Histoire des Italiens
Ce fut sous Tibère que les Romains enteudirent pour la première fois le nom des Lombards, « peuple (dit Tacite) dont « le petit nombre fait la noblesse, et qui, entourés de nations n puissantes, garantissent leur indépendance, non par la sou- « mission, mais par les dangers et les batailles. » Le gros de la nation , ou plutôt une bande, habitait au delà de l'Elbe , dans la contrée qui forma depuis la Marche moyenne du Brandebourg. Les Lombards combattirent sous Maroboduus, puis sous Arminius. Ptolémée les trouvait déjà sur les bords du Rhin ; ils traversèrent même le Danube , mais ils furent repoussés.
Des traditions, combattues par la critique moderne, placent dans la Scandinavie la source des peuples nouveaux ; c'est de là , selon les récits nationaux, qu'était sortie la race courageuse et guerrière des Lombards, sous la conduite de la valkyrie Gambara et des chefs Ibor et Ayon. Freya et Odin étaient leurs divinités. Comme tous les adorateurs du dieu guerrier, ils recon-
naissaient, une noblesse d'origine céleste , celle des Adelunges ( l ), noblesse tout à la fois guerrière et sacerdotale; ainsi les conversions chez eux , au lieu d'être personnelles, devenaient une affaire d'État , puisqu'il suffisait que le roi les décrétât.
Agelmond, leur premier chef, passant sur le bord d'un étang danslequel une mère avait jeté sept enfants jumeaux , fruit d'une union exécrable, tendit sa lance; l'un d'eux la saisit, fut ramené à terre et reçut le nom de Lamissus, c'est-à-dire fils du marais. Cet enfant, élevé avec un grand soin , se signala par son courage et surtout par sa victoire sur uhe amazone redoutable ; enlin, à force d'explojts . il parvint au trône.
Sous les successeurs de ce prince, dont la liste, conservée soigneusement, fut placée plus tard en tête de leur code , les Lombards enlevèrent l'ancienne Rugie aux Hérules , et s'établirent
(1) Kônig signifie roi; Adelig , noblesse; All-boin, qui gouverne tout; Rose-mond, bouche couleur de rose; Au-rich, ancien seigneur; Theudlinda, bienfaisante pour le peuple; Ôgil-ulf, secours volontaire; Rot-her, seigneur de la paix; Ar-preth, riclie iY\\onnem;Gund-preth, riche de bienveillance; Cuni-preth, \'\c\\e. décourage; Rad-tvald, prompt et puissant; Hildi-brand, très-ardent; Rat-gis, fort parle conseil; Ahist-huif, prompt ail secours.
Paul Diacre, de Gestis Longobardorum , dit que les exploits d'Alboin étaient célébrés dans les vers, non-seulement des Saxons et des Bavarois, mais de tous ceux qui parlaient la même langue. Voir Origo genlïs nostree Longobar dorum, qui précède l'odit de Rotliaris, Turin, 184G; André de Bergame, Erchempert , Benoît de Saint-André et les continuateurs de Paul Diacre.
Procope, de Bello gothico.
Athanase le Bibliothécaire, de Vith pontificum romanorum.
Grégoire le Grand, É pitres et Dialogues.
.1. Cristius, Origines Longobar dicse.
ScHMiDT, de Longobardis.
Gmllxrh, Mém. historique et critique sur les Lombards. (Mém. de l'Acad. franc., tom. 33,35, 43. )
TuiiCK , Forschungen au/ dem Gebiete der Geschickte. Rostock, 18 55.
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Flecleb, Bas Konigreich der Longobarden in Italien. Leipzig, 1851.
RicHTER, Ueber die Abkunft und Wanderung der Longobarden. Wenne, 1848. Friaul unter Longobardischer HerrschaJtAà. 18'25.
Merket, Die Gesch. des Longobardenrechts. BevVm, 1851.
Berthmann, Paulus Diuconu.s, und die Geschtchlschreibung der Longobarden. Hanovre, 1849.
VI tous les historiens italiens ; puis, renfermant quelques faits nouveaux , Lebrecht et LÉO, Gesch. von Italien, Hambourg, liv. i; Balbo, Storiad'Ttalia, Turin, 1830; et surtout ÏRoy\, Storiu d'italia, 1841.
LES LOMBARDS. é
au sud du Dauube, dans la Pannonie, qui semblait être le champ de halte de toutes les hordes qui se préparaient à envahir l'Italie. Là ils eurent pour voisins les Gépides , qui, à la mort d'Attila, leur vainqueur, avaient occupé, autour du Danube, des terres abandonnées parles Goths quand ils marchèrent contre Bélisaire. Les deux peuples ne tardèrent pas à trouver des occasions de lutte.
Waltharis , le dernier des Adelunges , fut dépossédé par Audoin; mais Ildéchis, qui aspirait à régner sur les Lombards, sollicita le secours des Gépides et tenta de les armer contre les siens. A la même époque, Turisind avait enlevé la couronne des Gépides à Ustrigot, qui s'était réfugié auprès des Lombards, dont il implorait la protection. Audoin et Turisind, reconnaissant qu'il y aurait folie à combattre au dehors une usurpation dont il s'étaient rendus coupables chez eux, tuèrent chacun leur rival respectif, et scellèrent leur alliance par ce crime mutuel .
Mais la paix pouvait-elle durer entre deux peuples également fiers , et qui n'étaient séparés que par la Theiss ? Les hostilités furent donc continuelles, et le souvenir de leurs combats se conserva dans des chants, ou peut-être dans un poëme national duquel Paul Warnefride, diacre du Frioul, tira, deux siècles plus tard, le récit des Gestes des Lombards. Cet ouvrage est plutôt un roman qu'une histoire ; mais , à défaut d'autres monuments , il nous offrira du moins la peinture du caractère de ce peuple.
Selon cet auteur, Audoin fut le père d'Alboio, qui, dans ses luttes contre le Gépide Turisind , tua Turismond, fils de ce roi. 566. Les seigneurs lombards, admirant la valeur du jeune prince , demandent au roi de le faire asseoir à ses côtés au banquet de la victoire ; mais Audoin leur répond : « D'après les règles établies « par nos ancêtres , aucun prince ne se met à table avec son père <r avant d'avoir été armé de la main d'un roi étranger. » Alboln, accompagné de quarante guerriers résolus , passe alors à la cour de Turisind et lui demande l'adoption des armes. Le roi des Gépides l'accueille comme un hôte et lui donne un banquet; mais, lorsqu'ils sont assis à la même table , il fait cette triste réflexion : " La place de mou fils est occupée par celui qui l'a tué. » Cette plainte exaspère les Gépides ; Kunimond, autre fils du roi, échauffé par la colère et le vin , se livre à des sarcasmes mordants , et compare les Lombards, pour l'aspect et la mauvaise odeur, à des cavales. «Mais ces cavales, répond Alboin, savent lancer des
ruades, ainsi que l'atteste la plaine d'Asfeld, où gisent les os de ton frère comme ceux d'un vil animal . »
A ces paroles, qui réveillaient une douleur amère, les glaives sont tirés de part et d'autre, et Turisind a de la peine à faire respecter les droits de l'hospitalité. Enfin il revêt Alboin des armes de Turismond , et le jeune prince , de retour auprès de son père, est admis au festin royal, où il raconte son audace et la loyauté de Turisind.
Kunimond, appelé par le vœu de tous, c'est-à-dire des guerriers, à succéder à son père défunt , résolut de venger les anciens outrages, et déclara !a guerre à Alboin, qui avait remplacé Audoin. Le roi des Lombards, aidé par une horde d'Avares, défît l'ennemi, tua Kunimond et anéantit le royaume des Gépides , 386. dont les survivants se mêlèrent avec les Lombards, ou devinrent les esclaves des Avares.
Alboin avait épousé Clotsuinde, fille de Clotaire , puissant roi des Francs ; c'était une femme très-pieuse, que Nicétius, évêque de Trêves, exhortait à convertir son mari , attaché à l'arianisme. « Il est surprenant, lui écrivait-il, que, tandis que les peuples « le craignent , les rois le vénèrent , les puissances le louent sans « cesse, et l'empereur lui-même lui accorde la prééminence, le « roi ne songe point à son âme ; qu'il ne s'occupe ni du royaume « de Dieu ni de son salut , lorsque sa réputation brille de tout son « éclat (i).»
Les barbares avaient une grande estime pour Alboin qui, enorgueilli de ses premiers exploits, méditait encore une glorieuse expédition.
Les Lombards étaient moins une nation qu'une armée ; éloignés depuis assez longtemps du sol natal , ils changeaient souvent de campements , se mettaient parfois au service d'étrangers , mais leur organisation restait toujours militaire. A l'exemple des autres Germains, lorsqu'une expédition commune était décidée, les différents chefs [gasindes] de la nation se réunissaient au roi avec des compagnons volontaires, pour agir d'accord jusqu'à l'accomplissement de l'entreprise ; mais , du reste , chacun d'eux gardait son indépendance , et cherchait à se procurer des richesses et du pouvoir.
Les Lombards, que Justinien avait appelés eu Italie pour combattre Totila, vantaient sans cesse ce ciel et ces lieux qui ,
(l)DL'CfiF.s\E, App. du fom. i, Rer. Francicannn.
malgré tant de désastres, conservaient encore leur beauté. Alboin, pour raviver ces souvenirs , leur offrait, dans des banquets , les produits les plus délicats et les meilleurs vins de l'Italie. Ce Narsès, qui s'était fait respecter par son courage et chérir par ses libéralités, loin de défendre les contrées latines, invitait l'étranger à les envahir pour le venger de ses outrages. Il n'en fallait pas davantage pour entraîner une horde guerrière, qui, n'ayant pas encore de patrie , devait en trouver une si belle après une facile victoire sur un peuple désarmé.
Pendant la première indiction , l'an 568 de J.-C, le lendemain de Pâques, qui tombait cette année le 1" avril (1), Alboin sortit de la Pannonie, qu'il laissa aux Avares , sous la condition singulière qu'ils la lui restitueraient, s'il était contraint de revenir. A la nouvelle que les Lombards s'apprêtaient à franchir les Alpes, on vit accourir de la Germanie et de la Scythie une foule de nouveaux compagnons, Gépides, Bulgares, Sarmates, Pannoniens, Suèves et Noriciens ; Alboin accueillit surtout avec plaisir vingt raille guerriers saxons, qui vinrent avec leurs femmes et leurs enfants.
Ce fut à la tête de tant de races , diverses par le culte et les mœurs (2), qu'Alboin, avec les défauts et les qualités d'un chef barbare, entreprit son expédition. Arrivé sur les confins de l'Italie, d'une hauteur, qui fut ensuite appelée Montreale ( peutêtre Monte Maggiore ), il montra à ses compagnons la beauté du pays qu'ils allaient conquérir , et il se jeta sur la Vénétie. Aquilée , place frontière de la Péninsule , démantelée par Attila , ne pouvait lui opposer de résistance ; le patriarche Paulin , avec les principaux habitants et le trésor de l'église, se réfugia dans l'île de Grado, émigration dont profita la république des lagunes adriatiques. Après avoir occupé Cividale, Alboin sentit la nécessité de bien protéger les Alpes Juliennes, dont il confia la garde à son propre neveu Gisulf , habile écuyer [marpahis)^ avec le titre de duc de Frioul. Gisulf accepta, mais à la condition qu'on lui permettrait de se faire accompagner des familles [fares ) qu'il choisirait; il emmena donc les hommes les plus robustes de la Lorabardie, avec de bonnes races de chevaux et de buffles , qui faisaient alors leur première apparition en Italien. Alboin, continuant sa marche , rencontra sur la Piave Félix , évêque de
(1) Padi. Diacre, Hv. ii, c. 7.
{?.) Cum uxoribus, natis, omnique suppelleclili... cum omni exercitu, vidgique promiscua imilt'dudme. (Pai'l Diacre, liv. ii, ch. 7, 8.)