‹ Histoire des Italiens (volume 5)Chapitre 300 sur 352 · MORONE ET PESCAIRE · texte numérisé non relu

MORONE ET PESCAIRE

L'armée impériale était commandée par François, marquis de Pescaire, né en Italie des Avalos espagnols. Il s'était signalé aux batailles de Ravenne, de la Bicoque, de Pavie, et l'on vantait son génie inventif, son activité, ses stratagèmes ; plein de mépris pour la culture italienne, il se plaignait de n'être pas né en Espagne, et ne parlait qu'espagnol ; de leur côté , les Italiens le trouvaient «orgueilleux outre mesure, envieux, avare, ingrat, méchant et cruel, sans religion, sans humanité, né tout exprès pour détruire l'Italie (Vettori). » On lui attribuait la plus grande part dans la victoire de Pavie , qui lui avait coûté une grave blessure {\); il s'irrita donc de ce que Lannoy avait envoyé en Espagne le royal prisonnier, que l'armée voulait garder comme gage de la paye qui lui était due ; afin d'acquitter Parriéré des soldats, il promit la liberté à Henri II, roi de Navarre, moyennant 80,000 ducats, mais Charles-Quint refusa d'y consentir. De là, son mécontentement, dont plusieurs fois il fit part à Morone, qui espéra l'attirer dans le parti italien, sinon par sentiment national, du moins en flattant sa vanité. Après l'avoir sondé, il lui dit : « Une ligue, pour l'expulsion des barbares, se forme entre la régente de France, le roi d'Angleterre, les Suisses, tous les princes et les républiques d'Italie ; vous en serez le chef, et vous désarmerez, avec les vôtres , les troupes de l'autre corps d'armée commandé par Leyva ; la fureur du peuple, exaspérée par tant de souffrances, vous aidera dans cette entreprise. Avec les forces réunies, nous marcherons à la conquête de Naples, dont le pape est disposé à vous donner l'investiture, d'autant plus que les régnicoles brûlent d'être gouvernés par vous , leur compatriote. Une fois l'Italie débarrassée des étrangers , vous êtes le seul à qui le vote puisse en conférer la couronne. La postérité vous confirmera le titre glorieux de libérateur de la patrie. » 11 ne ferma point l'oreille à ces propositions ; des consultations de théologiens et de gentilshommes tranquillisèrent son honneur et sa conscience, en l'assurant qu'avant d'être capitaine de César, il était citoyen de Naples et sujet du pape.

Mais Pescaire se repentit bientôt; élevé par les romans espagnols dans des idées exagérées de loyauté, il ne rougit pas de descendre au rôle infcâme d'agent provocateur. Il continua d'entretenir les espérances des conjurés; puis, ayant appelé Mo-

(1) Dans les dépêches d'André Navagero, de 1525, nous lisons que Pescaire se proposait de prendre Venise, dans la persuasion qu'elle n'était défendue que par l'eau, et qu'il pourrait y arriver au moyeu de fascines du côté de Malghera.

•4o6 MORONE ET PESCAIRE.

1525 rone à un nouveau colloque dans le château de Novare, il se fit l'ioci bre. renseigner, avec détail, sur les menées, les complices et les moyens de réussite; mais il avait caché Anton de Leyvra derrière la tapisserie. Aussitôt le chancelier fut arrêté et interrogé en présence du marquis lui-même, qui mourut peu après, à l'âge sonovorabre. de treutc-six ans; ainsi, tandis qu'il pouvait aspirer à l'immortalité, il aima mieux s'attacher au pilori de l'espion, flétrissure que n'ont point effacée les poétiques lais de sa veuve, Victoire Colonna (1).

iMorone protesta contre son arrestation, puisqu'il n'était pas le sujet de celui qui le privait de sa liberté et le jugeait; mais, bien qu'entouré d'égards, il ne sortit jamais de prison. Le duc Sforza, traité à l'égal d'un simple particulier, se vit intenter un procès. Milan, assiégé, bombardé, exposé aux horreurs d'un gouvernement militaire, fut enfin contraint par la force de jurer fidélité au roi d'Espagne. Les Italiens connurent alors combien

(1) S'il faut en croire Varchi {^Hist. florentines, livre il), Victoire, ayant appris la trame de son mari, lai aurait écrit pour qu'il ne souillât point par la trahison une vie si honorable ; qu'elle préférait à la couronne de reine l'honneur d'être la femme d'un chevalier loyal, et qu'on arrivait à l'immortalité, non par des titres et des royaumes, mais par la fidélité et les autres vertus.

Pescaire, abattu par la certitude de sa mort prochaine, écrivait dans son testament qu'on priât Charles-Quint d'épargner les jours de Morone et de lui faire tout le bien possible ; il ne voulait pas, disait-il, que tout ce qu'il avait fait pour le service de Sa Majesté pût amener sa propre damnation.

Quant au fait de Morone et de Pescaire, nous puisons quelque lumière dans le rapport de l'ambassadeur vénitien, Gaspard Conlarini : » Le conseil de César est divisé en deux partis ; à la tète de l'un se trouve le chancelier (Gattinara)... Il conseille à Charles de se faire monarque universel, de songer à l'entreprise contre les infidèles, qui convient à un empereur chrétien , et d'abaisser la couronne de France... A cet effet, il faut qu'il ait l'Italie pour amie... Au contraire, le vice-roi (monseigneur de Beaurain) et don Hugues de Moncade, dont le marquis de Pescaire appuie de toutes ses forces l'opinion, conseillent à l'empereur de s'entendre avec la France pour ruiner l'Italie , de laquelle, disent-ils, il deviendra maître en s'accordant avec le roi Très-Chrétien. Mais Sa Majesté, à noire départ de la cour, semblait écouter de préférence le chancelier, dont les conseils auraient prévalu. Après mon arrivée en Italie, à la vue de ces troubles de l'État de Milan, je me suis étonné grandement ; car j'ai pensé que celte commission particulière {de destituer le duc), le marquis ne l'avait pas eue de Charles, mais une mission générale, à cause de quelques soupçons que le duc avait fait naître; seulement le marquis, comme je le crois, poussé par son mauvais vouloir contre le duc et l'Ilalie, aidé, en outre, par l'arcliiduc d'Autriche, qui convoite avec passion le duché de Milan, csl allé aussi loin que nous l'avons vu. » {Bapjwris da: nmlwssadeurs réniùcns, première série, vol. II, p. 59.)

Page 1