RODOLPHE. HUGUES
Bérenger, traîné dans la boue tant qu'il vécut, comme il arrive à tous les auteurs malheureux de tentatives nationales , fut loué outre mesure après sa mort comme valeureux , clément et pieux ; on alla même jusqu'à le vénérer comme un saint, et, pendant longtemps, on montra une pierre tachée de son sang, dont rien ne pouvait effacer les traces (l).
Après la mort de son rival et la retraite des Hongrois, Rodolphe put régner, mais non pas sans inquiétudes; car il eut à lutter contre trois veuves , qui alors bouleversaient l'Italie par leurs intrigues et par leurs charmes : Berthe, veuve d'Adalbert le Riche ; sa fille Hermengarde, marquise d'ivrée, et sa bru Morozia, veuve d'Albéric, marquis deCamerino. Le choix de ces femmes, d'accord avec celui de Gui de Toscane et de Lambert, frères d'Hermengarde, se porta sur Hugues, duc de Provence, leur frère utérin, qui vainquit Rodolphe par la ruse plus que par la force. Rodolphe se retira dans la Bourgogne, s'unit de nouveau avec son gendre Burckhard, et rentra dans l'Italie à la tète d'une grosse armée. Burckhard, s'étant chargé d'explorer les forces des ennemis, vint à Milan comme ambassadeur. Arrivé aux colonnes de Saint-Laurent, qui se trouvait encore hors de la ville, il dit à ses compagnons : « Ce lieu parait fait tout exprès pour y bâtir une forteresse qui tienne en bride, non-seulement les Milanais , mais tous les princes d'Italie. » Et il ajouta : « Je perds mou nom si je ne réduis pas les Italiens à se contenter d'un seul éperon et à ne monter que des bètes de somme. » Il tint ces propos en allemand, mais ils furent compris des Italiens, qui les rapportèrent à l'archevêque Lambert. Ce prélat dissimula, prodigua même les caresses au faux ambassadeur, et lui permit de courre le cerf dans son parc , faveur qu'il n'accordait à personne ; mais, dans l'intervalle, il faisait prévenir les Italiens. Burckhard, à son retour, fut surpris dans une embuscade à Novare, et périt eu fuyant sous les coups des ducs de Toscane ; l'asile que ses compagnons avaient cherché dans l'église de Saint-Gaudence ne put les sauver de la mort, et Rodolphe repassa les Alpes.
Hugues, qui, très-habile dans l'art de l'intrigue, avait déjà gagné
(l) Les dons considérables qu'il fit à la basilique de Monza autorisent à croire qu'il y fut couronné. Voy. Frisi. Nous sommes placés entre les diatribes de Luitprand, son ennemi personnel, et les éloges exagérés de sou panégyriste. Luitprand Tut le secrétaire de Bérenger II; son récit va jusquà 948, et ne vaut guère mieux que nos gazettes modernes : mais que faire, s'il est presque le seul que nous puissions consulter?
un grand nombre de seigneurs italiens, vint alors en promettant un âge d'or. Débarqué à Pise, il reçut un accueil magnifique, fut élu roi à Pavie, couronné à Milan, et régna avec plus de vigueur que ne l'auraient désiré les seigneurs italiens ; car il se proposait de rétablir l'unité par le seul moyen qui semble possible après de graves désordres, c'est-à-dire par la tyrannie.
L'intrigante et voluptueuse Marozia, épouse de Guide Toscane, s'était formé dans Rome un parti influent ; refusant toute obéissance au pape, elle avait occupé le château Saint- Ange, et disposait à sou gré de la ville et de la papauté. Une poignée de sicaires , conduits par elle et son mari, pénétrèrent dans le palais de Latran, égorgèrent Pierre, frère de Jean X, et ce pape fut jeté dans une prison où il mourut de douleur, sinon étranglé.
Gui mourut quelque temps après , et son frère Lambert lui succéda dans le duché de Toscane. Hugues, dans la crainte qu'il ne lui fût opposé comme un rival par les Italiens, fit répandre le bruit que ce Lambert, Gui et Hermengarde étaient des enfants supposés. Lambert, humilié de cette grossière invention, proposa de la démentir par le duel. Hugues fut vaincu dans la personne de Téduin , son champion ; mais il ne cessa point ses iutrigues, tant il avait à cœur d'enlever à Lambert son duché et sa riche épouse. En effet, peu de temps après, Lambert fut pris et aveuglé ; Boson, cousin germain de Hugues , reçut ses vastes possessions, et dès lors disparut la race des Bonifaces et des Adalberts. Hugues épouse Marozia, et domine dans Rome , où il traite les grands avec fierté.
Albéric, fils de Marozia, mais d'un premier lit, offrait un jour à Hugues l'eau pour laver les mains ; comme il s'en acquittait de mauvaise grâce, le roi le frappa au visage. Albéric, indigné, s'allie à la noblesse , attaque son beau-père et le met en fuite. Hugues revient deux fois avec une armée pour se venger et reprendre Rome, mais il ne peut qu'en dévaster les environs; enfin il accorde la paix à son rival et la main d'une de ses filles. Albéric, néanmoins, ne lui permit jamais de rentrer dans la ville, où il accueillait, au contraire, tous les seigneurs qui fuyaient sa tyrannie. Pendant vingt-trois ans, il se maintint à la tête de Rome , avec les titres de consul , de sénateur, de tribun, flattant ainsi les descendants des anciens Romains, qui voyaient un magistrat républicain dans le démagogue arrogant, dont les usurpations s'étendaient jusqu'aux actes pontificaux de son frère Jean XI.
Hugues, dont la conduite à l'intérieur était odieuse , et la politique perfide au dehors , insultait les grands, dont plusieurs furent ses victimes, et plaçait des évêques allemands à Vérone et à Milan. Envieux de la Toscane ou plutôt des richesses que Boson et Villa, sa femme, avaient enlevées aux seigneurs de la contrée, il les expulsa sous le prétexte ordinaire de conjuration, et donna ce marquisat à Hubert, son fils naturel. Il conçut aussi de l'om- ^'^^' brage contre Bérenger, marquis d'ivrée etcomte de Milan, deSpolete et de Gamerino, neveu de l'empereur Bérenger. Le premier, attaqué à force ouverte, fut tué ; il attira le second à sa cour, et il avait donné l'ordre de lui arracher les yeux, lorsque Bérenger, averti par le jeune roi Lothaire, s'enfuit auprès d'Othon.
Hugues soulevait encore l'indignation par ses crapuleuses débauches ; il corrompait les femmes des principales familles, et prodiguait à ses concubines et à ses nombreux bâtards les églises, les monastères, les prélatures. 11 fit rompre, comme illégal , son mariage avec Marozia, lorsqu'il jugea plus utile d'épouser Berthe de Souabe, veuve de Rodolphe et mère du roi de Bourgogne.
Tous ces excès augmentaient le nombre des mécontents, et le désir de l'indépendance se manifestait partout. Cependant, si les Italiens eurent toujours le sentiment de la liberté personnelle, ils connurent peu celui de la liberté politique ; car, pour obtenir la première, ils sacrifiaient l'autre par leur manie d'avoir deux maîtres, afin de maintenir l'équilibre. D'autre part , Hugues manœuvrait habilement auprès de ceux dont il avait à craindre quelque chose : pour satisfaire les prétentions du roi Rodolphe, il lui céda les droits du fils de Louis l'Aveugle, son pupille, sur la Bourgogne cisjurane, qui forma dès lors le royaume d'/lirles; il fit alliance avec Henri l'Oiseleur, nouveau roi de Germanie, et donna de nouveaux gages de sécurité à Venise et au pape Jean XI. 11 s'entendit avec l'empereur de Constantinople pour assaillir les Sarrasins du Fraxinet, et, tandis que son allié leur fermait toute issue par mer, il les expulsa de leur retraite, et les tint assiégés sur le mont Moro où ils s'étaient réfugiés. Rodolphe aurait pu les exterminer; mais, dans la crainte de voir Bérenger franchir les Alpes pour le molester, il licencia la flotte grecque, et, par un traité, promit aux infidèles de les établir dans les montagnes qui séparent la Souabe de l'Italie, à la condition qu'ils s'opposeraient à toute invasion. LesSarrasins, dans cette nouvelle résidence, devinrent un obstacle pour \es nombreux étrangers qui visitaient la Péninsule, attirés par leurs affaires ou
la dévotion, et une foule de \ictimes firent regretter le pardon qu'on avait accordé à ces infidèles.
Les Hongrois, sur ces entrefaites, continuaient de ravager l'Italie; ils pénétrèrent même dans le midi, où ils saccagèrent Capoue, Salerne, Bénévent, Noie , Mont-Cassiu et Teranio. Une troupe de Marses et de Péiigniens es attendit dans une embuscade et les tailla en pièces ; mais , pendant cinquante ans , ils ne laissèrent pas un jour de repos à la Péninsule. Hugues ne put les arrêter qu'en leur donnant dix boisseaux de deniers, produit d'impôts très-lourds. Ces nouvelles charges irritèrent les seigneurs italiens, mécontents déjà de la conduite honteuse du roi, qui avait encore à leurs yeux le tort de donner les emplois aux étrangers; mais, comme ils ne pouvaient amener en Italie le roi deGermanie, retenu par les dons de Hugues, ils appelèrent Arnold, duc de Bavière et de Carinthie. Ce duc, en effet, se rendit à Vérone par la vallée de Trente; mais, dégoûté par la résistance de Bussolengo, il s'en retourna, Hugues jeta dans les fers Rather, évéque de Vérone, comme coupable de l'avoir favorisé ; ce prélat a raconté ses propres souffrances.
Son ennemi le plus actif était Bérenger, marquis d'Ivrée, qui, prodiguant l'argent, sollicitait les secours d'Othon , roi de Germanie. Un certain Amédée, gentilhomme qui avait toute sa confiance, lui conseilla de compter plutôt sur le mécontentement des Italiens, et s'offrit lui-même pour aller sonder les esprits. En effet, déguisé en mendiant, il alla de château en château, d'évêché en évêché; ayant apris que Hugues était sur ses traces , il changeait tous les jours de forme et de travestissement. Il osa même, confondu parmi d'autres mendiants qui demandaient Taumône, se présenter devant le roi ; enfin il réussit à retourner auprès de son maître, qui, comptant sur les intelligences qu'on lui avait ménagées, ne prit qu'une petite escorte, et pénétra en Italie par la vallée de l'Adige. Il promit l'archevêché de Milan à Manassès, archevêque d'Arles, évêque de Trente, de Mantoue, de Vérone, et gouverneur du Trentin ; à Adelard, clerc qui intervint dans le traité , l'évêché de Côme. A d'autres prélats, gouverneurs et seigneurs, il donnait et promettait aussi des charges, des fiefs, surtout des monastères en commende et des évêchés.
Hugues, s' étant retiré à Pavie, envoya sou fils Lothaire à la diète de Milan ; il la priait, si l'on était las de lui-même, d'accorder la couronne à cet innocent. Les grands, touchés des instances