ÉLABORATIONS HISTORIQUES
les origines? Les traditions se sont altérées en passant de bouche eu bouche, par l'ignorance du vulgaire, par l'astuce sacerdotale , par l'orgueil patriotique. Les premiers qui tentèrent de les fixer par l'écriture nesurent pas en faire le triage, ignorèrent beaucoup de monuments , ou n'en comprirent pas la valeur. Des bouleversements physiques , des superpositions de nouveaux peuples, des catastrophes extraordinaires ont changé la face, les mœurs, les croyances et les langues des pays. Les souvenirs effacés ou confus, l'absence de tout historien et de tout logographe , l'ignorance même de la langue du petit nombre d'inscriptions qui nous restent , ont rendu presque impossible l'investigation de la vérité, qui est le premier but de l'histoire.
Les derniers des anciens peuples d'Italie, les Romains , effacèrent avec l'épée les traces de ceux qui les avaient précédés. Dans les pays subjugués , ils recherchèrent , pour les enlever, les œuvres d'une apparente beauté ; quant à ce qui pouvait jeter quelque lumière sur les temps écoulés, ils ne s'en inquiétaient pas. Leurs écrivains, en ne distinguant que par provinces les peuples conquis , non par nations, finissaient par les confondre; méprisant les arls et les langues italiques , ils n'ambitionnèrent que la gloire de vaincre leurs ennemis. Les Grecs furent le peuple de l'antiquité le mieux doué du sentiment du beau ; aussi, nous ont-ils laissé les œuvres les plus remarquables dans l'art du dessin et de la parole. Ce peuple, dans la splendeur de sa lumière^ absorba celle des autres, qui tinrent à honneur de lui devoir leur origine ou leur éducation. Les Romains eux-mêmes, en recherchant leurs origines dans l'histoire et dans la philologie grecques , s'égarèrent dans de vaines conjectures , ne sentant pas le besoin de confronter, de discuter, de dégager la vérité, et se contentant d'un on dit. Si les Italiens mettaient tant de négligence dans cette investigation , comment espérer qu'elle pût être l'objet d'une tendre sollicitude de la part de ces Grecs qui, à tant de titres, s'estimaient si supérieurs à eux? Outre la manie de tout personnifier, de traduire les événements en mythes, de présenter dans un homme ou un fait, les vicissitudes complexes d'un âge et d'un peuple, tout ce que les Grecs racontent des commencements de notre pays aboutit à la glorification de la Grèce; c'est d'elle que sont venues les colonies, et aussi tout art, tout savoir, tout personnage. Ce que raconte des premiers habitants de Rome Denys d'Halicarnasse inspire peu de confiance , bien que cet historien soit venu à Rome lorsque Caton terminait ses écrits sur lesori-
ÉLABOKATltL\S HISTORIQUES. i^)
giiR'S de la \ille, peu de temps après la mort de Cieéron, et pendant que Varrou vivait encore. On s'aperçoit cependant qu'il a copié les annales et les inscriptions de chaque pays , documents tout municipaux , qui n'étaient pas altérés par une combinaison systématique (1).
JXous avons perdu les livres de ce Varron , proclamé le plus grand érudit de Rome; mais les fragments qui nous en restent font craindre qu'il n'eût , lui aussi , trop sacrifié à la fantaisie ou a une érudition de provenance grecque , au lieu de consulter la sienne et celle des indigènes. Nous en présumons autant de Caton, qui lui aussi avait rassemblé sur les origines de chaque ville des mémoires , dont le nombre, selon Élien , s'élevait à 1 197 (2) ; telle est encore notre opinion sur les trente-trois historiens qui avaient traité de la fondation de ces villes. Strabou et Pline, venus plus tard, recueillirent des traditions, mais sans les discuter ni les combiner, comme doit le faire quiconque sent le besoin de la certitude.
L'érudition moderne, demandant à la philologie et à l'ethnographie un fil pour se guider dans un tel labyrinthe, invente des systèmes toujours nouveaux, toujours incomplets, toujours aussi faciles à élever qu'à renverser. On a compilé des livres entiers dans le but unique de rendre compte des opinions diverses, qui, par cela même qu'elles sont conjecturales , ont raison quand elles réfutent , tort quand elles affirment ; et nous, après les avoir examinées toutes, n'étant satisfait d'aucune, nous exposons aussi notre .système comme quelqu'un qui est certain de ne pas contenter les autres, parce qu'il n'est pas persuadé lui-même.
Dans le mouvement de peuples qui précéda l'âge historique, les grandes migrations ne s'effectuèrent que par voie de terre. Les premiers habitants de l'Italie durent arriver par les passages des Alpes; mais, chassés par de nouvelles migrations qui s'établissaient d'abord sur les revers des montagnes , ils transportaient ailleurs leur nom, laissant sur la terre abandonnée, comme trace de leur passage, quelque dénomination particulière au pays. Cependant, dans une péninsule, les premiers venus paraissent
( I ) Les fragments de Denys d'Halicaniasse , découverts dans la bibliotliè<iiie Arnbrosienne, sont précédés d'une dissertation faite par le cardinal Mai, et qni a pour but d'en soutenir le mérite. Petit-Radel lui-mèuic croit Denys d'Halicarnasse bien informé et véridicpie, au moins à l'égard des Pélasgeset des villes italiennes ; pour le reste, il est trop systématicpiemnnt partial en faveur de Rome.
c?) His/oria vorirr, lib. ix, c. 10.