EMPIRE ROMANO-CHRÉTIEN. CHARLEMAGNE
Les Germains, qui détruisirent l'ancien empire, apportaient avec eux l'idée d'une monarchie d'origine guerrière et religieuse à la fois : guerrière, parce que les compagnons se groupaient autour du plus brave ; religieuse, parce que le roi était élu parmi les descendants des dieux ou demi-dieux. Dans le premier sens, elle était donc libre, et, dans l'autre, héréditaire. Arrivés sur le sol romain, ils y trouvèrent un monarque qui régnait , non pas en vertu d'un droit héréditaire ou de mérites personnels , mais comme représentant du peuple, et une religion qui commandait de lui obéir comme au représentant de la divinité.
Après avoir abattu Terapire , l'imagination toujours fascinée par le souvenir de sa grandeur, ils cherchèrent à égaler la pompe qui l'entourait , à s'approprier son administration coordonnée , le système de ses finances, sa vaste unité ; aussi les peuples envahisseurs nous offrent-ils constamment, dans leurs tentatives d'organisation, le contraste entre la simplicité native et les réminiscences romaines. Ces rois barbares, bien que leur autorité
( I ) L'année commençait à Noël : c'est pourquoi l'on dit que le couronnement eut lieu en 800; mais, selon le comput moderne , il est de 799.
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reposât sur une base différente, c'est-à-dire sur une origine héroïque , finissaient par adopter l'idée romaine de se donner comme les représentants de l'Etat et l'image de Dieu. Les rois lombards en Italie, et les carlovingieus en France, s'écartèrent de la tradition germanique , en se constituant, non plus sur un droit héréditaire, mais uniquement sur la force , ou bien sur le choix des compagnons disposés à les soutenir par les armes. Les rois lombards succombèrent dans cette tentative ; les carlovingieus, mieux avisés, se firent oindre par le clergé, et consacrèrent ainsi leur domination, fortifiée par le caractère religieux chrétien. Charlemagne consomma l'œuvre, en ressuscitant le symbole politique de l'empire, et en régnant^ar la grâce de Dieu,
L'admiration dont fut saisi Charlemagne à la vue de Rome lui fit comprendre qu'il n'avait pas, bien que maître de vastes pays, une capitale comparable à celle de l'ancien empire. L'évêque de Rome n'avait-il pas une autorité entière, incontestée , sur tous ceux de l'Occident, et cette autorité même n'allait-elle pas se faire sentir à ceux de l'Orient? Pourquoi, lui, roi de Rome, n'aurait-il pas la même suprématie sur les rois de l'Europe? C'était au nom de l'unité chrétienne que le monde obéissait au pape ; or comment donner un nom unique aux diverses nations soumises à Charlemagne ? Ou ne pouvait l'emprunter aux Francs, aux Lombards, ni à d'autres barbares ; le seul qui embrassât tous les peuples, sans exciter la jalousie d'aucun, était donc celui à' empire romain. A cette époque, Irène occupait par la violence le trône de Coustantinople ; Charlemagne devait-il se contenter d'un titre qui le plaçait au-dessous d'une femme? Il est donc permis de croire qu'il avait conçu l'idée de restaurer l'empire romain; cette restauration lui permettait d'accomplir le dessein , dans lequel ses prédécesseurs avaient échoué, de rattacher la domination du Nord à l'administration romaine , et de reprendre l'œuvre des Césars, c'est-à-dire de repousser les envahisseurs du dehors et d'établir au dedans l'unité de gouvernement.
L'Europe, depuis des siècles, était parcourue sans cesse par des bandes de nouveaux envahisseurs ; l'épée de Charlemagne avait de la peine à contenir les Normands, les Slaves et les Saxons. Il importait donc de fixer ces peuples au sol, afin de pouvoir commencer l'édifice de la nouvelle cité. Cette œuvre trouvait un merveilleux auxiliaire dans la féodalité, qui attachait le vassal et le sujet à une portion déterminée de terre, et faisait dériver toute l'importance d'un homme ou son rang de la possession du
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sol; mais , pour empêcher ranarchie, il fallait qu'un chef unique dominât les feudataires, ces innombrables souverains.
Si toute autorité vient de Dieu., nul autre que le chef visible de l'Eglise ne pouvait se considérer comme investi immédiatement de la puissance suprême ; il se trouvait donc virtuellement le chef de l'humanité entière, réunie dans l'Église universelle. On disait néanmoins que cette puissance donnée par le ciel au pape est d'une double nature, temporelle et spirituelle; or, comme il confère une portion de cette dernière aux évêques, qui l'exercent sous sa suprématie, de même il confie l'autorité temporelle à l'empereur consacré par lui , et cet empereur devient, sous sa direction, chef visible de la chrétienté dans les intérêts temporels. Les deux pouvoirs sont donc inséparables, puisque l'un doit servir d'appui à l'autre ; ils ne sauraient non plus se détruire, par la raison que l'essence de leur juridiction diffère entièrement.
Le pouvoir du pape, qui prononce comme arbitre sur les différends des princes, soit entre eux, soit avec leurs peuples, prédomine naturellement: conception admirable, qui devança par le fait même les utopies d'un philosophe plus humain que pratique, et qui pouvait apporter aux massacres de la guerre le remède que l'on cherche aujourd'hui dans l'antagonisme de la diplomatie.
L'empereur étant le chef non-seulement de l'empire , mais encore de l'Italie et de toute la chrétienté, la raison voulait que le pape intervint pour donner à son élection son assentiment et son approbation. L'élu jurait entre les mains du clergé d'observer les règles de la justice et les lois positives; or, comme ce serment était la condition du couronnement, si l'empereur le violait, surtout s'il portait atteinte à la foi dont il devait être le défenseur, il perdait tout titre à l'obéissance. Voilà ce qu'il ne faut point oublier si l'on veut comprendre le moyeu âge, et trouver le motif d'actes qui, observés d'un autre point de vue , ont paru arbitraires el entachés d'usurpation.
L'empereur, à son tour, comme administrateur temporel de la chrétienté, exerçait la suprématie sur les royaumes et sur Rome même. Peut-être alors Gharlemagne transmit-il son titre de patrice à Léon ; mais ce pape fit céder les intérêts temporels de sa domination à ce qu'il crut être l'avantage de toute la chrétienté, bien qu'il sentit qu'en faisant de Uome la capitale et presque le siège de l'empire, il élevait à côté de lui un pouvoir nuisible au sien, et subordonnait sa juridiction à cçlle du roi franc. Peut-