CHAPITRE CLVII
LirrÉRATGKE.
Les mêmes causes produisaient la même altération! dans la littérature, qui, elle ailssl, s'était détournée de Faction depuis que la vie publique avait cessé de frapper le silex du génie pour; en faire jaillir Tétincelle ; une lente compression renfermait lè^ «espi'its dans le cercle de froides études, dont là forme constituait le seul mérite 5 on abandonna donc le spontané pour se jetei* dans une pâle imitation des^ anciens ou de bizarres nouveautés, sacrifiant le beau à Temphatique, Télégant au pompeux, le vrai au maniéré, à la recherche de l'effet, sauf à recourir à des tours de force là où l'inanité de la pensée contraste avec les prétentions de la forme. Personne ne sait plus tenir la plume de Machiavel, construire des périodes arrondies et correctes comme Casa, déc6* cher les traits d'une raillerie fine et légère comme Firen2uola et Berni, tisser des strophes avec la lucide facilité de l'Arioste, faii*e des descriptions larges et claires comme Guicciardini. Des imoi dèles de mauvais goûJt succèdent aux modèles de l'élégance'; l'amour lue la tendresse avec les épigrammes> et l'inspiiration se manifeste par des contorsions de possédé. Toutefois, le dix-septième siècle peut montrer de beaux noms , des productions plus originales, des sentimehts plus patriotiques et plus individuels que l*âge précédent ; or, puisque nous avons mentionné les tristes écrivains qui tombèrent sans mesure dans le mauvais goût, pourquoi oublierions-nons ceux qui surent le traverser sans en être» souillés?
Gelio Magnô, secrétaire du conseil dès Dix, et appelé par quelques-uns' le plus grand pétrarquesque ^ (M&hvsi les victoires dés Vénitiens sur lôs Turcs, et voulait composer six canzonî mv chacûn.de ces mots, Deus pro nobîs nahis mordus nsurreait
TORQUATO TA.SSO. 298
reditnms. Quand il eut fait la première^ il la lut à une réunion de Milanais, qui, l'ayant trouvée merveilleuse, écrivirent sur elle des dissertations et des louanges ; en 1597, on publia avec les productions qu'elle avait fait natire, cette <i divine canzone y qui laisse bien loin derrière toutes les canzoni qu'on ait jamais écrites sur ce sujet; » à la vérité, c'est une des meilleures et des dernières œuvres du seizième siècle (1).
Le Bergamasque Torquato Tasso, né à Sorrente, de Bernard, ism-w. gentilhomme et poète, comme nous le savons, obtint une gloire plus durable. Dès son enfance il puisa dans sa famille l'amour des vers et la subordination du courtisan ; or, bien que son père le détournât d'une voie qu'il avait trouvée hérissée d'épines, il résolut d'être poète. Ses tentatives dans divers genres sans faire un choix définitif, comme l'individu qui écrit moins par besoin de créer qiie par suite de réflexions sur les œuvrees des autres, démontrent que la nature ne l'entraînait pas dans cette carrière avec une force invincible ; en effet , il se fait tour à tour poète lyrique, tragique, romanesque, épique, chevaleresque, descriptif et sacré.
(1) Marc- Antoine Magno (1550), son père» banni pour délits, voyage^ beaucoup, remplit des fonctions élevées dans le royaume de Naples, et fut principalement vicomte de tous les châteaux de la maison Garaffa ; comme il maniait la rime avec habileté, 4'Arioste lui donna à polir un de ses chants. On frappa même des médailles en soa hoaneur ; mais voici dans celte épigramme un écliantillon de ses poésies alambi^uées, :
Garop, Garon 1 --> Ghi è st^importun che grida,? ^ Gli è un amante fidel che cerca il passe. . . •— Ghi è stalo sto crudel, quest'omicida Che talmente t'ha morto? — Amore, ahi lasso !
— Non varco amânti; or cercati altra guida,
— Ai tiio dispetto convexrà cb'io passo»
Gh'tio tanU strali al cor, tanVacqua ai lumi Gh'io mi farô la barca, i remi e' (iumi.
Garon, Garon ! — Quel est Timportun qui crie ? -^ G*est un amant fidèle qui désire passer. . .
— Quel est fe cruel; l'homicide , Qui t'a dûimé la mortf ~ Amour, hélas î
Je ne passe pas d'amants; cherche un autre guide.
— Malgré toi, je passerai ;
< Oar i'ai tant de flèches aa cctur, tant d^eau aux yeux. m.>.a Que j'en ferai la barque, lès rames et le fleuve.
Nous devons mentionner ici le pieux Jean Angelo, sculpteur et poète florentin, qui fit trente-huit discours de commentaires sur la Yergine Bella de Pétrar* quej 1629.
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Sur les traces de son père^ il composa Renaud à dix-huit ans, alors qu*il était encore sur les bancs de l'école ; il s'excuse de ne pas commencer chaque chant par le prologue, de conserver Tunité d'action et de ne pas interrompre le fil du récit. Il était réduit à dépareilles justifications! en effet, la plaintive mélancolie qui respire dans cette œuvre devait l'éloigner des ivresses de la mode et des bruyants poêmeschevaleresques ; mais, quoiqu'il eûtla noble ambition de rivaliser avec l'Homère ferrarais, il ne Tétudia que dans sa partie faible ; du reste, trop éloigné de cette grande ri* chesse et de cette supériorité de style et de poésie , il espéra pouvoir le surpasser au moyen de la régularité qui lui manquait.
Le Tasse ne parle même de Dante qu'assez tard (1) , professant une plus grande admiration pour Camoens, il résolut de choisir comme lui un sujet moderne et de le modeler sur le type virgilien. Le Camoêns avait chanté la gloire de son pays; le Tasse , après avoir longtemps louvoyé, choisit l'entreprise commune de la chrétienté, la première ou plutôt l'unique où toute l'Europe se fût associée afin de combattre d'Asie et de Libye le peuple réunie pour protéger la sévère civilisation de la croix contre la voluptueuse barbarie de l'islam, pour décider si l'humanité devait rétrograder jusqu'à la servitude, au despotisme, à la polygamie, ou se lancer dans la voie de l'égalité et du progrès. La description de la première croisade, quelle source, abondante de poésie! combien de réminiscences classiques et religieuses! quel pittoresque dans le tableau des mœurs des peuples réunis de toute l'Europe ! quelle force et quelle variété dans ces barons , dont chacun avait son histoire particulière; car, de même qu'ils étaient rois dans leurs châteaux, tous agissaient avec une indépendance énergique, et non par la volonté d'un prince, dans une expédition où chacun voulait déployer toutes ses ressources et sa valeur personnelle, mais sans la soumettre aux ordres des autres. Or, cette entreprise, qui aboutissait à des résultats plus grandioses , mais tout autres que ceux qu'on avait prévus, n'avait rien perdu de son opportunité à l'époque du Tasse, puisque les Turcs menaçaient encore, et que l'Église faisait tous les jours des prières contre eux (2).
(1) Caporro a publié à Pise, en 1831, les notes du Tasse sur la Divine Comédie, faites avec indépendance, mais pédantesques.
(2) Urbain Yill, dans rb>mne à saint. Martin, disait :
' Tu natale solum protège, tu bonx J)a pacU requiem Christiadum plagis.