantage d'avoir conservé une plus grande (juantité de traditions morales et scientifiques; le second^ remarquable par l'industrie et la culture, se précipita dans une prompte dépravation; le troisième, famille plus grossière et moins corrompue, devait profiter des progrès accomplis par les deux autres.
Une partie de la race japhétique habitait la péninsule indienne et la Perse, tandis qu'une autre, remontant vers le nord , pénétra en Europe par la Scythie. Les langues parlées dans l'Europe, parmi lesquelles figurent la latine et l'italienne, se rapprochent par tant d'affinités de mots et de constructions de la langue parlée dans la haute Asie, qu'on en a fait un seul groupe , appelé indo-germanique , dont il faut chercher les racines parmi les mystérieuses beautés du sanscrit , langue sacrée de l'Inde. Bien plus, les fruits et les grains, les animaux domestiques, ces compagnons utiles et agréables, ne sont pas indigènes de l'Italie, mais ont suivi les migrations poussées de l'Asie, leur berceau , vers notre Occident : nouvelle confirmation du récit biblique.
Il fut un temps où l'on ne voulait chercher les origines des peuples que dans la Genèse. Noé et ses fils avaient dû peupler notre patrie, et tout nom qui avait une ressemblance avec les nôtres suffisait pour établir une généalogie. Ce fut alors que Morigia faisait occuper le Milanais par Tubal, fils de Japhet, trentecinq ans après le déluge , et fonder la ville d'Insubria , appelée ensuite Milan ; que Bernardino Scardeonio remplissait Venise de colonies conduites par les fils de Noé; que Noé lui-même était amené par Merula en Italie (l).
On sourit à ces bouffonneries de moines ainsi qu'à celles des érudits qui, introduisant la passion dans la science, voudraient faire dériver du peuple et de la langue, objets de la prédilection de
(I) Voir Istoria del/e origini délia cilla di Milano, 1529; De anliquitafe Palavii, 1560; De Gallorum Crsulp'innrum rinliquilntr et origine-....
ORIGINES ITALlnUJirf. HOMÈRE. îll
leurs études, les origines italiques. Ainsi, Mazzocclii, Martorelli, Giambullari, Gelli, et ceux qui sont devenus célèbres sous le nom d'Araméens, font remonter ces origines aux Phéniciens ; Bochart, Guido Ferrari etBardetti, aux Celtes. On ne saurait prendre au sérieux les imaginations des poètes , qui ont fait de Troie la source commune (i ).
Le premier peintre des souvenirs antiques, Homère, promenant son symbolique Ulysse pour lui faire voir « les coutumes et les cités de divers peuples , » onze siècles avant Jésus-Christj nomme les Sicules comme les premiers habitants du centre de notre Péninsule ; maisja description qu'il fait de ses côtes dément indirectement l'antique civilisation de l'Italie. Après la chute de Troie , Ulysse, chassé par la colère divine chez les Lotophages du littoral africain , se propose de retourner à Ithaque , sa patrie , ile de la mer Ionienne. S'étant embarqué, il dirige la proue vers Tile des Trois-Pointes [Trinacria], qui reçut son nom des Sicules ; il prend terre près de l'ignivome Etna , où il rencontre des Cyclopes et des Polyphèmes, c'est-à-dire des gens féroces et anthropophages, « qui ne sèment ni ne plantent, n'ont ni lois, ni assemblées, ni navires , mais habitent des antres , exerçant une autorité souveraine sur les femmes et les enfants. » Echappe à leurs mains cruelles, sorti du détroit de Messine, il se dirige vers les ilesÉoIiennes, d'où, poussé par le vent de l'est, il traverse le détroit qui, selon notre hypothèse, devait s'ouvrir entre les golfes Scylacique et Lamétique. Puis , ramené dans le même passage par les dieux irrités, il monte vers Lamo dans le golfe de Gaëte (2j , et, d'une hauteur, explorant le pays, « il n'aperçoit aucune œuvre d'homme ni de bœufs , » mais seulement de la fumée, probablement du Vésuve. Quelques-uns de ses compagnons, qu'il avait envoyés prendre des informations dans les lieux habités ,
(1) A ce cycle appartiennent Dioinède, tondateur de Naples ; Cliry.sns, le Troycn de Parme ; Anténor, de Padoue ; Aqiiiiinus , d'Aqiiilée ; d'autres Troyens, deTrévisc; Troilns, d'Albe en Piémont ; Placentulus, de Plaisance;
Crémone, de Crémone; Vénus et son fds, de Verceil On tait remonter
plus haut Mantoue , fondée par la divine Manto ; Genève , par Genninus, compagnon de Phaétou; Turin , par Pliaéton lui-même , au temps de Moïse.
(2) Matranga i La. Citlà di Lamo, Roma, 1853) soutient que le pays de^ Lestrygons est Terracine plutôt que Formia, c'est-à-dire Mola, où le plaçait Cicéron .
Quelques écrivains cherchent à démontrer qu'Homère était Italien, et que ce n'est pas dans la Grèce propre , mais dans la Grèce italique qu'il recueillit les traditions immortalisées par ses chants. Voir Coco, Platone in llal'io.
i>2 HOMÈUE. LÉGENDE YIKGILIENNE.
y trouvent les Lestrygoiis, géants qui maniient des hommes et lancent d'énormes pierres.
Ayant perdu la plus grande partie de ses compagnons et repris sa course, Ulysse aborde au pays de Circé, qui, probablement, est le mont Circeii , « île entourée de l'immense mer » dont la retraite foima plus tard les marais Pontins au funeste renom. Circé, magicienne qui transforme les hommes eu bêtes, ne peut symboliser que la vie sauvage ; elle conseille à Ulysse de faire voile, par le vent de Borée, vers la région des Cimmériens, ou bien vers Cumes, la Napolitaine, qui devint plus tard si riante, niais qui, alors, était considérée comme le royaume des ombres et des morts ou des Sirènes; ce qui veut dire que, n'étant pas connue, elle offrait un vaste champ à toutes les fantaisies de l'imagination (Ij.
Telle apparaissait l'Italie au roi d'Ithaque qui , dans ses longues pérégrinations à travers les autres pays, y trouve la civilisation établie, et y voit fleurir les arts d'agrément , la science des armes et la pratique de la navigation. Virgile, l'élégant conteur des traditions qui flattaient la vanité latine, fait habiter l'Italie par des peuples sauvages (2), sans propriété stable (3) , qui n'avaient d'autre souvenir que celui d'être sortis de troncs de chênes ( l), lorsque Saturne descendit parmi eux (environ quatorze siècles avant Jésus-Christ); le dieu, réunissant ces peuplades indociles et dispersées dans les montagnes , leur enseigna l'agriculture, la greffe des arbres, l'usage des bœufs, tandis que Sabiuus introduisait la vigne (5). 'An temps où il place l'arrivée d'Enée, le gracieux poëte nous décrit la jeune civilisation des Italiens, divisés en petites bourgades, occupés à rompre
(1) Odyssée, chants ix et x.
(2) « Is genus indocile ac dispersum montibus aili;* « Composuil , legesque dédit. »
(.£«., vuf, ;32i ; Mackob, b, 7.) (3j « Nec siguare «juideni, aut partiri limite campum.
" Fas eral; in médium ((uœrebant
(Georg., I, 12*. )
« Queis iieque nios, neque cultus erat; nec juugere tauros « Aut compoiiere opus noranl , aut parcere parto : •I Sed rami, atque asper victu venatus alebat. " (,£'/(., viii, 316.) (4) /fc/l., VUI, 315.
;5) « Paterque Sabinus ,
« Vitisator, curvam servans sub imagine falcem. « {,£n., VII, 79.)
HOMERE. LÉGENDE VIKCHLIEJNNE. i.i
la glèbe, à chasser, à monter à cheval. Quelques habitants de l'Étrurie travaillaient le fer, venu peut-être de l'île d'Elbe; ils étaient toujoursarmés,etunpetitnombres' adonnaient aux travaux agricoles. Ils se faisaient des casques et des grèves avec des peaux de loup et des écorces de liége, et savaient se servir de la fronde et de l'arc, emploj'ant même des flèches empoisonnées (l). Le roi était chef d'un petit canton, avec la seule autorité de convoquer le peuple aux assemblées et de le conduire à la guerre ; il avait pour marques distiuctives des peaux d'ours, de lion, de panthère (2), et, pour palais, une cabane de chaume. Souvent il joignait au commandement les fonctions et le caractère de prêtre (3). Du dehors s'étalent introduits beaucoup de rites sacrés : de l'Arcadie , les Lupercales; de la Grèce, les Bacchanales. D'autres rites plus sévères, probablement indigènes, s'accomplissaient dans les bois en l'honneur des aïeux défunts ou des héros ; quelques-uns , conservant un fétichisme plus grossier, rendaient un culte aux fleuves, où les coupables se purifiaient, et dans lesquels on plongeait les nouveau-nés (4j ; ils n'étaient pas, non plus, étrangers aux sacrifices humains, cette superstition si horrible et pourtant si répandue.
L'érudition et la fantaisie se sont fatiguées à donner une signification historique à ce langage mythologique, à démêler, au milieu de leur continuelle confusion , le réel de l'imaginaire qui constitue la légende.
Tout ce qu'il est permis d'affirmer, c'est que l'Italie fut peuplée à différentes reprises, par des races qu'une occupation séculaire et la diversité de climat et de coutumes avaient modifiées , bien qu'elles conservassent les ressemblances originaires. Il est donc difficUe de les classer, d'autant plus que la rareté de monuments anciens ne permet pas de les expliquer et de les corriger les uns par les autres. Exposer et appuyer les raisonnements sur des erreurs , c'est fausser nécessairement les conséquences.
Les peuples de la haute antiquité ne songèrent pas a écrire leurs histoires , ou ces histoires ne nous sont point parvenues ; et quand nous les posséderions, pourraient-elles nous en révéler
(1) .£n., vil, 029, 678, 742, 749 ; ix, 596, 0G8; x, lo9.
(2) j£n.,\iii, 178, 369, 460, 552; ix, 304.
(3) « Rex Anius, rex idem liominum, Phœbique sacerdos. »
(4) yEn., VII, 82; MU, 75; i\, 3, 24.