LA JÉRUSALEM DÉLIVRÉE
Qu'un pareil sujet vienne à briller devant une intelligence poétique , elle en sentira l'incomparable élévation ; néanmoins , le Tasse hésita entre ce thème grandiose et d'autres, bien inférieurs parla dignité; du reste, son hésitation entre la première et la seconde croisade serait inexplicable si Ton ne songeait pas que ^ selon le type virgilien , il croyait nécessaire l'unité du héros. Les rois s'armèrent dans la seconde croisade^ aucun dans la première : dès lors le Tasse dut l'altérer essentiellement, en lui attribuant ce qui répugnait le plus à son caractère y c'est-à-dire un chef auquel se soumissent toutes les volontés , a pour délivrer le grand sépulcre et ramener les compagnons errants sous les saints étendards » . A l'exemple d'Énée , Godefroy doit être pieux , et nonseulement vertueux comme les héros de Bernard Tasso , mais encore religieux. Les amours forment l'intrigue de V Enéide; il en sera de même dans la Jérusalem délivrée. Après avoir raconté dans les deux premiers chants la marche majestueuse de toute l'Europe et les préparatifs de défense de l'Asie et de l'Afrique , le voilà qu'il se rapetisse au roman des amours de Tancrède^ aimé par Herminie , amoureux de Clorinde , et de Renaud épris d'Armide. Une a assemblée des dieux de l'Averne d se borne à décider l'envoi d'une jeune fille pour séduire quelques chevaliers. Un enchantement de la forêt qui fournit le bois pour la construction des machines de guerre suspend l'expédition ; il faut qu'à travers l'Atlantique deux messagers , qui ne se distinguent par aucune action d'éclat 9 aillent arracher Renaud aux voluptés, afin qu'il vienne de si loin pour couper un arbre. Alors tout marche heureusement^ Jérusalem est prise , et chacun accomplit son vœu sur le tombeau du Christ ; mais la réconciliation d'Armide avec Renaud se devine seulement, et le sort d' Herminie reste incertain.
Ces amours, qui remplissent les deux tiers du poëme^ donnent un caractère de mollesse à une entreprise où tout porte le cachet
Àrmorum strepitus et fera pralia
In fines âge thracios.
Et regum socians agmina sub crucis VexillOy Solymas ne^cibus exime, Vindexque innoeui sanguints^ hostium
Robur funditus erue.
Les poésies d'Urbain VIII furent publiées un siècle plus tard, par on Anglais : Maphasi sux reverendissinuB eminentiœ cardinalis Bàrberini^ postea Urbani papx VUl, poemata ; prxmissis quibusdam de viia auctorU et annotationibus adjunctis; edidit Josephus Brow; Oxon., 1736.
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de réoergie ; puis^ ce(te régularité la fait ressembler à tant d'expéditions , à tant de sièges dont les récits abondent dans l'histoire. Le Tasse^ qui ne comprend ri^ à l'époque féodale, fausse le caractère des personnages et de l'époque ; pas assezvigoureux pour sortir de sa nature, pour s'identifier avec les héros qu'il décrit, sentir comme eux, comme leur temps, il substitue au surnaturel de la pensée celui de l'imagination; aux sorcelleries de son âge, il em-r prunte un merveilleux vulgaire , tandis que les croisés , dans leur exaltation , voyaient partout Dieu , des saints , et des apparitions d'anges dans les phénomènes de la nature ; comme l'ordre était dans son esprit^ il met l^ordre dans tout , la raison à la place de la fantaisie, les calculs à la placé de l'enthoiisiasme. Lorsque le isujet l'amène à des situations en rappott avec sa manière de sentir, le Tasse est vraiment artiste , comme dans les épisodes d'Olinde et de Sophronie, d'Herminié, d'Armide , aussi bien inventés qu'ils se trouvent hors de propos; la poésie d'aucun pays n'offre une situation mieux imaginée que la mort de Clorinde*
Mais avant de composer son poème, le Tasse avait écrit les Discours stur l'épopée , étudié Aristote, analysé Homère et Virgile; il voulait connaître tous les traités sar l'art poétique que l'on publiait , et peut-être ce fdrent ces traités qui l'empéchèrei^st longtemps de sentir le besoin d'une profonde conception (I) ; alors il s'efforça de combler cette lacune par une allégorie, obscure superfluité, dans laquelle il ne propose à la pensée que la psychologie, isolée de Thistôit'e et de la métaphysique, et sépare les idées de leur principe et de leur application. Il aurait dû apprendre de Gamoêns à faire jouer un beau rôle à sa nation; mais ^ bien que Tancrède et Bohémond liii en ofiVissenît l'occasion la plus heureuse , il ne parle de Fltalie que dans deux vers.
Cette suave mélancolie fait un contraste remarquable avec le genre moqueur de ses contemporains; prenant le côté noble et sérieux de la chevalerie , alors que les autres n'y voyaient que matière à railleries , il prétend refréner les procédés bizarres et licencieux de l'épopée chevaleresque par l'épopée classique, unir le Trissino et TArioste, le raisonnement et Timagination. L'intérêt est toujours soutenu dans sou poème ,. qt les obstacles grandissent toujours jusqu'à une catastrophe, qui ne cesse d'exciter la curiosité, bien qu'elle se trouve annoncée dans le titre; aussi comme art , comme roman ^ il est merveilleusement composé.
(1) Voir la lettre à Gonzagne'dù 15 juin 1576.