LA RÉPUBLIQUE LITTÉRAIRE
discussion, la diffusion des connaissances et le désir de les augmenter.
Il faut donc pardonner à cette époque, si le culte de Tantiquité devint idolâtrie, et si la manie de la renouveler troubla la noble intention de l'égaler. En conséquence, l'empire de l'intelligence passa, des écrivains originaux, aux érudits, gens de travail et non de génie, qui fabriquaient et ne créaient pas. En métaphysique comme en morale, ils ne dépassaient pas la limite où s'étaient arrêtés les scolastiques, et ne savaient point s'affranchir de l'imposture quand ils abordaient l'histoire ou les antiquités; dans l'exposition , le naturel leur semblait chose grossière, et ils mutilaient leurs pensées afin de les exprimer en une langue qui n'était pas celle de leur pays, et dans laquelle ils n'atteignaient jamais à la pureté qu'ils recherchaient.
L'érudition fut la forme générale de toutes les "études et le progrès de ce temps ; les textes avaient la valeur d'un argument, et il suffisait de citer pour convaincre. La médecine s'attachait à expliquer ou à combattre Hippocrate et Galien; la philosophie cherchait dans Platon ou dans Aristote la majeure de ses syllogismes, la trame de ses argumentations, l'excuse même pour justifier ses propres hardiesses. L'alchimie s'appuyait de noms anciens ; la stratégie , bien que renouvelée par les armes à feu , étudiait Onésandre etVégèce, et s'occupait de la reconstruction du pont de César sur le Rhin. L'architecture cherchait dans Vitruve, non-seulement les règles de l'imitation, mais la justification des innovations;, et César Cicerano prétendait qu'on avait appliqué tous les principes de cet auteur dans la somma ecle baricefala, c'est-à-dire le Dôme de Milan.
Néanmoins, au milieu de ce cercle infranchissable , les esprits libres ne font pas de la restauration des classiques une pure industrie littéraire, mais retendent à la vie même. Les empereurs leur empruntent des lois et des institutions; les jurisconsultes puisent à la même source pour élargir le droit nouveau et parfois pour l'entraver. Cola Montano, Cola Rienzi et Etienne Porcari, grâce à leurs réminiscences classiques, méditent de réformer leur patrie; par érudition, on admire les vertus et l'on préfère les idées du paganisme, au point que beaucoup d'écrivains sentirent la nécessité de prendre la défense do la tradition religieuse, comme Marsile Ficiii, Alphonse de Spina, yEnéas Sylvius. Pic de la Mirandole. Colomb, sur la foi des érudits, entreprit une expédition dont le résultat devait être funeste à l'Italie.