LES MOINES
christianisme, de défricher les déserts, de conserver la littérature et d'eu rallumer le flambeau. \
Les couvents devinrent des centres d'activité et des asiles pour la liberté : c'étaient peut-être^ dit-on, des bras enlevés au travail, et moi je dis, c'étaient peut-être des bras enlevés au crime et au brigandage. Les monastères, et de pareils services ont bien leur mérite, enchaînaient les passions et comprimaient le vice dans une époque où l'on ne connaissait ni les prisons, ni les cachots, ni la police, ni tout ce cortège de moyens répressifs dont s'enorgueillissent les peuples civilisés. Le monde n'offrait ni refuges, ni union, ni sécurité; les hommes ne savaient où s'abriter pour vivre ensemble , discuter tranquillement , noéditer sur eux-mêmes et sur les autres ; eh bien 1 dans les monastères, on trouvait une vie toute sociale, tout active, pour développer l'intelligence, propager les idées, méditer, instruire. Tandis que la force brutale et le glaive régnaient partout, chaque monastère conservait avec un soin jaloux sa constitution particulière, élisait ses supérieurs et ses officiers, sans être entravé par les rois ou les barons. Un grand nombre d'individus aspiraient à faire partie de ces communautés, mais sans se lier, comme autrefois les étrangers recherchaient le titre de citoyen de Rome. Bourgeois et seigneurs s'offraient au couvent [oblati) et se faisaient inscrire sur ses registres, afin de participer aux prières dans la vie spirituelle, et aux privilèges dans la vie temporelle; ils prenaient, au moment de mourir, l'habit de l'ordre, et voulaient être ensevelis dans l'église ou dans le cimetière des religieux.
Les moines , détachés du monde, semblaient n'avoir d'autres aïeux que leurs prédécesseurs, d'autre désir que la prospérité du couvent et de l'ordre. Beaucoup appauvrirent leurs familles pour enrichir leur communauté. Les actes de donation étaient conservés avec un soin jaloux ; quelquefois même on ne rougit pas d'en faire de faux , et quiconque révoquait en doute la légitimité d'une de leurs propriétés était considéré comme sacrilège, comme ennemi des pauvres du Christ.
Chaque couvent se procurait les reliques d"un saint vénéré, trésor spirituel et temporel à la fois. Les dévots accouraient les révérer, nous dirions presque les adorer. L'affluence attirait les marchands, et une foire s'établissait sur le parvis, à l'abri des attaques des brigands et des insultes des barons.
L'abbé de Nonantola envoyait tous les ans aux religieuses de
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Saint-Michel-Archange, à Florence, douze servantes avec de la laine et du liii, pour s'instruire près d'elles dans l'art de tisser. Les humiliés de Milan devinrent la compagnie la plus importante pour le commerce de la laine et des draps. Les moines de Saint-Benoît-Polinore , près de Mantoue, occupaient plus de trois mille paires de bœufs aux travaux des champs. Les terrains sablonneux et les marais du bas Milanais et du Lodigian furent convertis en campagnes fertiles par les moines de Cîteaux.
Le monastère, après s'être enrichi, voulut s'embellir; les arts, effrayés par les hurlements des barbares et les outrages de l'ignorance, se réfugiaient parmi les moines pour édifier des églises, pour y représenter les vertus et le martyre du patron.
L'individu, cependant, restait pauvre ; sa table n'était jamais chargée de mets délicats, et il ne pouvait dire de rien : Ceci est à moi. On discuta même le point de savoir si le pain que chacun d'eux mangeait était sa propriété : indigence volontaire , opposée à l'orgueil inhumain de la richesse, non moins qu'au stupide désespoir de la misère. Partout ailleurs, il y avait confusion d'offices et de juridiction ; mais l'ordre régnait dans le couvent : la règle désignait qui devait obéir et commander ; qui avait à copier des livres, qui à prêcher, qui à veiller au grenier, à la vendange, à la cuisine; qui était chargéde recevoir les pèlerins, de visiter les malades, d'entonner les psaumes, de tenir l'école.
T.e colon ne recevait rien en échange des denrée? qu'il était obligé de livrer à son maître; mais les frères lui restituaient avec usure, au moyen des aumônes prodiguées aux indigents, la grappe de raisin et la gerbe de blé qu'il leur offrait spontanément; le paysan trouvait encore auprès d'eux une foule de petites attentions, et les consolations du cœur que l'argent ne saurait jamais payer.
Lorsque la guerre étendait ses ravages dans la campagne, et que deux soigneurs, redoutables au même degré, se disputaient son champ, quel soulagement devait éprouver le vilain en contemplant le calme des monastères, eten songeant qu'il trouverait là, au besoin, un asile et la paix, que les hommes d'armes ne pouvaient assurer aux châteaux ! Une soupe était toujours prête pour quiconque la demandait, et combien de nos pères, dépouillés de tout ce qu'ils possédaient, n'auront prolongé leur existence qu'avec le morceau de pain donné par le monastère au nom de Dieu !
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Les pompeuses déclamations d'une science sans entrailles contre l'imprévoyante profusion des moines, ou les sourires d'une railleuse légèreté contre leur avidité et celle du clergé, sont étouffés par les gémissements ou les cris de menace de la classe misérable toujours croissante de nos jours, surtout dans les pays où Tesprit chrétien s'évanouit, et où l'économie politique se sépare de la charité.
Attirés par la sécurité qu'offraient les monastères, les gens de métier et les campagnards accouraient à Tenvi, et bientôt un village s'élevait autour du couvent ; beaucoup de villes conservent, dans le nom d'un saint, l'empreinte d'une telle origine. C'était là encore que se réfugiaient les hommes dégoûtés des grandeurs terrestres, ou qui n'avaient pu les obtenir; les veuves qui, avec leurs maris, avaient perdu l'éclat de leur rang ; les épouses trahies ou dédaignées , les femmes revenues de leurs égarements, les doctes. détrompés de la vanité littéraire : les grandes pensées, les grandes douleurs, les grands remords. Tous les réfugiés y apportaient un tribut de richesses , de savoir, d'affections , de vertu.
Le sourire dédaigneux dont le riche accompagne le nom de moine, devait-il nous empêcher de compter cette gloire italienne? Pouvions-nous oublier une classe aussi nombreuse, dont l'influence fut toute-puissante même sur les destinées politiques de la Péninsule, et passer sous silence le clocher où nos pauvres aïeux abritèrent leur tête , menacée par les barbares ou les barons ?