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tendre de graves plaintes sur le dérèglement des mœurs, l'oubli de la discipline, et sans faire des décrets de réforme. C'est avec tous ces personnages, avec Pierre Damiani et saint Bernard, que je placerai Dante.
Et si ces fraticelles persistèrent malgré les avertissements, et méconnurent , enorgueillis par une rigide perfection , l'autorité suprême , alors seulement ils sortirent du sein de l'Église, alors cessa l'excuse de la bonne foi. Telle fut la conduite des Albigeois à l'époque de Dante, puis celle des grands négateurs du seizième siècle. Vous avez bien décrit, c'est-à-dire d'une manière brève, la guerre des Albigeois. Ils étaient hors de l'Église , et ils furent légitimement persécutés , bien que par des moyens atroces, en rapport avec la férocité de l'époque et d'une guerre civile plus qu'avec la douceur chrétienne.
L'hérésie des templiers est encore douteuse, et ce ne fut pas l'Église, mais un pape qui les supprima, ce qu'il fit encore non en vertu d'une bulle définitive, mais par un bref provisionnel. Or, selon vous , Dante appartenait à l'ordre des templiers, souche de la moderne franc-maçonnerie, et il voulait venger sur Ifes papes la croisade contre les Albigeois et la destruction des templiers. Mais quoi ! la Divine Comédie ne fait pas une seule fois mention des Albigeois, pas une, et vous n'avez pu voir qu'elle en. parlait qu'à force d'allusions et d'interprétations. Le manichéisme, à ce qu'il semble, était le fond de leurs doctrines, et chez Dante tout respire la libre action de Dieu, un et triple, dans la création et la conservation du monde; les questions principales qu'il agite ont pour but de combiner la providence et la grâce avec le libre arbitre de l'homme.
Quant aux templiers, j'ai deux préjugés. Leur ordre, à mon avis, recul sa règle, uou de Misraïm ou de Valdo, mais de saint Bernard. Je ne veux pas croire que votre sens droit vous permette daflirmer avec Lenoix {Origine de la franc-maçonnerie, p. 235) que saint Bernard lui-même était tm franc-maçon. Dante, en outre, nomme une seule fois les templiers ; mais où ? là où il se déchaîne contre Philippe le Bel, parce qu'il a profané le temple, et, ajoute-t-il, parce qu'il a crucifié le Christ f/rt«s son vicaire qui se trouvait à Agnani. Et quel était ce vicaire? Boniface VIII, la personne que Dante exécrait le plus (les motits sont connus) et qu'il maudit neuf fois dans son poëme. Il le maudit, mais comme l'adversaire des Gibelins, comme étant la cause de son exil, comme l'artisan des discordes de Florence. Mais le voitil outragé par un roi et un avocat, il oublie l'homme pour ne se rappeler que le pape, il pastor délia Chiesa, il vicario di Cristo.
Pygmalion, devenu amoureux de sa propre statue, est l'image qui doit s'offrir à quiconque lit votre livre ; mais serez-vous pour cela inexorable envers ceux qui lui refuseront le meilleur encens, le consentement ? Qu'un auteur, d'un bout à l'autre de ses livres , dise le contraire de ce qu'il pense; qu'il faille expliquer chacune de ses
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phrases dans un autre sens que celui qui en ressort; quand il dit saints, qu'il entende hérétiques ; quand il dit brebis , qu'il entende chèvres; lorsqu'il se déchaîne contre les incrédules, leur présomption et leurs partisans, qu'il veuille dire catholiques ; que là où il loue le donare, on doive lire dona re; que, alors qu'il professe les vérités les plus austères sur la Trinité, sur le pape , vei-e rlavîger regni cœlorum, lequel secundum revelata hiimamim genus perducit ad vitam xternam, ou loue le santo sene Bernard ou Dominique, sarito atleta délia cr'istiana fede, il le fasse par ironie ; que la distinction des langages dans le l'ulgare Eloquio exprime une distinction de partis et de croyances ; que, dans le Convito, où il commente ses canzoni, il se propose, au contraire, de commenter la Divine Comédie, de laquelle il ne fait pas même mention, et trouve moyen de les commenter de manière que les Gibelins y voient une chose, et les Guelfes tout le contraire; qu'un auteur, en un mot, appuie ses sentiments et sa gloire sur des livres perpétuellement écrits dans une espèce d'argot, veuillez me le pardonner, mais ce serait là un artifice digne de votre Talleyrand, qui disait que la parole avait été donnée à l'homme pour déguiser sa pensée, et non du poète qui disait :
lo mi son un che, quando Amore spira, noto ; ed in quel modo Ch'ei dettadenlro, vo significando.
Je sais que ce mot Amour est la clef de voûte de tout votre édifice ; mais, alors qu'il est si difficile de déchiffrer les passages obscurs , pourquoi se proposer d'obscurcir les plus évidents? Il est certainement moins malaisé de supposer dans Dante des erreurs et des vérités , attendu ses nombreuses obscurités que ne sont pas parvenues à éclaircir toutes les gloses des commentatexirs ; mais, s'il en est ainsi, quelle peut être l'idée d'un sectaire qui se fait per plie anni macro pour exposer une doctrine dans un langage qui ne sera compris que d'un petit nombre d'adeptes, ce qui serait prêcher des convertis? Et cependant Dante expose pleinement, dans un ouvrage, le système de la monarchie gibeline par opposition à la monarchie papale ; et cet ouvrage, dites-vous, est le plus clair, le seul clair même, et, de fait, il subit des condamnations qui furent épargnées à d'autres.
Personne plus que moi ne déteste l'outrecuidance do celui qui, dans une page écrite à la légère, ou, comme vous diriez, entre la poire et le fromage, prétend juger une œuvre de longue haleine, méditée avec patience. Le ciel me garde de vouloir le faire avec la vôtre, bien que, tout en admirant cette patiente obstination à chercher les traces
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révélât iice.'i, je ne puisse en accepter les conséquences; et les contemporains du Dante ne les accepteront pas non plus, eux qui surent aussi reprocher à son ami Cavalcanti de déraisonner sur la mortalité de l'âme.
Aussitôt que Dante fut mort, vêtu, comme il l'avait demandé, de l'habit de franciscain , ou dit que le cardinal du Poyet chercha à troubler ses cendres. [Ce du Poyet, mauvais prêtre et mauvais général, qui n'apportait pas en Italie les bénédictions du pasteur, mais en commandait les armées pour la dévaster, devait abhorrer le Gibelin qui n'épargna jamais les reproches aux papes , et qui , dans la Monarchie, proclama des principes diamétralement opposés aux libertés ijuelfes et à la suprématie de la pensée sur l'épée. Mais les derniers événements m'ont du moins appris à distinguer ce qu'un homme a fait de ce qu'il voulait /oire ; et certainement du Poyet ne troubla point les cendres du grand Italien, bien que ce soit un lieu commun de répéter qu'il voulait le faire. Dante, tant qu'il vécut, «invoquait matin et soir le nom de la belle fleur, » c'est-à-dire de Marie (Parad. 23). A peine mort, sa chère Florence, la capitale du parti guelfe, le faisait lire et commenter; et où ? dans l'éghse et le dimanche; et par qui ? par Boccace, qui était, dites-vous, en communauté de doctrines avec le poète, et qui pourtant ne nous a laissé rien de plus clair.
L'image de Dante fut peinte à Sainte-Marie del Fiore, et son voyage, dans la cathédrale d'Orvieto et le Campo Santo de Pise ; un archevêque de Milan établit une chaire , où deux pliilosophes et deux théologiens devaient l'expliquer; au concile de Bâle, un cours était fait sur la Divine Comédie. EnOn Raphaël Sanzio, par commission d'un pape, et lorsque la réforme religieuse se trouvait dans toute sa chaleur, devait peindre Dante dans les salles même du Vatican, parmi les grands saints qui couronnent l'autel du Saint-Sacrement,
Que veut dire cela ? que l'Église et les prêtres, dans Vinepte et jéroce moyen âge, c'est-à-dire alors qu'ils avaient en main les jugements et la force pour les faire exécuter, se montrèrent moins intolérants que ne cherchent à l'être quelques individus de nos jours, lesquels , réduits uniquement à la plume, veulent au moins avec elle soutenir le droit de la persécution et l'opportunité de l'intolérance. Laissons-les dire, cher Aroux, et, si jamais vient le temps où ces écrivains soient oblij^és de se réfugier derrière la tolérance, réservons-nous la consolation de ne pas l'avoir reniée, même alors qu'on nous en faisait un crime. D'ailleurs vous êtes persuadé qu'on sert mieux une cause en montrant qu'elle fut embrassée par les penseurs et les hommes illustres, qu'en scrutant des paroles et des actes, afin qu'ils accusent d'iniidélité ceux-là même qui iirent de leur génie un hommage docile à la vérité.
\éaninoins, si nous voulons trouver l'hérésie dans Dante, voyons-la
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dans la colère qui l'inspira ; dans les antipathies qu'il suscita entre les villes d'Italie, en préparant des noms de blâme pour s'insulter avant de s'égorger ; dans le droit qu'il s'attribua de prononcer des peines éternelles par rancune , ou du moins eu vertu de jugements privés , oubliant que « le Cluist n'est pas là où il n'y a point de charité. »
Recevez, etc.