‹ Histoire des Italiens (volume 4)Chapitre 46 sur 365 · CHAPITRE LXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXIV

l'éguse d\ns ses rapports avec les peuples et les nouteaox états, saint benoit et les moines.

Le lecteur a pu s'apercevoir de l 'importance que, dans la civilisation nouvelle, acquérait une puissance toute morale, constituée sur la conviction, la reconnaissance, le sentiment; nous voulons parler de la puissance ecclésiastique. Nous devrons, en conséquence, nous eu occuper avec étendue, d'autant plus qu'elle joua un rôle immense dans les destinées de l'Italie, centre de son action, et qui lui dut la conservation de cette suprématie qu'elle aurait perdue à la chute de l'empire romain.

Nous avons déjà raconté ses merveilleux commencements , et comment elle avait pénétré dans rorgauisation civile. Les empereurs, jusqu'à Gratien, continuèrent à s'intituler grands pontifes, et, comme tels, s'attribuèrent plusieurs droits que l'Église, dès l'origine, exerçait comme société non autorisée ; aussi, bien qu'indépendante intérieurement, elle paraissait subordonnée dans ses rapports extérieurs. L'empereur intervenait dans tout, et l'on demandait son assentiment pour tout ; par des ordres ou des recommandations, il dirigeait les évéques et confirmait leur nomination ; il convoquait les conciles, assistait à leurs délibérations , prononçait même sur les matières qu'on y traitait, et ordonnait l'exécution de leurs décrets : tant le gouvernement restait païen, même après la conversion des princes. Cet assentiment, cette confirmation, attestaient néanmoins, avec la force de l'Église, ses conquêtes plus que sa sujétion.

Plus tard, à mesure que le pouvoir temporel s'affaiblit, l'au*

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torité ecclésiastique se consolida. Lorsque l'Empire s'écroula, l'Église occidentale, restée debout au milieu des ruines communes, s'affranchit de ses habitudes de servilité ; puis, comme elle avait seule des éléments de durée dans ce désastre qui sapait toutes les autres institutions, elle redoubla d'efforts pour détruire les vieux débris du paganisme et faire l'éducation des peuples nouveaux. Dans la ferveur de sa récente mission, elle s'emparait, par l'usurpation la plus légitime , de tous les droits qu'abandonnaient les laïques découragés ; dans toute la vigueur de la jeunesse, ferme dans ses convictions, elle agissait sur la vie entière et l'emportait sur la société décrépite de Rome. Elle opposait au torrent de la force matérielle, dont elle était la seule digue, l'idée d'une règle, d'une loi supérieure aux lois humaines, et affranchissait la liberté de la conscience des embûches secrètes aussi bien que des violences ouvertes.

Heureux les peuples, qu'il existât un ordre pour arrêter le bouleversement universel , quelqu'un pour adresser la parole à ceux qui n'avaient eu pour Rome que des insultes et des menaces ! Des prêtres désarmés se transportaient au milieu de ces hordes , leur inspiraient à l'aide du baptême quelques idées d'humanité, et suspendaient le coup de leur glaive en leur montrant un frère dans celui qu'ils allaient frapper. Spectacle consolant! des prêtres, sans intérêt , sans espérances terrestres , se répandaient partout et amenaient les peuples à l'Église par la voiede la charité : parole comprise du peuple, qui y reconnaît une vertu plus qu'humaine ; parole qui fait aimer la religion par laquelle elle est inspirée !

Le barbare, qui avait vu les prêtres affronter d'obscurs dangers pour lui annoncer la vérité au milieu de ses forêts, se retrouvait ensuite devant les villes assiégées afin de les protéger, ou bien auprès du prisonnier, du blessé, de l'opprimé, dont il allégeait les souffrances; il les entendait parler au nom d'une puissance supérieure aux haines, et que la force ne pouvait atteindre.

Ces conquérants, habitués à tout briser sous leurs masses d'armes, ne pouvaient eux-mêmes être domptés par la force, ni civilisés par une littérature qu'ils méprisaient ou ne comprenaient pas ; mais le clergé, environné de cette pompe si puissante sur les imaginations incultes , vient à leur rencontre avec une hiérarchie vigoureuse et unie, une foi qui, au lieu d'exiger des raisonnements subtils, n'imposait que des croyances toutes simples, et s'appuyait sur une morale dont ils devaient sentir la sainteté, mêjTie en la violant. Ce clergé, ordre nouveau supérieur, choisi

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parmi tous les autres, sans distinction de libre et d'esclave, de romain et de barbare, ne leur opposait pas des armes , mais des paroles ; il ne les irritait pas par des termes de mépris , mais les touchait par des raisons saisissantes, et leur intimait au nom de Dieu de cesser d'exterminer les hommes, parce que malheur à celui gui méprise un seul des plus petits ! Tandis qu'il relevait les vaincus en présence des vainqueurs, il rendait encore des services à ces derniers ; il s'interposait comme médiateur utile entre les deux partis. Enfin, par ses privilèges, par ses bienfaits, par s.îs usurpations même , il contribuait à diminuer les douleurs sur la terre, à défendre l'homme contre ses faiblesses ou ses passions, à améliorer la vie sociale et domestique.

Les pieuses légendes mêmes, comme nous l'ont montré celles qui regardent Alaric, Attila, Odoacre, inspiraient du respect et de la compassion. Les Lombards, ayant pris un diacre près de ISocéra, voulaient le tuer; mais le prêtre Sautulus obtint qu'il fût confié à sa garde, en répondant de lui sur sa tête. Aussitôt qu'il vit les Lombards endormis, il engagea le diacre à fuir, et vint se livrer aux ennemis, qui le condamnèrent à mourir; mais le bras du bourreau, déjà levé, resta paralysé jusqu'à ce que le saint lui rendit le mouvement. Les Lombards lui offrirent alors à l'envi des bœufs et des chevaux, fruit du pillage ; mais Santulus leur dit : « Vous voulez me gratifier? Eh bien I donnez-moi les esclaves . « que vous avez faits, et je prierai pour vous. » Ils les renvoyèrent tous avec lui (l). Une autre fois, l'abbé Sorantis donna aux prisonniers faits par les Lombards tous les vivres qui se trouvaient dans le couvent, même les légumes du jardin; mais, n'ayant pas d'argent pour les rassasier, il fut tué. La pitié envers les infortunés, la terreur inspirée par ces miracles, apaisaient les oppresseurs.

La position de l'Église changeait devant les nouveaux maîtres. Comme elle était le dernier pouvoir qui eût survécu à tous les autres, elle inspirait le respect de son ordre ; associant les deux puissances qui fondent et maintiennent les Etats, la force et l'intelligence, elle sauva l'Italie et l'Europe d'une barbarie complète. L'ordre légal, fondé sur les besoins des petites tribus, ne suffisait plus aux envahisseurs, maîtres de tant de provinces; l'Église alors s'efforça de les pourvoir d'une organisation nouvelle, et c'est ainsi qu'on vit pénétrer dans les gouvernements les maximes évangé-

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liques de l'amour du prochain, de la fraternité humaine, d'une justice et d'une morale antérieure et supérieure à tout droit positif, de l'obéissance que les sujets et les rois doivent au Créateur.

Cassiodore, au nom des rois goths, écrivait en 534 au pape Jean II : « Vous êtes le gardien du peuple chrétien; sous le nom « de père, vous dirigez tout. La sûreté du peuple vous regarde « donc, puisque le ciel vous l'a confiée Nous devons, nous, « veiller sur quelques choses, et vous sur toutes ; spirituellement « vous paissez le troupeau qu'on vous a confié, sans pouvoir « néanmoins négliger ce qui regarde le corps, attendu que « l'homme ayant deux natures, un bon père doit favoriser l'une « et l'autre. »

L'Église, lorsqu'elle eut constitué sa hiérarchie et pénétré dans la vie civile, se trouva dans l'impossibilité de conserver la pauvreté de l'époque où elle vivait des offrandes apportées sur l'autel , qu'elle partageait d'ailleurs avec les indigents. Après Constantin, les sociétés religieuses purent légalement avoir des propriétés foncières et accepter des legs; Constantin lui-même dota richement la basilique des Saints-Apôtres. Beaucoup d'églises reçurent les biens qui avaient appartenu au culte païen ; d'autres, une partie des terres communales ; en outre, de même qu'autrefois on ne faisait pas de testament sans attribuer un legs à l'empereur, ainsi tout chrétien laissait à l'Église un témoignage de piété. Quelques-uns même, par un zèle imprudent, abandonnaient leurs parents dans le besoin pour assurer le salut de leurs âmes. Valentinien défendit donc au clergé de recevoir des legs de la part des femmes ; plus tard, il fut interdit aux prêtres et aux moines d'hériter , ce qui faisait dire à saint Jérôme qu'il s'affligeait, non de la chose, mais de ce qu'elle eût été méritée.

Si les ecclésiastiques avaient pu léguer à leurs parents les biens reçus pour le service de l'Église, ou les détourner de leur destination , les chrétiens auraient dû faire de continuelles donations; les empereurs, en conséquence, défendirent aux prêtres de disposer par testament des biens qu'ils avaient acquis. Cette interdiction eut pour résultat d'augmenter leurs propriétés sans mesure ; puis les élections restèrent plus indépendantes des laïques, du moment où l'on n'eût pas besoin de leurs aumônes pour vivre. Ces trésors, d'ailleurs, étaient un fonds pour secourir des pauvres, élever des églises, orner le

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