‹ Histoire des Italiens (volume 5)Chapitre 146 sur 352 · SAVONAROLA EXCOMMUNIÉ · texte numérisé non relu

SAVONAROLA EXCOMMUNIÉ

son courage et sa piété? Lui et ses frères se tenaient enfermés dans leur couvent.

Jérôme accumulait^de nouvelles haines sur sa tête en se déchaînant contre la scandaleuse famille d'Alexandre VI, dans laquelle un frère tuait l'autre par jalousie pour une sœur, maîtresse de

/ tous deux ; dans laquelle la prostituée du pontife figurait au milieu des cérémonies du palais et de l'Église. Le pape, après l'a-

' voir averti fréquemment, lui intenta un procès d'hérésie, avec interdiction de prêcher. Le moine protesta en disant : « Que \o- (( tre Sainteté daigne m'indiquer les choses sur lesquelles j'ai à « me rétracter dans tout ce que j'ai écrit ou dit, et je le ferai « très-volontiers (1), » Puis, non content de désobéir, il allègue une décision du pape Pelage, portant que, lorsque l'excommunication est injuste, il n'est point nécessaire d'en demander l'absolution (2) ; il officie donc en public, et reprend ses prédications, d'autant plus suivies qu'il est persécuté.

Cité à Rome, il refuse de s'y rendre, parce qu'il craint pour sa vie; puis, comme il est de la nature humaine d'exagérer dans toute controverse, il soutient en chaire que le pape peut errer, soit comme étant mal informé, soit parce qu'il agit contre sa conscience. Antérieurement, il avait dit que celui-là n'est pas le véritable successeur de saint Pierre qui n'en imite pas les vertus; mais alors, s'échauffant ipeu à peu, il veut que l'on convoque un concile, et qu'Alexandre soit déposé ; dans ce but, il écrit aux rois d'Espagne, de France, de Hongrie, d'Angleterre, à Ludovic le More, qui, pour complaire au pape, lui envoie cette lettre.

Alexandre ne sortit pas des voies de la modération (3) ; il consulta quatorze théologiens dominicains, et lui laissa toujours ouvert le chemin du repentir; dans le bref aux frères de l'An-

(1) Di^nettir Sanclitas Festia nii/ii s'ign'ificare cjuid , ex omnibus quœ scripsi xel dixi, sil revocandum, et ego id libentissime faciam. 20 septembre 1497.

(2) y le de Savonarola, liv. iv, ch. 10 et 14.

(3) Dans Burcariio (Dinrium Curiœ romance sub Alexandro VI papa), nous avons une lettre d'Alexandre à Savonarola, dans laquelle, supposant qu'il agit par simplicité et excès de zèle, il l'invite à taire pénitence. Le moine lui répondit longuement, léfutant une à une ses imputations, invoquant le témoignage de tout le peuple qui l'écoute et des livres publiés par lui, et niant s'être dit prophète ni envoyé directement par Dieu ; il repousse surtout l'accusation de répandre des inimitiés : Cerle , bealissime pater, notissimum en non solum Florentice , sed c/uun in divenls Italiœ partibus , quod meis verbh secuta est pax in civitate

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nonciation, il l'appelait excommunicalum et de hœresi suspecium , mais non hérétique. Il exhortait la Seigneurie à « faire quelques démarches pour s'opposer aux prédications, en ajoutant que frère Jérôme devait s'humiher en quelque manière à demander l'absolution, laquelle, bien qu'il continuât, ne lui serait jamais refusée, comme il lui permettrait ensuite de monter en chaire (1). » Mais, comme il ne fut point écouté, il lança une seconde excommunication, avec injonction à la Seigneurie de lui imposer silence, si elle ne voulait pas voir les biens des Florentins saisis au dehors, et l'interdit frapper son territoire.

Sa résistance scandahse les rehgieux des autres ordres, et les augustinsl'anathématisent. Les compagnacci, devenus plus hardis, tantôt refusent hypocritement de se mettre en rapport avec un homme excommunié et fils de perdition; tantôt, à ses sermons, ils crachent, frappent des pieds et font entendre des grognements ; parfois encore ils remplissent sa chaire d'ordures fétides, ou la couvrent de la peau d'un âne, ou bien, au miheu du sermon, ils soulèvent le tronc des aumônes, et, le laissant tomber avec grand bruit, ils jettent le désordre dans l'auditoire. Il fit une procession « avec tous les enfants portant chacun à la main une petite croix de bois rouge ; mais, au moment où ils traversaient le pont de Sainte-Trinité, les compagnacci les couvrirent de huées, et leur enlevèrent les croix, dont quelques-unes furent brisées et jetées dans l'Arno. Néanmoins les enfants ne cherchèrent pas à se venger, mais continuèrent la procession, et ce fut chose étonnante qu'ils eussent plus de raison que les grandes personnes. Dieu fit bien voir (ju'il était avec eux, et le diable avec les arrabbiati, qui eurent ensuite en horreur la croix du Christ (Cambi). »

La plèbe exige toujours des miracles de ses idoles, et Charles VIII lui-même, plèbe de roi, avait dit en raillant à Savona-

Florentiœ, quœ si non fuis s et secufa , Italia fuisset pertttrbalq^ Qnod si verùis ad/ti/>i/a fuisset Jides, Italia liodic non hoc modo cjuateretur ,• nçn itlius prœvidens ajflictiones, licet a multis semperfuerim derisus, pronunciavi gladium ventunim, ac pacis remedium osteudi solum esse ; u/fde Italia nniversa gratins pro me Deo agere deberet. Docui enim eam remedium tranquitlifatis , quod qiiidem servons Florentin jnm hnbet quod non hnberet ; e( si simililer faceret tota licec Italia, gladius nequaquam per eam transiret : quid enim nocere potest pœrfitentia?

(1) Lettre de Dominique Bonsi aux chrétiens de la balia.

l'épreuye du feu. 251

rola : Faites-moi un petit miracle. François de Fouille, frère iws mineur, appela Savonarola à prouver la vérité de ses prédications par le jugement de Dieu : « Qu'il entre avec moi dans le feu^ et l'on croira celui qui en sortira sain et sauf. Je périrai peut-être, mais j'aurai eu l'avantage de détruire un hérésiarque, qui entraînerait tant d'âmes dans la perdition. »

Le pape remercia les franciscains d'un sacrifice dont le souvenir serait éternel. Le peuple accueillit avec joie l'espérance d'un pareil spectacle; les personnes avisées prévirent que Jérôme n'accepterait pas, ce qui leur fournirait l'occasion de le traiter de lâche, ou de l'exposer aux railleries. En effet, Savonarola refusa cette épreuve impie ; mais, tandis que ses adversaires insistaient pour le couvrir de confusion, les enthousiastes, tous les dominicains, un grand nombre de laïques, de religieuses, de femmes et d'enfants, dans la persuasion de la réussite, s'offraient pour entrer dans le feu à sa place (1). Il fallut donc y consentir, et Dominique Buonvicino de Pescia, son élève de prédilection, accepta l'épreuve pour soutenir que : 1° l'Église de Dieu a besoin d'être renouvelée; 2° qu'elle sera bouleversée; 3" qu'après les fléaux, Florence et l'Église seront régénérées et prospéreront; 4" que les infidèles se convertiront à la foi du Christ ; 5" que ces choses arriveront dans notre temps; 6° que l'excommunication portée contre frère Jérôme est nulle; 7° que ceux qui n'en 7 avril, tiennent pas compte ne pèchent nullement.

Les formes de l'épreuve soulevèrent une discussion interminable; enfin tous les préparatifs étant faits et le bûcher dressé, frère Jérôme exigea que son champion y entrât avec l'hostie consacrée Les franciscains s'y opposèrent obstinément; alors on se mit à dire qu'il était sorcier, et portait des vêtements enchantés. La journée se passa dans ces débats, et le soir une pluie torrentielle dispersa la foule qui était accourue de tout le territoire, avide de spectacles, d'émotions, de miracles.

L'enthousiasme déçu se convertit en colère et désir de vengeance ; les compagnacci proclament Jérôme imposteur, et la Seigneurie peut désormais l'abandonner à la fureur du peuple et le laisser mettre en jugement. Ses amis voulaient le défendre par

(1) Burcardo, hostile à frère Jérôme, cite beaucoup de déclarations de religieux disposés à subir l'épreuve du feu, pour confirmer les conclusions de Savonarola, et prouver la nullité de l'excommunication. Parmi ces moines étaient tous ceux de Prato, sous la déclaration desquelles .lérôme écrivit celte longue justificatioDi

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