MISÈRES ET GRANDEURS
même une idée , comme étaient autrefois l'Église et l'empire, comme fut dans certains pays l'unité nationale ou le roi.
La chute et l'élévation d'un prince constituent l'histoire apparente de cette période. Les intérêts généraux et grandioses font place à des faits partiels, aux vicissitudes de familles, aux rivalités intestines; mais pas un pontife, un empereur, un petit seigneur, qui soit vraiment digne de fixer l'attention et mérite les sympathies. Les factions avaient produit tour à tour une série d'hommes pour dominer ou jeter l'épouvante, comme Ezzelin, Uguccione, Castruccio, le roi Robert, Cane et Mastin de la Scala, Bertrand du Poyet, Azzone et Jean-Galéas Visconti, le roi Ladislas, François Sforza; mais ni la liberté, ni l'Église, ni la force militaire, ne purent opérer cette réorganisation qui est la tâche la plus insigne après une révolution.
Malgré ces lacunes, nous trouvons d'illustres personnages dans tous les partis, des soldats braves et des capitaines admirés même au loin ; les batailles ne sont pas mein^rières comme au siècle précédent; aucune ville, sauf Plaisance, n^a été tout à fait minée par la guerre ; les lettres jouissent d'une faveur singulière, et le commerce déploie une telle activité que le capital productif de l'Italie égale celui du monde entier. Les œuvres des âges les plus somptueux surpasseront difficilement les trois monuments de Pise, les cathédrales de Sienne, d'Orvieto, d'Assise, de Padoue, de Milan, la chartreuse de Pavie, la chapelle Coleoni à Bergame, les portes du baptistère de Florence, les bas-reliefs de Donatello, les peintures de frère Angélique.
La Lombardie entreprit dt>s travaux grandioses pour faire prospérer l'agriculture; la Toscane, dans ses immenses domaines, ressemblait à un jardin. Des milliers de villages couvraient la campagne romaine, comme l'attestent les guerres entre les Orsini et les Colonna; Ostie, malgré sa décadence, avait encore une population nombreuse , et la maremme siennoise fourmillait d'habitants. Il y avait surabondance de grains, qu'on échangeait avec les autres produits, non pas seulement contre des objets futiles et de luxe, mais contre des matières premières qui ahmentaient les fabriques. Le paysan, sorti de l'état de servage, participait aux fruits de la terre avec une espèce de ce-propriété telle qu'il serait difficile au socialiste positif d'eii imaginer une meilleure. Exempt de corvées, il n'avait rien à redouter du fisc, parce qu'il le payait en nature; les conditions restaient les mêmes pendant un grand nombre de générations.
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et la charge des tributs pesait sur le propriétaire. L'obligation pour les campagnards d'habiter des villages murés leur attribuait une certaine importance civile, et les appelait à concourir à la défense, ce qui n'avait pas lieu dans les pays étrangers, où ils devaient encore servir matériellement et personnellement un maître dont ils ne pouvaient se détacher.
Dans tout, néanmoins, on sent qu'il manque quelque chose de ce qui fait grandir et vivre les nations, la vertu. Combien d'élans " généreux ! combien d'hommes remarquables ! combien d'héroïsme ! mais tout par moments, par secousses, à la manière d'un mouvement galvanique. Le dessein persévérant qui, pendant des siècles, se transmet de génération en génération; cette élévation d'idées qui fait sacrifier constamment l'intérêt particulier à l'intérêt général; cette liberté des opinions réfléchies et fixes qu'on appelle courage civil; cette noblesse et cette justice de l'âge mûr qui succèdent à l'entraînement bon, mais imprévoyant de la jeunesse, et qui offrent le noble spectacle de l'ordre dans la liberté, manquèrent trop souvent, je dirai même toujours, à 1 histoire d'Italie; et cette vérité. Italiens, vous ne la répéterez jamais assez aux générations nouvelles, qui aspirent à ce bien dont les précédentes ne purent jouir.
A mesure que les mœurs démocratiques disparaissaient, on voyait s'affermir le pouvoir despotique; mais, faible encore parce qu'il manquait de cohésion, il se trouvait exposé d'abord aux brigues intérieures et aux rivalités des voisins, puis aux funestes appétits des étrangers. Le prince ne s'appuyait que sur les faits accomplis, comme nous disons aujourd'hui; la succession n'était pas réglée, ni l'autorité légalement tempérée; toute l'habileté financière consistait à imaginer des taxes nouvelles pour faire le plus d'argent possible; c'étaient d'ailleurs des gouvernements militaires qui ne connaissaient d'autres limites que la puissance et le caractère de ceux qui s'en trouvaient investis.
Les magistrats communaux survivaient, mais restreints, sous un podestat choisi par le prince, à quelques détails d'administration et à la justice, qu'ils appliquaient avec plus de rigueur que de fruit. Dans aucun lieu les communes ne se joignirent au pouvoir central. Les barons prévalurent en Sicile; à Gênes et à Venise, les citoyens formèrent une aristocraiie pour exclure la multitude qui marchait à une si grande pros{)éiité; laRomagnc fut subdivisée entre une infinité de petits seigneurs, qui ne constituaient pas néanmoins une aristocratie politique, attendu que le
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gouvernement restait aux prêtres; dans le Piémont seulement, le peuple et le prince parvinrent à s'associer au moyen des états, qui d'ailleurs succombèrent bientôt eux-mêmes souslepoidsdes impôts arbitraires et la prépondérance de l'armée permanente.
Les petites seigneuries, dans lesquelles s'étaient concentrées les anciennes subdivisions territoriales, n'employaient leurs forces que pour se contre-balancer, afin qu'aucune ne prévalût de manière à pouvoir faire de l'Italie un État monarchique. Nous avons vu plus d'un seigneur avoir cette ambition, et toujours échouer par l'opposition des autres, mais surtout des pontifes ; ce fut là un obstacle puissant, mais non pas le seul, à Punité de l'Italie, unité qui ne put s'effectuer, ni avant la domination des princes, ni lorsqu'ils se trouvèrent dépossédés^ comme il arriva sous Ladislas et Napoléon. Les racines de cette division italienne sont donc plus profondes qu'on ne le croit généralement.
Les forces des divers pays se trouvaient balancées de telle sorte qu'aucun d'eux ne pouvait dominer les autres; en outre, dans la Lombardie, la Romagne et le royaume, il restait beaucoup de gentilshonmies qui «vivaient sans doute, dans l'oisiveté, des produits abondants de leurs domaines, mais commandaient des châteaux, et avaient des sujets qui leur obéissaient » (Machiavel) ; ils formLiient autant de microscopiques souverainetés disposées à s'allier contre celui qui aurait voulu les soumettre, en le contraignant à des guerres aussi nombreuses qu'ellesmêmes.
Pour réaliser cette unité idéale, il fallait donc le despotisme, qui, abolissant les variétés de mœurs, d'usages, de privilèges, et abaissant les sommités, impose à tous le niveau de fer de l'obéissance ; mais ce niveau ne pouvait s'établir qu'au moyen de la conquête , qui aurait fait le malheur de la génération présente , et peut-être éteint la vie qui se manifesta avec la plus grande puissance tant que dura la désunion.
Le morcellement des États accroissait l'indépendance politique, et empêchait les excès du pouvoir, qui grandit à mesure que s'éteint la liberté des partis, et acquiert les moyens d'écarter les obstacles que les intérêts particuliers opposent à l'intérêt général.
L'idée de l'unité nationale , qui se manifeste avec évidence sous l'oppression étrangère, est parmi les idées sociales la plus lente à se dégager, et la dernière que les peuples acquièrent, parce qu'elle exige , outre un grand effort d'intelligence et le
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sacrifice de beaucoup de préjugés, l'abolition d'injustices enracinées. Du reste, l'identité de race ne suffit pas pour qu'un peuple soit bien uni à un autre^ comme le démontrent des faits récents. Les Etats italiens formaient autant d'unités indépendantes, et l'on aurait commis un meurtre en détruisant l'une d'elles tout aussi bien qu'en abolissant une vaste monarchie. Si, par exemple, on tentait aujourd'hui de soumettre la Toscane au royaume de Naples , quelle ne serait pas l'indignation des publicistes? Nous avons vu naguère une principauté, longue à peine de trois kilomètres et large d'un, habitée par quinze cents âmes, et aussi indépendante que celles du moyen âge, refuser d'abdiquer sa propre autocratie en s'annexant au Piémont; et l'avenir seul pourra dire si elle n'a pas adopté le parti le plus sage. L'Europe applaudit quand la petite république de Saint-Marin refusa d'être agrégée aux États pontificaux, et le guerrier qui ne respectait que les États forts , qui ne comptait que le nombre des canons, ne toucha point à son territoire.
Et quel peuple se résigna jamais à perdre son indépendance locale en vue d'une plus grande sécurité à venir? D'ailleurs, rien ne faisait un devoir d'immoler les franchises particulières, quand la division n'entraînait pas le danger, qui ne parut qu'avec Charles VIII, de voir la patrie déchirée par des mains étrangères. Une cour se substituait aux loges et à l' arewyo; une capitale, aux dix ou Vingt cités qui d'abord vivaient de leur vie propre ; une armée soudoyée, aux milices nationales ; un trésor public, aux coffres de chaque citoyen, remplis par les gains , fruit d'un travail pénible, et toujours ouverts pour subvenir aux besoins de tous. Quel avantage pouvait donc séduire Florence, Bologne ou Gènes, pour qu'elles se donnassent aux Visconti ou aux Angevins? Bien plus, on regardait comme œuvre méritoire de faire obstacle à l'ambition de ces princes, et les politiques du siècle dernier ont vu dans ces républiques le boulevard de l'ancienne liberté. Dieu te garde, ô peuple italien, d'oublier tes traditions et de renoncer à tes longues espérances ! mais, si tu peux regretter que l'Italie n'ait pas été soumise alors par quelqu'un, et réduite forcément à cette unité qu'ont obtenue l'Angleterre, l'Espagne et surtout la France, il serait injuste d'accuser tes pères de ce qui peut-être se trouvait impossible, et qui certainement n'était pas désirable pour eux.
Ce qu'il faut déplorer, c'est que les Italiens traînassent après eux trop de souvenirs de l'antiquité , quand il fallait un bon
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sens pratique pour substituer l'ordre à la tumultueuse vigueur des deux siècles précédents, et qu'ils attendissent le coup meurtrier, désunis de lois, de civilisation, de constitutions, de dialectes, de tout. Néanmoins nous ne saurions exiger de nos aïeux ces sacrifices, auxquels nous ne nous soumettrions nous-mêmes que par force, Ne transportons pas dans leur temps la conscience et les aspirations du nôtre : pouvaient-ils prévoir les maux qui, en venant du dehors, trompèrent les calculs des politiques et les forces des braves? Toute la littérature de ce siècle est là pour attester que les Italiens sentirent qu'ils avaient une patrie, alors que les Français n'en connaissaient pas même le nom (1). Et combien d'eftbrts ne durent pas faire les étrangers pour corrompre l'Italie avant de l'assujettir! Avant de les plier à la molle oisiveté du servage, ils lurent contraints d'effacer ces communes, source d'agitations et la gloire de leur pays.
Y a-t-i! une chose plus belle que la vie ? mais, parce qu'il est difficile de la régler, les mauvais gouvernements trouvent plus commode de l'éteindre. C'est ce qu'on fit. Les agitations cessèrent, et la liberté avec elles ; la paix vint, apportée par ceux qui avaient fomenté la discorde ; la paix vint, et avec elle cette centralisation administrative qui anéantit la puissance individuelle et la volonté, outre qu'elle isole le gouvernement du peuple ; la paix vint , et avec elle la dépopulation, la pauvreté, Ja honte, la niort politique, suivie de la mort intellectuelle et civile , jusqu'à ce que la justice, satisfaite par des torrents de sang et de larmes répandus comme expiation, dise assez. Alors elle suscite les temps où l'alliance se renouvelle, ainsi que les espérances fomentées par ceux qui peuvent les réaliser, et vainement reniées par ceux qui ne veulent rien apprendre du passé, n'avoir confiance que dans les révolutions, et, à chaque révolution, recommencer à leurs dépens l'expérience, pour faire une blessure nouvelle à la hberté.
Si donc quelques écrivains font consister la faute de nos pères dans leur répugnance à s'unir, pourquoi d'autres, en remarquant la décadence du pays aussitôt qu'une vie artificielle et décolorée fut substituée à l'existence vigoureuse et multiple des communes, ne pourraient-ils rappeler que, dès le moment où manque cette force vitale qui tend à exclure du corps les élé-
(1) Tocqueviile {De la Démocratie eu Aniér'Kjue, il, 17) dit que le mot patrie ne se trouve dans aucun écrivaia frauçais avaut le seizième siècle.
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ments nuisibles, et à séparer les parties vivifiantes des parties malades, il ne reste qu'une fièvre frénétique ou le marasme? Machiavel lui-même , le panégyriste des gouvernements forts , avoue que le nombre des grands hommes est en rapport avec le nombre des États; l'anéantissement de ceux-ci fait décroître ceux-là, parce qu'ils n'ont plus l'occasion d'exercer leur capacité.
Si quelqu'un de ces princes eût prévalu par ruse ou par force, cette Italie, si supérieure aux autres nations en richesses et en civilisation, aurait été facilement entraînée dans les conquêtes qui recommençaient alors; en renouvelant les temps romains , en substituant la guerre au commerce et aux arts, elle se fut préparé de nouvelles malédictions pour l'avenir. Vaut-il mieux être exécrés comme conquérants, ou, comme conquis, régénérer la fraternité dans la douleur? Vous prononcerez. Italiens, selon que vous mettrez la vertu dans les actes provenant de la force, ou dans ceux dont la bonté est la source.
L'Italie, au moment où elle perdait la prééminence politique, en acquérait une autre par les progrès de la culture et les insignes productions du génie, comme, en politique, elle devenait pour le reste du monde l'école des beaux-arts et des lettres. Dans le moyen âge, la littérature était représentée par le clergé; dans les communes, des laïques conunencèrent à écrire; puis vinrent les légistes, rivaux des théologiens, et les universités, qui luttèrent d'influence, bouleversèrent les écoles épiscopales ; enfin parut cette foule de doctes Grecs, de poètes et d'érudits qui éclipsèrent le clergé et jouèrent le premier rôle jusque dans les conciles de Bâie, de Constance et de Florence. La langue universelle, qui était celle de l'ancienne Italie, fut remplacée par les dialectes nationaux; les lettres, comme autrefois la religion , rapprochèrent les Européens, et l'on dit alors républicpie littéraire, comme on avait dit autrefois république chrétienne. Cette nouvelle république, bien qu'elle parût, après la prodigieuse activité de l'époque antérieure, se consacrer à de puérils travaux, devait grandir avec le temps, sentir sa propre dignité et se placer parmi les puissances motrices du monde en créant l'opinion. Quelle secousse dut prochiire dans les intelligences la subite apparition de quinze mille livres imprimés, plus corrects que les manuscrits et à plus bas prix ! Aux lectures rares, attentives, répétées, succèdent les lectures rapides et multipliées; aux convictions inébranlables parce qu'elles n'ont pas été soumises à la