‹ Histoire des Italiens, trChapitre 26 sur 176 · EMMANUEL-PHILIBERT · texte numérisé non relu

EMMANUEL-PHILIBERT

Charles de Savoie^ bon peut-être comme il le fut appelé, mais certainement malheureux , et qui faisait consister Thabileté dans la ruse^ avait empiré les difficultés de sa position, sans remédier à aucun des maux de son pays ; mais Emmanuel-Philibert^ fort du renom de brave acquis dans les combats de la Flandre^ proclamé le héros de la journée de Saint-Quentin , outre qu'il avait épousé Marguerite de France, sœur de François P% put *W9 demander de meilleures conditions. En effet , malgré les généraux français qui s'élevaient contre la cession d'un pays acquis au prix de tant de sang, il recouvra tout ce que sa maison avait perdu dans la guerre, et, dès ce moment, la Savoie, devenue puissance italienne, joua un rôle parmi celles d'Europe. D^ailleurs la révolte de Genève, qui s'affranchit alors, portait l'attention de ces ducs plutôt vers le Pô que vers le Rhône.

Les guerres religieuses qui venaient d'éclater en France em* péchèrent les rois de ce pays d'intervenir désormais dans les affaires dltalie, où l'Autriche resta sans contre-poids. Alors^nirentles agitations, et la liberté avec elles : les Italiens durent subir en silence Tinsulte de leurs ennemis. Nous rencontrerons encore en Italie des grandeurs et des vertus, mais toujours voilées par la mélancolie qu'inspirent les œuvres inachevées et les fuines, d'autant plus qu'on voyait la puissance des instincts et les espérances indestructibles lutter avec la persévérance de l'infortune. Un grand nombre d'Italiens étaient encore émigrés, et d'autres exerçaient au dehors un courage auquel les occasions avaient manqué dans la patrie. Reprocher aux Italiens d'avoir renoncé aux armes pour employer les soldats mercenaires est une injustice : toute l'Europe alors ne composait-elle pas ses armées de cette manière? Néanmoins la carrière des armes était non-seulement suivie dans les États féodaux de la Péninsule^ comme le Piémont, la terre de Rome et le royaume de Naples, mais les républiques mercantiles déployèrent une valeur héroïque, soit dans les interminables guerres du Levant, soit dans les luttes meurtrières de Pise contre Florence, ou de cette ville et de Sienne contre leurs tyrans. Les conjurations, insensées ou généreuses, contre les Médicis, les Farnèses et les Doria, mirent en relief une grande énergie de caractère; Ferruccio, les bandes noires et les Strozzi se montrèrent dignes d'une cause meilleure ou d'une fiq plus heureuse.

Les guerriers italiens, quand ils ne purent plus combattre 1558 dans leur patrie, portèrent leur courage à l'étranger. Gosme ne

62 ITALIENS YALEUIIEUX.

respira que lorsque Pierre Strozzi, qui s^était signalé comme un héros à la prise de Calais, mourut d'un coup de canon à Thioniville ; mais ses partisans, restes la plupart des bandes noires et des défenseurs de Sienne, continuant, favorisés par Catherine de Médicis, ennemie de Cosme (4), à rendre d'utiles services à la France. Ferrahd Sanseverino, prince de Saleme, gendre du vice-roi de Tolède, avait été chsffgé de porter à Charles-Quint tes plaintes des Napolitains : mal reçu par cet empereur, poursuivi d^aèord dans sa patrie par des sicaires, ensuite par des accusations d'hérésie et de crime d'État, il s'enfuit à Padoue, et^ déclaré rebelle, il conspira avec les autres bannis; puis, trompé dans ses espérances, il alla servir les Turcs. Ayant rejoint Pierre Strozzi sous les murs de Sienne, il entra dans le royaume; enfin, après avoir perdu tout espoir, il repassa les Alpes pour aller manger le pain dur des exilés. On chanta longtemps, dans l'Italie et la France, une chanson faite par lui, qui commençait ainsi : Hélas! je ne songeais pas à m^en aller ^ et une autre en espa<gnol : Le temps de l'amour est passé y ma gloire est passée y mon bonheur est passé; je n'attends plus que le tombeau. Sa femme vendit ensuite ses meubles, et fut obligée de njendier dans les cours pour élever une tombe sur ses os fatigués.

Bernardin Rocca, de Plaisance, écrivit sur la guerre avec talent. Centorio des Ortensi, Romain ou Milanais, porta sur les champs de bataille un esprit observateur, et, lorsque la paix fut conclue, il fit des discours sur Tart militaire, des commentaires des guerres de Transylvanie et d'autres travaux. Antoine Castrioto, duc de Ferrandina, dernier descendant de Scanderbeg, généreux jusqu'à la prodigalité et bon poète, combattit avec Charles-Quint contre les hérétiques ; à son retour, passant par Venise, il assista masqué à une fête de nobles dames à Murano, et traita avec insolence Marc Giustiniano, dont un serviteur lui donna la mort (2). Torquato Conti, seigneur de plusieurs châteaux de Romagne, et son frère Alto, combattirent dans TAllemagne et la France. Un grand nombre d'autres Italiens portèrent les armes pour ou contre les oppresseurs ; mais ils étaient peu estimés, exposés aux plus grands périls et abandonnés quand

(1) Comme le témoigne le Rapport lu dans le sénat de Venise par Jean Michiel, à son retour de l'ambassade de France en 1561. Il attribue cette inimitié, soit à quelque offense personnelle qu'elle aurait reçue du duc, soit aux instigations incessantes des réfugiés florentins.

(2) ZiuOLO, y Us de$ poètes^ ms.

Page 1