‹ Histoire des Italiens (volume 5)Chapitre 68 sur 352 · LES VENITIENS EN EGYPTE ET DANS LE LEVANT · texte numérisé non relu

LES VENITIENS EN EGYPTE ET DANS LE LEVANT

surgii';, aussitôt les Italiens apparaissaient sur les côtes dans un appareil menaçant, comme le fait aujourd'hui l'Angleterre .

Exceptés de l'excommunication contre quiconque portait aux ennemis de la foi des bois de construction , des armes et du blé, les Vénitiens entretinrent toujours des communications régulières avec les musulmans ; ils avaient un consul à Alexandrie , des comptoirs dans la Syrie, et des traités avec les Barbares ques (1) qui accordèrent aussi des privilèges et des franchises à d'autres Italiens. Les Pisans obtinrent du bey de Tunis l'ile de Tabarca, afin de pêcher le corail, et d'autres faveurs de l'empereur du Maroc.

Les Vénitiens étaient encore les seuls qui introduisaient les camelots dans l'Arménie, d'où ils exportaient le poil des chèvres d'Angora, avec exemption de tous droits d'entrée , des magistrats propres, et l'entière franchise pour les marchandises qui, tirées de Tauris et de la Perse, traversaient le pays. Trébizonde profitait de ce trajet pour se couvrir de colonies qui faisaient le commerce des épices. Les Vénitiens eurent, avec une juridiction particulière, un quartier dans cette ville, de laquelle ils se dirigeaient vers la Perse et la Mésopotamie, avec privilège de libre passage et des comptoirs pour les opérations d'échange et le trafic du vin.

Plus tard, ils augmentèrent leurs établissements sur les côtes de la Grèce, dans la Propontide, à Adrianopolis, dans une bonne partie du Péloponèse, dans plusieurs îles et ports de la Morée , jusqu'au fond de l'Adriatique; ils investissaient leurs citoyens, à titre de fief, des îles de Lemnos, de Scopelo et de presque toutes les Cyclades ; ils acquirent Négrepont et s'interposèrent avec avantage dans les discordes domestiques des empereurs byzantins, et dans les querelles de ceux-ci avec les Génois de Galata. Mais ils ne recouvrèrent plus leur ancienne prépondérance dans la mer Noire, et , pour y avoir accès, ils concluaient des traités avec les États situés sur les rives du Danube, stipulant le droit de les traverser; aussi le négoce avec l'Allemagne, la Hongrie, la Pologne, la Russie, les alliances avec les Bulgares et les populations danubiennes jusqu'à la Tauride, les échelles

(1) Dans les années 1306 , 1317 et 1320 , Venise fit des traités avec Tunis, et avec Tripoli en 1356. Quatre traités conclus entre la république et les rois de Tunis de la race des Afides, traités inconnus des historiens de Venise, sont donnés par le baron de Hammer, Hist. des Osmanlis, t. IV, p. 691.

i!fe MARINE VÉNITIENNE.

sur toutes les côtes d'Italie, en France, en Espagne, en Flatidre, en Angleterre, enfin depuis Astrakan jusqu'à l'Afrique intérieure, offraient d'immenses bénéfices, dont profitait le peuple qui , après la moitié du quatorzièhie siècle, gardait le privilège du commerce, avec exclusion des nobles, auxquels était réservé le privilège du gouvernement.

Venise entretenait partout des coiisuls ou baiîes, âVec mission de faire respecter la patrie, de protéger leurs concitoyens et de leur rendre prompte justice; celui de Constantinople, qui était en même temps internonce de la république, juge des Vénitiens et inspecteur du commerce, portait une chaUsSUre écarlate comme l'enipereur, sortait avec des gardes, exerçait pleine juridiction sur la colonie, etj après la prise de cette ville par les Turcs, il eut sous sa protection des étrangers même, surtout des Arméniens et des juifs.

Le doge Renieri Zen fit compiler par Nicolas Quirlni , Pierre Badoer et Marc Dandolo, un code de commerce et de navigation {Statuta et ordinamenta sUper navibus el lignis aliis) aVec des mesures excellentes, exprimées dans un langage simple , exact et concis, digne enfin d'être imité. Type de toute la législation maritime, ce code prescrivait le mode des armements, la forme du serment des marins, et déterminait les devoirs des patrons ou des consuls, le chargement, les provisions, le prix du trajet, les armes et les bannières. Le nombre des navires et des individus était fixé. Comme aussi le moment de prendre la mer, le lieu de débarquement, la qualité et la quantité des marchandises à transporter, à l'aller et au retour. Lès objets à échanger avec des marchandises asiatiques étaient affranchis de toUs droits, ou n'en payaient que de très-modérés.

Les discours du doge Mocenigo (ch. CXV) nous ont fourni un bon témoignage de la prospérité vénitienne ; nous y avons vu que, vers la fin du treizième siècle, trois cents navires marchands de deux cents tonneaux, et trois cents grosses nefs portèrent vingt-cinq mille marins, toujours bien armés, tandis que onze mille se trouvaient sur quarante-cinq galères. Sur la fin du siècle suivant, on trOuVait trente-huit mille marins servant sur trois mille trois cent quarante-cinq bâtiments. L'arsenal, commencé vers Tan llOi sur les anciens îlots Gemole, fut agrandi en 4304 sous le dogatde Pierre Gradenigo, puisj en 1325 et 1473, jusqu'à foniiLT Cet ensemble qui, malgré sa triste solitude, commande encore l'admiration. Il était placé sous l'autorité de deux.

magistratures de sénateurs, c'est-à-dire de trois surintendants pour la haute inspection , de trois patrons qui ordonnaient et surveillaient les travaux, et couchaient dans trois palais contigus à l'arsenal , appelés Paradis, Purgatoire, Enfer. Les ouvriers de l'arsenal, population nombreuse (1), dévouée à la Seigneurie qui assurait son bien-être, formaient la garde personnelle du souverain.

Les îles et les côtes du Levant fournissaient en abondance les bois de construction ; dès que ces possessions furent restreintes, mais surtout après l'occupation de l'Albanie et de l'Esclavonie par les Turcs, il fallut s'approvisionner sur le territoire même de la république. 11 est certain qu'avant l'année 1479 , on employait les bois de Montello dans la marche Trévisane, et de Montone dans i'Istrie, bois très-renommés, et qu'a détruits la barbare diplomatie de nos jours.

Venise faisait usage de cinq sortes de galères : des grandes pour les voyages de Flandre et d^Angleterre, des légères, des nefs carrées et latines pour la Tana et Constantinople (2). Ses caraques étaient fameuses. Jean Villani nous apprend que des Génois et des Vénitiens ayant vu, en 1344, quelques navires de Bayonne plus légers, plus agiles et plus propres aux combats, passer le détroit de Séville , ils en construisirent de semblables, ce qui fut une grande révolution dans la marine. Pendant son séjour à Venise, Pétrarque voyait des navires, «pareils à des montagnes, sillonner la mer pour transporter, à travers mille dangers, nos vins aux Anglais, notre miel aux Scythes, notre safran, nos huiles et notre lin aux Syriens, aux Perses, aux

(1) Les Rei\ It, Script., XXII, 959, en portent le nombre à mille, et le livre Venise et ses lagunes, t. I, p. 176, à dLv-neuf mille; au tome II, p. 151, il dit qu'ils atteignirent le chiffre de quatre mille, et à la page 252 il fixe le maximum à trois mille cinq cents. Ces divergences sont moins excusables dans les monographies.

(2) Uu manuscrit de la bibliothèque Magliabechiana , classe XIX, recueil 7, (l'uvre d'un marin du quinzième siècle, décrit avec détail les formes des diverses galères, des uavires, avec toutes leurs dimensions, tonnelage, etc.

La rapidité des constructions navales est presque inexplicable. Jacques de Varagine {Rcr. It. Scrifjt., ix, 17) atteste que, du 15 juillet au 15 août 1297, la république génoise équipa deux cents galères de deux cent vingt liommes chacune; en 1284, elle en équipa soixante-dix en trois jours. Venise, en moins de cent jours, prépara une ilotte; en présence de Henri 111, une galère fut équipée et lancée àlamer eu deux heures. En 15G9, un incendie ayant détruit l'arsenal, il en sortit, l'année suivante, la ilotte qui détruisit celle des Turcs à Lépante.

Arabes, aux Arméniens, et, ce que l'on croirait à peine, notre bois aux Achéens et aux Égyptiens, pour revenir avec d'autres marchandises ; ils faisaient voile jusqu'au Tanaïs, et laissaient derrière Gadès et Calpé, regardés comme les contins du monde occidental : tant est puissante sur l'homme la soif de l'or (1). »

Les entreprises mercantiles étaient secondées par la marine publique ; tous les ans, on expédiait dans les différentes mers vingt ou trente galères du trafic , de mille à douze cents tonneaux, et de la valeur de dOO,000 sequins chacune, commandées par des nobles que choisissaient les pregadi ou le grand conseil. Le gouvernement n'en retirait qu'un fret modique ; mais il trouvait dans leur emploi un moyen d'exercer les équipages pour un cas de guerre, et de faire respecter le lion en temps de paix, tandis qu'elles rendaient service aux particuliers.

Parmi ces escadres, celle de la mer Noire se divisait en trois : une côtoyait le Péloponèse, pour expédier à Constantinople les marchandises sorties de Venise ou de la Grèce ; la seconde se dirigeait vers Sinope et Trébizonde, dans le Pont-Euxin , afin de charger les productions asiatiques , arrivées dans ces parages par le Phase (2) ; la troisième, cinglant vers le Nord, entrait dans la mer d'Azof, et s'approvisionnait aux ports de Gaffa de poissons, de fers, d'antennes, de blé, de peaux, que des Russes et des Tartares apportaient par la mer Caspienne, le Volga, le Tanaïs. L'autre escadre longeait la Syrie, faisant échelle à Alexandrie, à Beyrouth, à Famagouste, à Candie, riche de sucre , et dans la Morée. La troisième transportait d'abord en Arménie et à Lajazzo, que Marco Polo appelait « Porte des pays orientaux, » puis en Egypte , les marchandises de la mer Noire, destinées au grand marché de Tauris, mais surtout des esclaves de Géorgie et de Circassie, qu'elle échangeait contre les denrées de la mer Rouge et de l'Ethiopie.

La quatrième, composée de bâtiments de deux cents rameurs au moins, faisait voile vers la Flandre. Après s'être ravitaillée à

(1) £p. senties, livre II, ép. 3.

(2) Dans l'Appendice XXIX des Archives historiques , on a publié récemment des documents qui jettent une nouvelle lumière sur le commerce des Vénitiens avec l'Arménie et Trébizonde. Dès 1201, les Vénitiens eurent dans cette ville des privilèges très-élendus , confirmés plusieurs fois, et un quartier fortiflé , à l'égal des Génois. Les conquêtes russes ruinèrent la prospérité de Trébizonde ; mais, dans ces derniers temps, elle est redevenue une échelle importante pour l'extrême Orient.

jManfredonia, Brindes, Otrante, elle chargeait en Italie du sucre et d'autres productions , gagnait les ports de Tripoli, de Tunis, d'Alger, d'Oran, de Tanger, et trafiquait avec les Africains de froment, de fruits secs, de sel, d'ivoire, d'esclaves, de poudre d'or; puis, débouchant par le détroit de Gibraltar, elle fournissait les Marocains de fer, d'armes, de draps, d'ustensiles domestiques, côtoyait le Portugal, l'Espagne, la France, touchait à Bruges, Anvers, Londres , et faisait des échanges avec les navires des cités hanséatiques; puis, après avoir attendu la saison favorable et une bonne mer, elle revenait, en faisant échelle sur les côtes de France, à Lisbonne, à Cadix. Dans Alicante et Barcelone, elle achetait de la soie grége, et, de rivage en rivage, revoyait la patrie un an après son départ.

Tout voyage de long cours devait commencer et finir à Venise; c'était donc là qu'on déposait les marchandises dans l'intervalle, et que venaient les chercher les marchands de l'intérieur ; aussi la ville offrait-elle le spectacle d'une foire continuelle. Celle de l'Ascension, dès 1180, se trouve instituée pour huit jours ; puis elle devint des plus fameuses , favorisée qu'elle était par les indulgences qu'on acquérait à Saint-Marc, en vertu d'une concession du pape Alexandre III, par les épousailles de la mer et l'opportunité de la saison, qui conviait alors les navires aux longs voyages. A cette occasion, on exposait aussi des chefs-d'œuvre d'art, avec un mannequin de femme dont le costume déterminait la mode de l'année.

Les 40 millions de marchandises qu'exportaient ces navires donnaient un bénéfice de deux cinquièmes, et le trafic de la Méditerranée procurait un autre profit. Nous avons vu Venise, dès 1270, se proclamer souveraine de l'Adriatique, en imposant un tribut à tous les navires qui parcouraient cette mer. Le mécontentement fut général ; mais le pape, choisi pour arbitre, donna raison aux Vénitiens, parce que, en la protégeant contre les corsaires musulmans, ils avaient droit à une rétribution. Cette sentence n'apaisa point les rivaux , contre lesquels Venise dut se munir de bonnes armes ; elle s'assura même le commerce de la haute Italie par l'acquisition du Frioul, de la marche Trévisane, du Padouan et d'autres petites seigneuries, concluant des traités avantageux avec les voisins, chez lesquels, avec son commerce, elle ne pouvait étendre sa domination (1).

(1) Tels sont, entre autres, les deux traités de 1327 avec Coine et Brescia.

Noms savons déjà par le doge Mocenigo que Venise expédiait à la seule Lombaidie pour 2,789,000 ducats, dont 50,000 pour les esclaves, outre le sel ; elle gagnait par an 600,000 ducats sur les Lombards, 400,000 sur les Florentins, et pourtaiit elle sortait à peine de guerres qui l'avaient dépouillée d'un grand nombre de possessions, et menacée jusque dans ses lagunes. Bien plus, malgré les deux guerres contre les Turcs et avec le duc de Ferrare, elle avait des finances si prospères qu'il entra dans le trésor, en 4490, 1,200,000 ducats, presque le double de l'État de iMilan, et un quart de ce que rapportait le royaume de France après que Louis XI l'eut agrandi. Les Vénitiens s'étaient rendus tellement nécessaires aux Italiens que, toutes les fois qu'ils interrompaient leurs relations avec un peuple, ils le réduisaient à la pauvreté; ainsi fut-il des Napolitains, qui, par le refus de l'impôt, contraignirent le roi Robert à faire la paix avec Venise, en assurant qu'ils n'avaient plus d'argent depuis qu'elle cessait d'envoyer ses navires dans les ports du royaume.

Le colonel anglais Coopsr dit que, de nos jours même, les Asiatiques, de la Méditerranée à la Chine, ne connaissent d'autre monnaie que le sequin de Venise, dont leYemen fait encore grand cas. Les chelks fondent les sequins pour les convertir en petites pièces de monnaie, ou les conservent dans des vases de terre; aussi ils demandèrent à Bruce si les Vénitiens possédaient seuls des mines d'or en Europe, etsupposaientqu'ils connaissaient la pierre philosophale. Ce Bruce, qui, à la fin du siècle dernier, pénétrait aux extrémités de l'Asie et de l'Afrique, entendait prononcer dans le Thama arabique, au-dessus de Moka, les mots ^o5o, rololo, cantara, dratnma,oncia, qu'on répétait encore sur le rivage opposé de l'Afrique à Massuah : preuve des relations de ces peuples avec les Italiens, de la langue desquels est principalement composé cet idiome /m»c, usité de nos jours sur le littoral de toute la Méditerranée.

Maintenant nous comprenons la somptuosité du plus magnifique cours d'eau du monde, le grand canal. André Vendramin,qui, en 1470, fut le premier doge de Venise non noble, avait une fortune de 160,000 ducats. Libéral, allié aux plus grandes familles, il eut trois garçons et six filles, auxquelles il donna , en les mariant, de 5 à 7.000 ducats, tandis que la dot légale était de 2,000; mais il disait qu'il ne songeait pas à la dépense, pour avoir des gendres à son goût. Dans sa jeunesse, il fit un grand commerce; associé aVec son père, il chargeait une galère et de-

mie sur déUx pour Alexandrie, et gagna beaucoup. Lorsque les Garzoni faillirent, en 1499, plusieurs citoyens retirèrent leurs fonds de la baîicjUe Lipomand , qui dut rembourser plus de 300,000 ducats; elle faillit donc, bien que la Seigneurie l'aidât de quelque argent. La nouvelle de la faillite de ces deux banques fut pire que si l'on avait appris la perte de Brescia. L'effroi fut tel , que les banques Pisan et Augustini croulèrent ; mais la seigneurie envoya des hommes sages pour donner l'assurance que tous les créanciers seraient payés. Les Lipomani durent faire la remise de leurs livres, où Ton trouva qu'une maison de maître s'estimait 3,000 ducats; une autre, située àMurano, 2,000; un moulin, 1,200; ils avaient en vaisselle d'argent et en bijoux pour 6,000 ducats ; en perles et pierreries à un chapeau, pour 8,000(1).

Les Vénitiens devaient donc être tout yeux pour rester en possession de tant d'avantages ; dans ce but, ils employaient des moyens bons et mauvais. La jalousie les rendait durs envers les marchands étrangers, auxquels ils imposaient double droit, faisaient attendre la justice, et qu'ils excluaient des commandites. Les sujets ne purent s'approvisionner de laines, de cotons, de soie, de sucre et de savons que dans la capitale, avec défense de monter des fabriques en dehors de la ligne de la douane , d'employer ou d'expédier des marchandises qui n'auraient pas passé par Venise ; par exemple , Vérone devait y envoyer des draps, qui revenaient ensuite chez elle pour Être dirigés sur l'Allemagne.

II est vrai qUe les profits étaient considérables, si les obstacles n'arrêtaient pas les étrangers; en effet, nous trouvons à Venise des corporations de tout pays. Les Milanais avaient un autel dans l'église des Frari, les Florentins un autre, œuvre de DoUatello; les Lucquois possédaient une église près des Servi, les Allemands et les Turcs des magasins qui conservent encore leur nom, comme la place des Mori , la rue de Julfa des Arméniens, outre les Grecs qui eurent toujours dans la ville une congrégation religieuse. Chaque nation pouvait suivre ses lois particu^ Hères, et certains pays y jouissaient du privilège de quelque art : c'étaient les boulangers pour les Berganiasques, les tailleurs et les porte-faix pour les Frioulains, qui avaient aussi des boulangers autorisés à faire le pain des autres; les maçons pour les Bellu-

(1) Malipikro, Antinles, OfiC, Tlf), 717.

nois, et, pour les Valtelins, les aubergistes avec les portefaix du commerce.

Lorsque Constantinople fut tombée au pouvoir des Turcs, les Vénitiens et les Génois, par le massacre de leurs concitoyens, par le pillage de leurs magasins, par la destruction successive de leurs établissements, par les humiliations au prix desquelles seulement ils obtinrent une tolérance précaire et presque honteuse, connurent toute l'importance d'une perte qu'ils auraient pu empêcher ou retarder avec plus de loyauté et de prévoyance. Néanmoins, ils ne furent pas expulsés de l'Orient; car les émirs musulmans, établis le long de la côte septentrionale et orientale de l'Afrique , sur les golfes Arabique et Persique , n'avaient pas fait cause commune avec leurs frères de Syrie, et, par suite, ne menaçaient pas les chrétiens, qui purent continuer leur trafic dans ces parages.

Le Soudan d'Egypte devint même plus favorable aux Européens; avec le doge des Vénitiens, Pascal Malipiero, « puissant , le plus estimé et le plus honoré parmi ceux qui adorent la croix, colonne de tous les chrétiens, ami des soudans et des émirs de l'islam , » il conclut un traité de commerce par lequel il accordait aux Vénitiens le monopole de beaucoup de marchandises, mais non du poivre ; outre le don d'un habit façonné à la moresque et doublé de fourrure quil offrit à l'ambassadeur, il envoya à la Seigneurie un présent qui se composait de vingt rouleaux de benjoin , de vingt d'aloès, de deux paires de tapis, d'un flacon d'essence, de quinze petites boîtes de thériaque, de quarante-deux pains de sucre de Moka , de cinq boîtes de sucre candi, d'une certaine quantité de civette, de vingt pièces de porcelaine.

Les circonstances étaient encore favo: ables au négoce des Vénitiens. Les Ragusains faisaient sans do, te un commerce actif dans l'Adriatique ; mais ils ne sortaient .as de cette mer, et ne trafiquaient que de denrées (i). La Grèce avait subi le joug des Turcs ; Naples et la Sicile auraient eu besoin d'une flotte pour maintenir leurs communications avec l'Aragon et la Provence ; néanmoins le nombre de leurs navires suffisait à peine aux be-

(1) Raguse avait anciennement des traités de commerce avec Fermo, Recanati, Rimini, Ravenne, Ferrare ( Appendini, Notice hislorlque sur la ville de Haguse) ; et, plus anciennement encore , avec Naples , Syracuse, Messine, Barletta, etc. Depuis, elle se rangea sous la dépendance de Venise, qui y entrete nait un comte pour la gouverner en vertu de statuts établis.

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