STATISTIQUE
moins ce fut elle qui songea la première à renfermer dans un tableau les recettes et les dépenses, dont elle formait la balance, comme on disait par un mot expressif ( I ).
Les Pisans, les Génois, les Amalfitains,et surtout les Vénitiens, dont le commerce avait tant d'étendue, sentirent le besoin de connaître leur propre situation et celle des peuples avec lesquels ils avaient des relations mercantiles et politiques. Dès le douzième siècle, Venise mit en ordre les actes de ses archives, fit écrire l'histoire civile, et détermina les formes d'après lesquelles les agents diplomatiques devaient recueillir et soumettre au sénat les rapports des pays où ils étaient envoyés (2). Aussi Venise fut le gouvernement le mieux informé; ces rapports sur les princes, sur les forces, sur la puissance des divers États, qui devançaient alors l'expérience, sont aujourd'hui une mine de renseignements statistiques. A l'intérieur même, les gouverneurs devaient fournir des notes détaillées sur leurs provinces ; nous ^ y trouvons, en 1 330, des traces d'anagraphes. En 1330, Jacques Tondi, un des membres de la seigneurie de Sienne, parcourut le V territoire de la république, et de cette visite officielle il fit une N. relation qui est le premier essai de ces tableaux statistiques dont x"^ on attribue tout le mérite à notre époque (3). Les autres républiques faisaient de même, et l'on pourrait recueillir les statistiques dans les historiens et les archives , où se trouvent aussi les procès-verbaux des conseils du temps, très-riches eu renseignements de tout genre.
3 Si nous voulons dégager les facteurs communs de toutes ces ^ /diversités, nous trouvons partout la souveraineté du peuple, qui \ ' l'exerçait directement dans les circonstances les plus impor- 1 tantes, et, dans les ordinaires, la déléguait à des représentants. \ Ces mandataires étaient divisés en deux conseils : le grand , I chargé spécialement du pouvoir législatif, et le petit, qui assis- ! tait le chef de l'Etat dans l'exécutif. Les offices publics étaient / , électifs, de courte durée et soumis au contrôle. Chaque com- |muue avait un statut, qui renfermait les lois organiques de la îrépublique, les droits et les coutumes de tous et de chacun,
(1) Le budget, mot harbàre, est d'origine italienne; il dérive de hbolgetta ou petit sac dans lequel le ministre des linaiices portuit les comptes au parlement.
(2) Lois du 10 septembre 1208, et du 2\ juillet 129G.
(3) II est imprimé dans l'Histoire de Giugurta Tommaso.
(les lois criminelles et les décrets civils, mélaDgés de romain et) de germanique; les ordonnances censoriales et somptuaires y jouaient un grand rôle. Ces statuts étaient obligatoires pour les individus qui les juraient, soit au moment d'être admis dans la cité ou d'exercer une magistrature : reste du droit féodal, en vertu duquel la foi restait un fait personnel. Chaque quartier, association ou maîtrise , était responsable de la conduite de ses membres; le coupable subissait leur juridiction spéciale avant d'être renvoyé devant le tribunal de la commune. Cette division de la même commune en corporations multipliait les occasions de conflit ; aussi les statuts avaient pour objet essentiel le maintien de la tranquillité publique.
L'âge nouveau commence donc avec la diversité de formes que nous avons déjà trouvées dans l'ancien. Chaque ville avait les siennes propres; en effet, comme elles s'étaient constituées indépendamment les unes des autres, elles n'avaient consulté, dans leur organisation , que l'avantage personnel : de là des variétés infinies, souvent extravagantes, toujours marquées au coin de l'inexpérience.
Mais le fait le plus remarquable, c'est qu'il existait des munidpes, non des provinces ni des États. L'Italie non-seulement , mais encore toute l'Europe, présentait alors cette multiplicitéde centres I sur un espace étroit, sans lien commun; le bien général avait pour 1 limites la propriété de chacun , et l'on voyait son profit dans le dommage du voisin. De là cette diversité de statuts, de poids, démesures, de douanes ; de là celte incommodé! succession de péages, tandis que les routes restaient dans un état déplorable, soit ftuite d'accord pour les entretenir, soit parce qu'on les détruisait lorsque la guerre éclatait. Le voisinage même était une source d'inimitié; lorsque chaque commune constituait un Etat, sans rapports avec le voisin, les investitures, l«s privilèges, les statuts, ressemblaient à des traités de paix et d'assurance mutuelle.
Aucun podestat n'obtenait une influence prédominante ; car le roi veillait à ce qu'on payât à la chambre le cens dû et qu'on fournit les dons ou les subsides convenus. En outre, il empê-i ] chait les juges du fief ou de la commune de connaître des cas ré-1 ' serves «ux officiers royaux, et d'étendre leur juridiction sur les personnes ou les biens soumis au roi seul; mais il ne devait pas et ne pouvait s'immiscer dans l'administration intérieure. De là, comme défaut général, la faiblesse, le gouvernement étant di-
rigéparun trop grand nombre, et souvent par la populace, la pire des tyrannies et des misères. Les magistrats (conséquence ]
^Infaillible du vote universel) s'occupaient moins du bien véritable que de l'opinion des électeurs; ils ne tyrannisaient pas, mais , ils faussaient la justice par complaisance. ' Chaque république travaillait à se donner une législation particulière ; mais aucune ne sut préparer des statuts qui pussent garantir sa liberté, refréner les despotes, limiter les dépositaires du pouvoir. La masse du peuple n'entend rien aux subtilités constitutionnelles, tandis que la justice, de laquelle dépendent les personnes et les biens, est le besoin de chacun. Préoccupés d'asjsurer l'exécution des contrats, de régler l'ordre des successions, de réprimer les petits délits, les législateurs ne songèrent pas à fonder un solide édifice public au moyen de ce qui est le premier but de la politique, c'est-à-dire d'un gouvernement tout à la fois libre et régulier. Dès lors, aucune mesure de prévoyance dans le but de sauvegarder l'avenir; aucun frein contre l'ambition du petit nombreou les excès delà multitude. On fut satisfait de la liberté, bien qu'elleoùt pourcompagne l'anarchie, et l'on ne songea point .
^h la combiner avec la sécurité personnelle et publique, à favo- j
,4'iser le développement des institutions. Les passions, d'autant plus impétueuses qu'elles n'étaient tempérées ni par les mœurs ni par la culture des lettres, rendaient les délits très-fréquents, et le nombre infini d'États permettait aux coupables de se soustraire au châtiment. I)e là des idées incertaines sur la moralité , un
mélit emportant des peines diverses à quelques pas de distance; ' ' puis il manquait une chose qui donne à la justice son caractère efficace, la certitude de la punition, puisque le délinquant trouvait bientôt un asile sur un territoire étranger. Bien plus, comme le gouvernement était contraint de s'occuper presque exclusivement d'administrer la justice criminelle, il devait revêtir les magistrats d'un pouvoir illimité, qui devenait facilement mortel à la liberté, ou qui, par réaction, soulevait la vie privée contre la vie publique : l'individu se ftùsait l'ennemi du citoyen, et cherchait l'indépendance dans cet isolement qui avait été le caractère de la féodalité.
Telle était l'organisation de chaque république; puis elles ne surent pas former toutes ensemble une bonne confédération, qui non-seulement les aurait sauvés de leurs ennemis, mais pouvait encore offrir un modèle au reste de l'Europe. La ligue lombarde, si glorieuse à son début, ne connut pas mieux les secrets de i'or-
dre social; elle ignora, ce que nous-mêmes nous oublions souvent, qu'il n'y a point d'autorité sans unité, et que la paix et la liberté ne sauraient exister sans autorité : elle aurait dû former une solide confédération avec un centre à Milan, la patrie partout, une armée et des communes, un trésor, des conventions et des assemblées déterminées; voir que le tort fait à l'une était fait à toutes, et que la mort de l'une préparait la ruine de toutes; se résigner à un mal immédiat pour réprimer un abus qui causerait des maux lointains ; mais pouvait-on demander tant d'efforts à des gens éblouis par le triomphe et tout nouveaux dans la science politique ?
Personne même, tant la chose était insolite, ne conçut l'idée d'une nationalité, pas plus qu'il ne vint à l'esprit de Napoléon de se servir des bateaux à vapeur ni de l'aiguille aimantée pour attirer la foudre. Les républiques italiennes ne s'aperçurent pas que les libertés partielles n'ont aucune force sans l'indépendance nationale; mais qui le comprenait alors? Elles n'eurent pas de sages parlements comme les Anglais, ni des révolution initiatrices comme la France ; mais, sans l'expérience des communes italiennes, les Français auraient-ils joué un rôle aussi glorieux ? On supporte difficilement les maux qui accompagnent la liberté,! [d'autant plus que les fruits mûrissent lentement; aussi le gros' des hommes s'arrête par lassitude, ou se précipite par impa-: tience. Le ciel suscite trop rarement de ces héros civils, qui par- ■ 'viennent à élever jusqu'à eux toute la population , et font de son libre concours la condition et l'unique moyen de leur réussite. \Les nations libres peuvent aspirer au triomphé, jamais au repos; or les communes italiennes , dans la chaleur de la lutte, dans l'ivresse de la victoire et dans la confiance que leur inspirait le renouvellement des associations fraternelles , s'abandonnèrent au bon vouloir des confédérés et à la sagesse des chefs, qui, lorsque le besoin l'exigeait, devaient se réunir pour discuter sur les intérêts généraux ; tous les expédients furent actuels, momentanés, et l'on ne prit aucune mesure pour le moment où, le péril éloigné, l'ardeur apaisée, reparaîtraient les brigues et les jalousies qui, trop souvent, hélas! sont les compagnes des victoires populaires.