IRRUPTION DES SARRASINS. LES EMPEREURS FRANCS
Les dominateurs de l'Italie se déchiraient entre eux dans le moment où, plus que jamais, ils auraient eu besoin de la concorde pour repousser un danger commun. Les irruptions barbares n'étaient pas finies, et l'Italie voyait arriver de nouveaux envahisseurs, non plus du Nord, mais du Midi. Les indigènes, jusqu'alors, avaient pu trouver un asile sur les rivages de la
LES SARRASINS EN ITALIE. i89
Méditerranée ; mais cette voie de salut va leur manquer désormais , car ils sont attaqués du côté de la mer et repoussés dans les terres.
Nous avons déjà dit que la nation arabe, entraînée par Mahomet dans un apostolat guerrier, avait occupé la côte d'Afrique, où elle fonda l'empire de Kaïrwan. Des pirates sarrasins sortaient des ports d'où jadis faisaient voile les flottes puniques ; parcourant la Méditerranée, ils interrompaient le commerce, se jetaient sur les côtes ou remontaient les fleuves, et menaçaient sans cesse les propriétés et les personnes. Charlemagne devina combien ces nouveaux ennemis étaient dangereux ; après les avoir combattus pour leur enlever les Baléares et les autres grandes lies de la Méditerranée, il établit une flotte dans ces eaux ; mais, avant de mourir, il put apprendre que les Sarrasins avaient sacsagé Nice et Centumcelle. Bientôt ils se jetèrent sur la Sardaigne, dont ils massacrèrent la garnison, enlevèrent le corps de saint Augustin , et s'établirent sur divers points de l'île. Une partie de la population fut emmenée en Afrique, où elle fonda la colonie de Sardania dans les environs de Kaïrwan ; le reste des habitants se réfugia dans les montagnes, et l'on vit disparaître les villes, les routeset les aqueducs dont la Sardaigne s'était enrichie sous la domination romaine.
Cagliari implora les secours de Louis le Débonnaire contre cette race d'Agar (1); mais ce roi ne pouvait lui offrir que sa pitié. Les papes, au contraire, firent une guerre continuelle aux Sarrasins de Sardaigne; le comte de Gènes recouvra la Corse, dont Boniface , marquis de Toscane, fut nommé gouverneur. Ce Boniface, ayant débarqué avec son frère Bernard entre Utique et Carthage, leur livra sur le rivage cinq combats dans lesquels il fut vainqueur (2); mais son courage ne fut point secondé, et d'ailleurs les Arabes ne se laissaient pas abattre par les défaites. Maîtres des grandes îles et du détroit de Gibraltar, ils dominèrent dans le bassin occidental de la Méditerranée , comme ils le faisaient déjà dans le bassin oriental ; puis, comme leur civilisation ne pouvait s'établir que sur les ruines des autres, ils aspiraient à la conquête de l'Italie, centre de la religion et des lumières de la chrétienté. Déjà possesseurs de l'Espagne, qui aurait pu alors les empêcher d'affronter avec avantage le monde germani-
(1) ÉciNHARD, ad. ann. 815 f< s'îO.
(2) AsTRONOMUs, de VUa Ludovic}, c. 49!.
que et de soumettre l'Europe, comme ils avaient soumis l'Asie et l'Afrique ?
La Provence se trouvait surtout exposée à leurs incursions ; après avoir égorgé les habitants de Fraxinet, et s'être fortifiés dans ce poste inaccessible , ils entretinrent la discorde parmi les habitants du voisinage, réduisirent en désert la contrée placée derrière eux , et dominèrent militairement le pays. Ils franchirent ensuite les Alpes maritimes, et, mettant le feu à Aqui et à d'autres villes, ils semèrent l'épouvante en Italie ; puis, du monastère de Saint-Maurice, où ils s'étaient fortifiés, ils se jetèrent, durant un demi-siècle, sur la Bourgogne, sur l'Italie et jusque sur la Souabe, interrompant le commerce, exterminant les caravanes qui se rendaient en pèlerinage au seuil sacré des Apôtres.
Les Ligures se réfugiaient dans la montagne, dont les communes conservent encore juridiction sur les paroisses maritimes; ils y transportaient les reliques des saints et parfois les cendres de leurs parents. A Gênes même, les citoyens se groupaient autour du vieux château.
Plus tard les Sarrasins, conduits par Safian-ben-Kasim vinrent attaquer Gènes, qui se composait de trois parties : Castello in- ^^'- Alto; la cité, entourée de remparts ; Borgo di Piè, où l'on déposait les prises maritimes. Les Sarrasins, malgré une résistance vigoureuse, pénétrèrent dans la ville, qu'ils saccagèrent d'une manière horrible (l), et partirent avant que les Ligures recommençassent la lutte. Bientôt ils reparurent ; ils s'en retournaient chargés de butin, lorsque survint la flotte vénitienne, qui leur reprit les dépouilles avec les personnes, et leur fit des prisonniers en grand nombre. Depuis cette époque, on veilla plus attentivement, et des feux allumés sur les hauteurs prévenaient de l'apparition d'un navire suspect ; il fut niême ordonné que toute galère qui sortirait du port devrait être armée en guerre.
La fertile Sicile n'était jamais tombée sous la domination des Lombards, toujours impuissants sur la mer. Les empereurs grecs tenaient beaucoup à cette ile, qui, outre le blé qu'elle leur fournissait, était comme une sentinelle avancée pour les domaines
(1) Luupp.AND, IV, 2. Le butin fut réparti ainsi : pour ciiaqiie famille qui avait perdu un de ses membres dans la guerre, cent crus, qui faisaient deux cent cinquante francs ; pour les veuves , cintiuante ; pour chaque mort ne laissant pas de famille, on donna cent crus à distribuer aux pauvres de son quartier, qu'ils fusseiitchrétieus ou sarrasins. On fit quatre parts du reste, une pour l'amiral , une pour l't^mir de Sicile , doux pour le calife.
qui leur restaient en Calabre ; mais , tandis qu'ils ne savaient ni la défendre ni aider à sa prospérité, ils prétendaient la soumettre à des contributions égales à celles que l'Italie entière leur avait payées autrefois. iNous avons vu comment l'empereur Constant II l'avait traitée. L'Église romaine retirait des vastes domaines qu'elle y possédait une grande quantité de produits , sans la dédommager par le moindre envoi ; mais, quand la guerre des images éclata , ces biens firent retour au fisc impérial , et la Sicile fut soumise à la juridiction ecclésiastique du patriarche de Constantinople.
Dans l'ordre civil, elle était gouvernée par un patrice; mais, comme la mer était sillonnée par des navires francs et sarrasins, la dépendance des patrices diminuait chaque jour , et leur sujétion ne se manifestait que par le paiement du tribut. Elpidius, l'un d'eux, osa lever la tète contre Irène ; mais, dans l'impossibilité de résister seul, il eut recours aux Sarrasins qui firent plusieurs descentes dans l'île, sans toutefois y prendre racine.
Euphémius, tribun, c'est-à-dire gouverneur de la Sicile, au nom de Michel le Bègue, s'éprit d'une religieuse et l'enleva ; l'empereur, bien qu'il se fût rendu coupable du même sacrilège, ordonna de lui infliger un châtiment sévère. Euphémius recourut sr. àZaidat-Allah-ben-Ibrahim, roi agiabite du Kairwan, auquel il promit foi de vassal et un tribut s'il l'aidait à conquérir l'île et le titre d'empereur. Le prince musulman lui confia cent navires et dix mille combatants sous la conduite de l'émir Aba-al-CaImo, qui, ayant débarqué en Sicile, y bâtit une ville de son nom (.4/c«w^o), près des ruines de Sélinonte. Euphémius, proclamé roi de l'île, espérait être favorisé par les mécontents, qui étaient en grand nombre; mais, près des murs de Syracuse, deux frères de la femme qu'il avait outragée lui donnèrent la mort.
Les Siciliens, reprenant alors courage pour se délivrer des ennemis de leur patrie et de leur foi, les expulsent après les avoir battus; mais les Sarrasins reviennent bientôt avec un secours d'Afrique et un autre composé de proscrits d'Espagne, et restent maîtres de la partie occidentale de l'île. Palerme, ville très-célèbre et très-peuplée^ perdit, dans un siège terrible, soixante- g3, sept mille habitants sur soixante-dix raille; mais, repeuplée par les fugitifs d'Espagne , elle devint la résidence des émirs envoyés par les princes de Tunis pour compléter la conquête et gouverner le pays. Mahomet, fils d'Abd-AUah, Agiabite, premier érair, tua neuf raille Romains à la bataille d'Enna {Castro-Gio- ^^^-
vanni) ; c'est dans le château de cette ville, pris par son successeur Al-Abbas, que fut ouverte la première mosquée. Depuis ce moment, les Sarrasins firent continuellement la guerre aux Italiens , dont la résistance peut être comparée à celle des Espagnols. Vingt ans plus tard, le patrice Théodote tomba sur les remparts de Messine. Syracuse rappela, par une i-ésistance héroïque qui dura dix mois , les temps où elle brisait la puissance d'Athènes ; mais la lâcheté du navarque Adrien rendit inutiles tant d'efforts. Les chefs des assiégés périrent massacrés ; le peuple fut transporté en Afrique , et la ville réduite en ruines avec ses temples magnifiques (l). Les gouverneurs grecs se retirèrent sur le continent de l'Italie, où ils transportèrent le nom de Sicile ; telle fut l'origine des Deux-Siciles.
Les Arabes sortaient souvent de Palerme ou de leurs autres forteresses pour ravager les campagnes , détruire les moissons, emmener les naturels en esclavage. Lorsqu'une ville se rendait , ils lui proposaient, selon les prescriptions du Koran, d'embrasser la foi de Mahomet ou de payer tribut au vainqueur. On dit que, sati>faits de ce tribut, ils permettaient aux villes qui avaient fait leur soumission de conserver leurs anciennes institutions, et que, pour établir des lois nouvelles, ils consultaient les êvêques ; quoi qu'il en soit , il est certain que les stratèges ou ducs conservèrent la juridiction criminelle jusqu'au temps des princes de la maison de Souabe. Un émir gouvernait l'ile entière ; chaque ville ou district était administré par un alcade placé sous sa dépendance,
(1) Voir Amari, Framm. di testi arabiù&ns, VArch. storico.
ÏHEODOSii MoNACHi Ep. rfc Excidio Syracusanorum , Rer. it. Script., tome II, p. 1, p. 262.
Histoire de l'Afrique arabe sous la dynastie des lAglabites ; Paris, 1841 ; ouvrage de Jousef ebn-Kalidun, qui vécut à Turin de 1332 à 1400, et que de Hammer a appelé le Montesquieu arabe; il a été traduit par Noël des Vergers. On y voit la lutte des Berbères contre les Agiabites, et, comme épisode , la domination de ceux-ci en Sicile.
Camillo MxRTORANA, Notizis storiche de'' Saracini siciliani ; Palerme,
T. G. Wenrich, Rerum ab Arabibus in Italia insuUsqiie adjacentibus, Siciliu maxime, Sardinia atque Corsica, gestarum commentarii; Leipzig, t845.
Fr. Testa, Diss. de or tu et progressu juris siculi.
Alfonsio Airoldi, Cad. diplom. délia Sîcilia sotto il governo degli Arabi, tome i, p. 384.
On rencontre, dans la Bibliotheca arabo-sicula d'Aniari, environ 150 musidman'^de Sicile, savants, leltirs, poètes.
et les cadis rendaient la justice : despotisme fractionné et, par suite , plus oppressif.
Il serait important de retrouver les institutions données à ce royaume ; aussi accueillit-on avec avidité celles que publia l'abbé Vella, comme faites, en l'an 216 de l'hégire, avec le concours des hommes les plus éclairés parmi les vaincus. Caneiani les inséra dans son Recueil des lois des barbares ; mais on reconnut ensuite que ce document était supposé. Réduit dès lors à des renseignements fort rares, nous dirons que l'ile, qui, depuis les Carthaginois, avait formé deux provinces, celle de Palerme et celle de Syracuse, fut alors divisée en trois vallées, dont chacune contenait plusieurs districts.
Les revenus de l'État consistaient dans la getia, tribut imposé aux possesseurs de terres, qui remplaçait celui dont les Romains avaient frappé les animaux destinés aux travaux agricoles. Les terres enlevées aux Grecs , au lieu d'être réservées comme domaine public, furent partagées entre les meilleurs soldats; mais les invalides , les gouverneurs et les trois capitaines des provinces reçurent la plus grande part. Ces possessions, à la différence des fiefs, pouvaient être aliénées moyennant certaines formalités et le consentement du seigneur principal.
Les propriétés, les successions, et en général l'état civil, furent réglés de telle sorte que les Normands trouvèrent peu à y changer. La servitude des colons, à la romaine, disparut avec les anciens maîtres du sol, et le travail de bras libres effaça les traces de la fainéantise grecque. Beaucoup de terrains furent défrichés, et l'on introduisit dans les autres le coton, le mûrier, le papyrus, la canne à sucre (l), le frêne qui produit la manne, le pistachier. De somptueux édifices s'élevèrent, enrichis de marbres et de mosaïques ; aujourd'hui encore, la tradition indique les vastes jardins de l'émir, avec leurs viviers de marbre ( mar morto ). Le Lilybée, qu'ils appelèrent Marsala, c'est-à-dire port de Dieu, attestait qu'ils
(1) ALBERT13S Aquensis, liv. 5, p. 37. La canne à sucre prospérait en Sicile; en 1419, l'université de Palerme affectait des eaux à sa culture; en 1449 , Pierre Spéciale eiî plantait dans les environs de Ficarazzi ; en 1550 , un voyageur décritcomme en pleine activité les fabriques de sucre. On en trouvait principalement à Carini, Trabia, Buonformello, Roccella, Pietra di Roma, Malvicini, Olivieri, Casalnovo , Schisô , Casalbiano , Verdura, Sabnci, Medica. Frédéric 11 obligea les Juifs venus de Garbo à cultiver, près de Palerme, l'indigo et d'autres plantes exotiques. Un grand nombre de lieux dans l'île ont une étymologie arabe.
19i LES SARRASINS EN SICILE.
ne se séparaient point de leurs frères de Babylonie et d'Espagne. C'est ainsi que les Aglabites, puis les Obéïdites, profitaient de la paix dont l'île jouit longtemps, et que ni les empereurs d'Orieot ni les seigneurs d'Italie n'étaient en mesure de troubler. Mais les Arabes avaient beau l'enrichir des produits de TAsie et de l'Afrique, élever les eaux par des conduits souterrains {giarre) pour en fournir aux maisons et récréer les jardins , la Sicile, se rappelant qu'elle était chrétienne et italienne, ne pouvait se résigner à une domination qui offensait l'orgueil national et l'honneur domestique. Les Sarrasins étaient donc obligés de construire pour leur sûreté de nombreuses fortifications , désignées encore aujourd'hui sous le nom de cala ou calata. Les monuments de l'ancienne grandeur nationale furent transformés en citadelles; des temples de Sélinonte et du théâtre de ïaormine les Arabes harcelaient les patriotes siciliens, ou s'élançaient pour enlever des femmes et des enfants destinés au service ou à la garde des sérails.
Enorgueillis par la domination et la prise de Syracuse, les émirs refusèrent obéissance aux princes aglabites d'Afrique,
908. qui furent alors obligés de venir les soumettre. Ibrahim, roi de Kairwan, ayant débarqué en Sicile avec une armée de Maures, prit Taormine, défendue en vain par d'étroits défilés, par des hauteurs escarpées et par le fort que les anciens rois avaient élevé au-dessus de la ville; il lit construire le bourg et la citadelle de Mola. Ibrahim menaça aussi la Calabre, mais il mourut à Cosenza ; après sa mort, la discorde se mit entre les nouveaux envahisseurs et les anciens : car les fils des premiers conquérants ne se trouvaient pas liés envers les rois fatimites, qui avaient usurpé le trône des Aglabites. De là une guerre, durant laquelle les chrétiens firent, de temps à autre, de généreuses tentatives pour secouer le joug des infidèles. Palerme fut occupée par Abousail Aldaïph, venu d'Afrique; mais les Siciliens, ayant fait alliance avec Ali Vava Assahr, l'assiégèrent pendant six
y,7^ mois. Les Girgentins soulevés se soutinrent quatre ans, et furent à la veille de prendre Palerme ; mais, vaincus à la fin, ils
927. baignèrent de leur sang les débris de leur ancienne magnificence.
L'émir alors, pour réprimer des insurrections sans cesse renaissantes, fit abattre plusieurs forteresses, et transporta en Alrique comme esclaves un grand nombre d'habitants. Al- Mansor, troisième calife fatimite d'Afrique, assigna la Sicile
non plm à un gouverneur temporaire, mais à un émir. Assan , fils d'Ali, chargé de ce commandement, la soumit par les armes et la gouverna avec sagesse, sinon avec clémence; car, ayant découvert une conspiration, il fit décapiter tous ceux qui furent soupçonnés d'y avoir participé. Quatre ans après, le Maure Saclab vint d'Afrique avec des chameaux et des troupes auxquelles Assan unit les siennes, et tous les deux étendirent les conquêtes des Arabes. Les Grecs firent une tentative pour reprendre Tile, où ils envoyèrent des soldats mercenaires, danois, russes, waranges. L'amiral Basile prit Termini, battit Assan et tua un grand nombre de Sarrasins dans la vallée de Mazzara; mais la bataille de Rometta coûta la vie à dix mille chré- 958tiens.
Les Arabes, voulant punir les indigènes des sentiments favorables qu'ils avaient montrés envers leurs libérateurs, déportèrent en Afrique trente des personnages les plus éminents et firent circoncire quinze mille enfants avec le fils de leur émir. L'empereur Nicéphore Phocas tenta aussi de recouvrer l'ile , et Manuel, ges. son cousin, prit Syracuse, Hiraère, Taormine, Lentini. Les eunerais se réfugièrent dans les montagnes , et, lorsque Manuel osa les poursuivre au milieu de leur retraite, défendue par des gorges étroites, ils le battirent, le prirent et le ttièrent; l'émir aussitôt rentra dans toutes les villes conquises, et rasa jusqu'aux fondements la généreuse Taormine. Ces désastres n'empêchèrent point les Siciliens de tenir tête aux étrangers, dont ils tuèrent même l'émir dans une bataille : les luttes des Sarrasins entre eux, et l'indécision des Grecs, leurs alliés ou leurs adversaires selon les circonstances, prolongèrent les misères de l'ile, désespérant de repousser un ennemi qui, comme Antée, tirait toujours de nouvelles forces de la Libye, sa mère.
Les Sarrasins avaient passé de la Sicile en Calabre, et quelques bandes des Arabes d'Espagne occupèrent Tarente ; ceux d'Afrique prirent Bari, et pénétrèrent dans la Fouille, dévastant et massacrant. Radelgise essaya vainement de les expulser de Bari; prenant alors la funeste résolution de les employer dans ses guerres contre Siconolfe, duc de Salerne, il les paya avec les trésors de l'église de Bénévent. Siconolfe, bien que vainqueur ^'s. dans les premiers combats, ne put lui résister qu'en l'imitant, et, dépouillant la cathédrale de Salerne, il prit à sa solde le Sarrasin Aboulafar, commandant de Tarente, avec le concmirs duquel il triompha de son adversaire. Au moment où les deux vain-
queurs montaient dans le palais de Salerne , le Lombard , par un étrange badinage, prit le Sarrasin dans ses bras, et, l'ayant porté jusqu'à la dernière marche de l'escalier, il l'embrassa. Aboulafar lui reprocha cette indigne familiarité, rompit ses engagements, revint à Tareute et offrit ses services à Radelgise, avec lequel il battit les Salernitains. Leur duc appela des Sarrasins d'Espagne et de Candie , et, fort de leur concours, il vainquit les Bénéventius aux Fourches Caudines; mais Radelgise survint^ le mit en déroute, lui enleva toutes ses villes et forma le siège de Bénévent.
Siconolfe eut recours à Gui, duc de Spolète, qui se rendit à ses instances ; mais, sous prétexte de réconcilier les deux adversaires, il leur soutirait tout l'argent qu'il pouvait.
Siconolfe, pour conserver son duché, fit hommage au roi Louis II, dont il acheta l'investiture cent mille écus d'or. Ce duc trouvait de l'argent en pillant Mont-Cassin , dont il emporta calices, patènes, croix, vases, avec cent trente livres d'or ; une seconde fois, il enleva trois cent soixante-cinq livres d'argent et seize cent mille sous d'or ; une troisième , des vases d'argent du poids de cinq cents livres, et ainsi de suite, promettant toujours de restituer. La paix ne fut conclue qu'en 848 par les soins du roi LouiSj qui divisa le -duché selon la politique habituelle des Francs.
Landolfe, prince de Capoue, qui mourut en 842, partagea ses domaines entre ses trois fils : Laudou eut Capoue ; Pandou , Sora, et Londonolfe, Tiano. Avant sa mort, il leur recommanda de ne jamais permettre que Bénévent fût uni à Salerne. Le duché de Spolète était lui-même séparé de la partie transapennine, c'està-dire du duché de Camerino; c'est ainsi que tout restait faible, parce que tout se fractionnait à l'infini.
Les musulmans profitaient de cet état de choses, et, mêlant leur sang à celui des chrétiens dans des luttes fratricides, ils espéraient dominer la belle Italie. Outre Bari, leur asile principal, quelques-uns s'étaient établis dans l'île de Ponza ; mais Sergius, consul de Naples, ayant réuni les vassaux de Gaëte, de Sorrente et d'Amalfi, les en chassa. L'émir revint, prit le château de Misène, débarqua à Centumcelle et marcha sur Rome. Ignorant l'ancienne gloire de cette métropole du monde, ennemi de sa grandeur nouvelle, il incendia les faubourgs et profana l'église des saints Apôtres. Comme le siège pontifical était alors vacant, 8^7, Léon IV fut élu tumultueusement. Lorsque les princes fuyaient, ou
payaient les barbares, prêtre héros, il se mit à la tête des troupes et des citoyens ranimés par son noble courage, et repoussa les Sarrasins jusqu'à la mer. A la nouvelle que Rome était menacée d'une nouvelle attaque, Césaire, fils du consul Sergius, accourut avec des citoyens de Naples, d'Amalfi et de Gaëte pour défendre la ville; le pape les accueillit à bras ouverts et les bénit. Une tempête maltraita la flotte des barbares, etd'autres furent tués ou faits prisonniers.
Léon entoura d'une double muraille la basilique de Saint- Pierre et le quartier du Vatican , séjour de tous les étrangers établis à Rome, et qui, depuis, fut appelé Cité-Léonine; pour accomplir ces travaux, il fit venir des terres du domaine public et des monastères tous les hommes qui devaient des corvées. Les remparts furent terminés au bout de quatre ans; le pape, qui les avait défendus avec l'épée, en fit la dédicace le jour de Saint- Pierre et de Saint-Paul, avec le concours d'un grand nombre d'évêques et du clergé. Couverts de cendres et les pieds nus, ces prêtres firent le tour des murailles, implorant ce Dieu « sans la vigilance duquel ceux qui gardent les villes se lèvent eu vain avant le jour > (1).
Centumcelle était restée quarante ans démantelée et dépeuplée à cause des incursions des envahisseurs. Léon accueillit ses
(I) Romanus, Francus, Bardusque viator et omnis
Hoc qui intendit opus cantica digna canal. Quod bonus antistes quartus Léo rite novavit
Pro patriae ac plebis ecce salute suœ.
Principe cum suœmo gaudens Hlotharius héros
Perfecit, cujus emicat altus honor.
Quod veneranda lides nimio deduxit amore Hoc Deus oranipotens praeferat arce poli. ;
Civitas hsec a condiloris sui nomine Civitas Leonina vocatur.
Jean VIII entoura aussi d'une muraille Saint-Paul :
Hic murus salvator adest, invictaque porta
Quœ reprobos arcet, suscipiatque pios.
Hanc proceres intrate senes, juvenesque togati,
Plebsque sacrata Dei limina sancta pelens. Quam prœsul Domini patravit rite Johannes,
Qui nitidis fulsit nioribus ac meritis.
Praesulis ocldvi île nomine facfa Joliannis
Ecce Johannipolis urbs veneranda cluit.
Angélus hanc Domini Paulo cum principe sanclus
Custodiat portam semper ab hosfe nequam. Insignera niraium muro quam construit amplo
Sedis aposlolicœ papa Johannes ovans, Ut sibi post obitum cœlestis janua regoi
Pandatur, Christo sat miserante Deo.