CHAPITRE LXXVI
L'\N mille. CONRAD LE SALIQUE. l'aRCHEVÊQUE HÉRIBERT. HENRI III.
Le dixième siècle est généralement appelé âge de fer; cette époque, en effet, fut très-malheureuse : l'ancien ordre de choses était tomî)é, le nouveau n'apparaissait pas encore , et les éléments hétérogènes fermentaient, sans prendre une forme stable, sans qu'un seul prévalût sur les autres. A chaque instant, on y voit des peuples nomades qui cherchent à se fixer ; ceux qui ont conquis une patrie s'efforcent de se policer et d'imiter l'administration romaine ; le vaincu aspire à recouvrer quelque im-
(I) Gasl-hollcn, tenir liôtel; sous ce nom étaient comprises les possessions royales, qui se composaient, non seulement de maisons et de domaines, mais encore de villes entières, comme Sienne et Côme, où l'on voyait le gastald et le comte indépendants l'un de l'autre. Pise resta quelciiie temps sous l'aiitorilé d'un gastald royal , dont le nom est mentionné eu 796 ( Ant. ital. dise. Lxiii, «ol. 31) ). En 730, on trouve un acte de vente faite à Mauricioh, gardien des vivres du roi, dans lequel on prévoit le cas où le public réclamerait les biens aliénés (siquoliveù tempore publicum requisierit); il semble même indiquer Texistcnce d'un magistrat cbargé de surveiller les biens de la commune. Dans un aulre acte de vente], de 718, un clerc, nommé Pliilibert, déclare que les biens vendus par lui sont libres de tout lien public, ibera ab omni nexupublico. Voir Brunetti, ouv. cité, i, 333, 45i.
204 l'an .mille, littérature.
portance, l'esclave a deveoii' serf, le colon à s'aflVaucliir des liens de la glèbe. Les propriétés libres se convertissent en bénéfices, et les bénéfices en propriétés hiéiéditaires. Les propriétaires tendent à former une aristocratie territoriale, le capitaineà se faire indépendant; le roi, d'abord le premier entre ses égaux, voudrait reconstituer la prérogative impériale au moyen d'usurpations partielles. A côté des princes, qui combattent pour la suprématie politique, les évèques, les comtes et les liommes libres luttent pour les franchises civiles ; le clergé se place auprès du trône, et confond le bénéfice avec le tief, le bâton pastoral avec l'épée ; mais personne n'aperçoit le but vers lequel il est entraîné par la force des choses.
Les dominateurs avaient pour cortège les ravages et le sang; néanmoins ils introduisaient de nouvelles institutions, propres à corriger celles du monde ancien. Le titre de Romain n'était plus honorifique , et les vainqueurs l'infligeaient même aux vaincus comme une flétrissure. Et pourtant la magnifique civilisation antérieure survivait dans les lois, dans une littérature admirée, dans la langue qu'elle prêtait aux vainqueurs pour comprendre les décrets et les contrats, dans les institutions municipales, que plusieurs avaient conservées, dans les souvenirs, qui vivent si longtemps chez les peuples.
Dans cette époque, le mouvement est universel : monarchie dont les conquérants se disputent les lambeaux, démocratie qui germe dans le peu pie, théocratie dans le haut clergé, gouvernemen t militaire, gouvernement ecclésiastique, gouvernement municipal, tous ces éléments coexistent, mais distincts, sans se détruire Tun l'autre, de telle sorte que, si Ton concentre son attention sur un seul, on se ligure qu'il domine tout seul. Malgré cet aspect de confusion , qui ressemble à une violence aveugle, source de tant de maux pour l'individu, l'humanité progresse ; en effet , vers la fin de cet âge si sombre , nous trouverons déjà que la notion du territoire prévaut sur celle de race, et la notion d'État sur celle de famille ; nous verrons l'unité nationale émerger de la fusion laborieuse de tous les éléments fournis par les sociétés antérieures , la dignité et la liberté humaines parvenir à un degré qu'elles n'atteignirent jamais lorsque le ciioyen seul était considéré comme homme.
Qui pouvait alors s'occuppr des belles lettres? Et cependant elles vivaient encore en Italie. Vers l'an mille, l'Allemand Wippon excitait Henri II à faire élever les enfants des nobles comme
LlTi'EHATUHJi.
^2iJo
il était d'usage en Italie (J); Adhémar appelait la Lombardie source do tout savoir (2j% Gerbert, qui fut pape sous le nom de Sylvestre II , trouvait ahondauce d'écrivains dans les villes et les campagnes de la Peuinsule Q). Le poète qui célébra les louanges de Béreuger exhortait sa muse à se taire, parce que les vers étaient devenus si communs que personne ne prétait l'oreille à ses chants (^^ Le chroniqueur de Salerne comptait à Bénéveut trente-deux philosophes (ap; il est probable que tout individu qui savait écrire en latin s'ai'fublait de ce nom, de même que celui de poète était usurpé par quiconque pouvait aligner des syllabes.
Le peu de savoir qui survivait s'était presque tout réfugié dans le clergé. Le pape Eugène II, dans le concile romain de 826, avait ordonné qu'on ouvrît dans tous les évêchés et les cures, des écoles pour les lettres, les arts libéraux et les études sacrées (6). Outre un certain nombre de chroniqueurs, on peut citer avec avantage Atton, é\êque de Verceil, qui déplorait l'oppression de l'Eglise ; Rather, évêque de Vérone, qui lit six livres de Maximes, c'est-à-dire de devoirs pour toutes les conditions, beaucoup
(j) Tune faceclictuui per teram Teutonicorum
Quilibet utdives sibi iialos iiistruat, illis Ut, cum principibus placitandi veuerit usus, Quisque suis liberis exemplum proférât illis. Moribus bis dudum vivebatRoma decenler; His studiis tantos potuil vincere tyrannos; Hoc servant Itali post prima crepundia cuncli.
(2) Il faisait dire à Benoit de Cluse : Ego sinn nepos abbatis de Clusa. Ipse me duxUper multa loca in "-Longobardia et Francia propter grummaticam. Ipsi jam constat sapientia meu duo millia solidis, quos dédit magii/ris vieis- A'ovemannis jam sied ad grammalicam. .. In Francia est sapientia, sed pavum : in Longoburdia, ublego plus didici, est Jons sapientia^. Ap. Mabu.lon, Ann. Bened., iv.,726.
(3) Nosii quod scriptores in urbibusaut in agris Italixpassimhabean- <«;•. Epist. 130.
(4) Desine, nunc etenim nulius tuacarmina curât :
Hifc faciunt urbi, iiœc quoque rure viri.
Panegyricon, >.
(5) Cil. 132 à l'année 876.
(6) De qiiibusdam locis ad nos refertur, non magistros neqne curam inveniri pro studio liternnnn. fdrirco inuniversis episcopiis, sttbjecdsqve plebibus, et aVus locis in quibus nécessitas occuneiif, omninocura efdiligentia habeatur ut magistri et doclores constituantur, qui studia lilcrarum liberaliinnque artium ac sancta habentes dogma/a , as.ùdne doceant quia in his maxime divina manifestantur alque declaranlur mandata. bxiiOMvs, ad aun. 826.