CHAPITRE X
La Sicile, nommée d'aboi-d Trinacrie à cause de sa forme triangulaire, fut le théâtre de grandes commotions naturelles et d'événements mythologiques. Les anciennes traditions lui donnent pour habitants les Lotophages (2), les Lestrygons, les Polyphèmes, c'est-à-dire des peuples non encore civilisés, qui élevaient des troupeaux, vivaient de produits naturels et habitaient dans les vastes grottes de ses montagnes , où plus tard les Cyclopes introduisirent le travail des métaux. Jupiter, qui règne sur le mont Etna , et qui ensevelit sous cette montagne , ou plutôt sous l'île entière, les géants rebelles; le dieu Apollon, devenu berger dans
(I) Voir Bentley, Opusc, p. 340; Heyne, Opttsc. acad., lom. II, p. 273; Sainte-Croix, S^ir la Législation de la Grande-Grèce , dans les Mémoires de l'Académie des Inscriptions, liv. \lii; Richter, De veteribus legum latoribxis; Leipsig, 179t. — Nitzol, De Historia Homeri, nie que Zaleucus soitleplus ancien législateur ; MiUler l'a réfuté dans le Journal de Gœttingue 1831 , pag. 292.
Élicn rapporte une de ses lois : — Si unmalade, sans l'ordre du médecin, boit du vin, quand même il guérirait, qu'il soit condamné à mort. » Pastoret clierclie en vain la raison d'une si folle mesure; mais Élien, comme souvent, se trompe, puis;que Athénée, auquel ii empriuite la citation, dit : F.v Ti; àxpocTov Eirts, (Ar) ■Kùoixilix'ixo:, tarpoù, ÔepaTceîa; svîxa, OdtvoiTO: y,v /j Z,r,\>.{<x. SI quelqu'un buvait du vin sons Vordre du médecin et pour raison de santé, il était puni de mort.
(.1) Mangeurs de lotus; le fruit du iViavinus lotus de Linnée, .sert encore de nourriture aux Africains, qui en font un vin ou hydromel qui dure ppu df jnur^.
17/i COLONIES (JRECQUES , AURI6ENTE , PHALARIS-
rOrtygie , ou l'on rend un cuite à Diane chasseresse ; Saturne , qui de la nymphe Thalie engendre Vénus, laquelle préfère le mont Eryx à son temple de Gnide ; Gérés, qui introduit à Enna la culture du blé; Triptolèrae, qui enseigne à labourer; Aristée, qui montre comment il faut cultiver l'olivier, exprimer l'huile et recueillir le miel dans les ruches; Hercule, qui s'y réfugie avec les troupeaux enlevés à Géryon aux trois corps, tue le géant Eryx, découvre àÉgeste et àHimère des eaux thermales dont il enseigne l'usage , et substitue aux sacrifices humains des rites et de nouvelles fêtes; Mercure et Faunus, qui partent de Sicile pour aller en Egypte; le géant Orion, qui bâtit Pélore, sont des fables qui, quelle qu'en soit la signification, révèlent l'antique civilisation de cette île.
Les populations que l'arrivée de nouveaux envahisseurs chassaient de l'Italie se réfugièrent souvent dans cette ile. Les Sicanes, d'origine ibérique, s'y étaient fixés, lorsque, trois générations avant la guerre de Troie , les Sicules et les Morgètes, chassés parles OEnotriens, envahirent les fertiles vallées orientales, repoussant les Sicanes à l'occident (1). Plus loin, ■ vers la pointe sud-ouest, dans le terrain pierreux que traverse la rivière Mazzara, habitaient les Élymes, race pélagisque venue de l'Epire, dont la capitale Égeste se disait fondée par le Troyen Aceste. Drépane, Entelle, Éryx, où le temple de V^énus était construit à la manière pélasgique , indiquaient une origine iliaque. Ces traditions rappellent des colonies levantines de haute antiquité, auxquelles ne tardèrent pas à se joindre les Cretois , symbolisés dans Dédale , architecte fameux qui avait construit un édifice connu sous le nom de labyrinthe de Crète. Renfermé dans ce même labyrinthe , il trouva le moyen de s'enfuir en s'envolant , dit-on, tt fut accueilli par Tocalus, roi des Sicanes. Minos, roi de Crète, vint le réclamer, et s'empara d'Héracléa-Minoa sur la rivière Alcium ; mais il y trouva la mort. Après les temps fabu-
(I) Diodore attribue cette migration vers l'occident à une éruption de l'Etna. Chose remarquable, Homère ne fait aucune mention de ce volcan, si propre aux fantaisies poétiques. Thucydide rapporte qu'on parlait de trois éruptions survenues au temps de Pythagore, de Hiéron et dans son époque. Deux eurent lieu sous les Denys; Platon, qui les cite, fut invité à en observer les phénomènes. On en compta plusieurs sous la domination romaine, et surtout en OG'l de Rome ; il y en eut deux pendant les guerres civiles, puis, dans les années du Christ, 225,420, 812, 1163, 1285, 1329, 1333, 1408, 1444, 1446, 1447, 153fi, 1603, 1607, IGlO, 1614, 1619, 1034, 1P69, 1682, 168S, 1689, 1702, 1766, 1781, I Si ;1, sans parler des rérentes.
COLONIES liRECQUES, AGRlfiENTE , PHALARIS. 1 7.H
leux, les Phéniciens et les Carthaginois s'établirent sur le littoral, dans le huitième siècle avant notre ère.
L'Athénien Théocle, naufragé sur les côtes orientales de la Sicile, fut surpris des avantages qu'elles offraient , et, de retour dans sa patrie, proposa à ses concitoyens d'y conduire une colonie ; sur leur refus , il s'adressa aux habitants de Chalcis en -56. Eubée, avec lesquels il fonda JNaxos, sur les bords de TOnobata. Bientôt survinrent d'autres colons, qui s'emparèrent des cités phéniciennes ou siciliennes, déjà llorissantes, s'arrogeaut l'honneur de la fondation, et chassant les anciens habitants ; ensuite , ils occupèrent toute la plage orientale et méridionale du cap Pélore au Pachioo et à Lilybée, tandis que les Phéniciens se voyaient réduits à la possession de la pointe occidentale, et principalement de Sélinonte, de Motya, de Panorme.
On désigne encore comme villes chalcidiques Zaucle, Himère, Myles, Cataue, Léontium, Mégare. A la même époque, les Doriens en avaient fondé d'autres, parmi lesquelles Syracuse, qui peupla Acra, Casmène, Camarine, Thapsos, Gela d'où sortit Agrigente (i).
La différence d'origine, et, partant, de constitutions, fut le germe d'inimitiés réciproques qui ruinèrent la récente prospérité. Au début, les colons s'efforcèrent de soumettre les indigènes. Lorsque les ambitieux eurent placé les campagnes sous l'autorité de quelques familles, descendant des premiers colons, ils profitèrent de la situation pour s'ériger en tyrans. Irritant l'éternelle rancune des pauvres contre les riches, procédé ordinaire de tous les démagogues, Panétius de Léontium fut le premier qui réussit à 382. s'emparer du pouvoir. Agrigente elle-même, gouvernée d'abord .^g aristocratiquement à l'exemple de toutes les villes d'origine dorique, tomba sous le joug des tyrans, au nombre desquels figure le CrétoisPhalaris. Les histoires sont pleinesde ses atrocités, exagérées peut-être par le génie démocratique des Grecs pour rendre odieuse la domination des rois. Qui n'a pas entendu parler du taureau de cuivre rougi dans lequel il enfermait ses victimes, et qui servit, pour la première fois, à l'Athénien Pérille, son inventeur? Mais les relations différent trop entre elles, et nous inclinons à n'y voir que l'expression d'une tentative pour introduire l'exécrable coutume, phénicienne ou carthaginoise, de brûler les hommes en l'honneur du dieu Moloch. Menalippe, ayant résolu de tuer Phalaris, se confie
(I) Brinf.t nE Prksle, Recherches ?urles ('tahlissement» des f ;r<'rs on .Sicile : Pari*. 1845.