‹ Histoire des Italiens, trChapitre 69 sur 176 · CARO ET CASTELVETRO · texte numérisé non relu

CARO ET CASTELVETRO

artistes briUe par des qualités particulières^ par des allures plus libres^ et fait connaître la culture plus ou moins grande de chacun, outre qu'elle révèle que Tâme se communique aux toiles aussi bien qu'aux lettres. Les secrétaires devaient encore inventer des exploits^ des bons mots^ fournir des idées de tableaux et de fétes^ composer des vers pour les solennités princières.

Garo travailla toute sa vie ses ouvrages^ sans jamais les publier; puis^ s'étant condamné au repos, il résolut de faire un poëme, et, pour s'y préparer, il se mit à traduire quelques morceaux de Y Enéide; mais ce travail lui plut tellement, qu'il termina la version, se sentant trop vieux pour une épopée. Cette traduction est en vers libres {sciolti), qui dépassent Toriginal de cinq mille cinq cents^ au préjudice de la concision du langage antique ; parfois il trahit la fidélité par erreur ou négligence, niais il conserve la richesse et la flexibilité de l'auteur. Dans ce travail il montre le premier toute la puissance du vers Ubre^ quHl enrichit d'une grâce et d'une harmonie infinies, de phrases et de tours nouveaux; aussi^ après tant de tentatives et de censures, c'est la forme italienne qui reproduit le mieux le style incomparable de Virgile. Ses Amours de Daphnis et Chloéy d'après le sophiste Longus, respirent tout le charme de la beauté grecque, tandis qu'il déploie de la force et de l'élévation dans ses ^ductions de quelques-uns des Pères de l'Église.

D'après l'ordre de ses maîtres^ il avait composé une canzone à la louange de la maison royale de France :

Feniie ait ombra de' gran gîgli tPoro,,^

Venez à l'ombre des grands lis d!oTy dans laquelle, s'écartant de la HQonotone sobriété despétrarquistes, il prodiguait les images avec cette enflure prétentieuse que Ton prend pour du sublime. Les serviteurs de cette maison et ses nombreux amis ne trouvaient pas d'éloges assez magnifiques pour une composition qui sortait des voies ordinaires; mais le Modenais Louis Castelvetro, esprit fijoi et diffidle, ne fut pas de leur avis, et dirigea contre cette œuvre ^ine censure qui parut d'autant plus amère à Caro, qu'on l'avait gàié davantage par de fades louanges; il opposa des apologies €t des réponses, tantôt faites par lui-même, tantôt par d'autres, ou bien encore venant de lui, mais mises sous le nom d'autrui; inais il feint surtout de reproduire les bavardages des oisifs qui ^uentaient la rue des Banques à Rome. L'autre riposte; or.

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oomme il arrive dans toutes les disputes, oa passe toutes les bornes de la modération^ et Ton assiste à Tune des querelles les plus bruyantes de cette république littéraire si turbulente.

Csstelvetro eut le tort d'être l'agresseur ( il prit donc goût à lancer le trait piquant, et voulut se créer une célébrité par d'illustres inimitiés. Ses censures étaient écrites avec un style im*pétueux et toute la vivacité de celui qui attaque; il est parfois subtil , niais il montre plus de goût qu'mi ne saurait en attendre dans un temps où le beau était plus senti que raisonné. Garo était secondé par des amis^ surtout par Molza et Yarohi dont il recevait les avis et les corrections. Des grossièretés dignes des halles ne furent jamais dites avec plus d'élégance que dans VAfHh hfii€ et les sonnets des MaltaccirUy où la colère rendit Garo poëte ; on ne saurait opposer des plaisanteries plus spirituelles i de meilleures raisons. De nobles darnes^ des cardinaux, le duc de Ferrare^ s'interposèrent comme médiateurs^ mais inutilement» Les partisans de Gastelvetro dirent tout le mal possible de Garo aux princes et aux cardinaux; un ami de ce dernier ayant été tué, on imputa le meurtre à Gastelvetro, et Garo fut accusé d'avoir envoyé des sicaires contre son antagoniste. Il est certain que Garo avait écrit : Je crois que je serai /oroé d'en finir par toute autre voie^ et il en arrivera ce qui pourra; on prétendit même que, recourant à ces moyens infimes dont sô servent encore aujourd'hui les bourreaux de l'art pour exciter les gouvernements contre l'écrivain censuré, il aurait dénoncé Gastelvetro à l'inquisition : imputation à laquelle il donna lieu en le traitant de philosophâtre^d'impiey d'ennemi de Dieu^ qui ne croit à rien au delà du tombeau, et en lui disant ; Je vous reeomtnande nva- ùkquisiteurSy au bargel et au grand diable. Le 15S1 fisût est que Gastelvetro jugea prudent de se réfugier chei les " Grisons, et qu'il mourut à Ghiavenna.

Si l'on n'est pas rebuté par des longueurs fatigantes, on trouve dans sa Poétique d'Aristotë beaucoup d'érudition, des remarques subtiles, une critique sensée et assez hardie pour condamner là même où les commentateurs ne savent qu'applaudir. Souvient il censure Virgile^ et il reproche à Dante , conoime une pédanterie, d'employer des mots scientifiques, ingrats^ et que ne peu-^ vent comprendre leÀ hommes sans instruction, pour lesquels surtout sont faits les poëmes. Il accuse l'Arioste de plagiat, et le blâme, en outre, de pousser l'infidélité historique au point d'inventer à son gré des noms de rois.

AHT CKITIQUE. 315

Ce n'était plus le temps où l'Italie brillait seule au monde : la France pouvait lui opposer Montaigne^ Balzac, Voiture et l'autre pléiade qui n'a pas vécu longtemps; l'Espagne et TAngleterre, les noms immortels de Galdéron, Lope de Véga^ Gamoëns, Shakspeare. Ces écrivains connaissaient et mettaient à profit la littérature italienne ; André Navagero^ ambassadeur de Venise près de Charles-Quint^ qui voyagea beaucoup^ vit bien et décrivit bien , insi^ra l'amour des classiques italiens à Jean Boscan Almogaver, lequel , suivant les traces de Pétrarque^ introduisit la correction dans la poésie espagnole. Garcilaso de la Vega^ imitateur de San* nazaro, et Diego Hurtado de Mendoza puisèrent aux sources italiennes. Le prince des poètes français, Ronsard^ traduisait des sonnets de Bembo; le plus grand tragique de l'Angleterre et du monde, Shakspeare^ empruntait aux noveUieri quelques sujets de drames^ comme plus tard Milton écrivait des sonnets italiens, et Molière fouillait dans les auteurs comiques de l'Italie pour y trouver des sujets, des caractères ou des scènes ; Grangier traduisait DantC) et tous les Français lisaient Pétrarque, comme ils lurent ensuite le Tasse.

Dans les auteurs de la Péninsule, au contraire, rien ne révèle qu'Us eussent lu les grands écrivains c()ntemporains (1). Lorsque Gastelvetro, qui peut-être ne les connaissait lui-même que de réputation, osa dire qu'on trouvait en France des écrivains aussi distingués qu'en Italie, il causa un grand scandale parmi les pédants, qui les avaient ignorés jusqu'alors. Il fut traité sans ménagement par Varcbi, lequel soutenait ensuite que Dante était supérieur à Homère, prétention qui souleva de nouveaux conflits ; le Siennois Bélisaire Bulgarini se mit, par susceptibilité, à relever des défauts dans la Divine Comédie, démontrant , dans une série de lettres, de réponses et de dissertations, qu'elle ne constituait pas un véritable poëme, parce qu'elle manquait aux règles d'Aristote; Ma%zoni descendit dans la lice pour la défendre.

Mais ce poète, à la fois le plus inspiré et le plus fournis aux règles du calcul » le plus éloigné du clinquant et du jargon con<^ ventionnel, qui n'emploie que le nom et le verbe sans épithètes

(1) Jean-Marie Barbieri de Modène resta plusieurs années eu France pour étiMiier les poètes provençaux, auxquels il rattachait l'origine de la poésie italienae; riche de connaissances et de manuscrits, il rentra dans sa patrie et demanda la collaboration de CasteUetro ; mais il mourut, ne laissant achevé qu'un traité sur Torigine de la poésie rimée.

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ni phrases, convenait mal à l'art se raffinant; sa S3fiiil cbétienne devenait moins intelligible depuis que le go( les classiques avait fait irruption ; on Pétudiait^ mais Don< le tableau de faits civils et Tincamation de croyances vii lui préférait Pétrarque^ objet de la vénération qu'on ai trefois pour la Bible^ et chacun discutait sur les mots du < de Laure^ distillait chacune de ses expressions^ tout ven sentiment, tout acte. Sans parler des commentaires infinis lesquels ont survécu ceux de Bernardin Daniel et d')Ue Velutello, le Pérousin Simon de la Barba^ à propos du u

In nobil sangue vUa umile e cluta.,.

Dans un sang noble vie humble et tranquille,

proclamait la haute noblesse de Laure; Louis Gandini fit c gués recherches afin de ^voir pourquoi messire Franco! vait jamais vanté son nez; puis d'autres discussions 8^élev< Laure avait-elle été un être réel , une allégorie , et , dau hypothèse^ que représentait-elle? Et Cresci souleva un

scandale, quand il osa dire qu'elle était mariée. C'est ainsi débat naissait d'un autre, tandis que Charles-Quint étouffa dépendance de Htalie^ et que Luther ébranlait la puissao Rome.

Au milieu du culte que Ton rendait aux lettres y le Fa Giglio Grégoire Giraldi s'avise tout à coup de'proclamer ( a non-seulement vanité^ mais péril dans le savoir (Proginna que la médecine est pleine d'incertitude^ la jurispruden chaos^ l'éloquence et la dialectique un amas de mensoni de sophismes^ la poésie un attrait pour le vice ; que les g( lettres sont incapables de gouverner les cités et les fan que Rome^ grande quand elle fut inculte^ s'était corromp se poliçant : paradoxes inspirés à Grégoire par ses ace goutte, comme ils le furent ensuite à Rousseau par ses bo d'orgueil. Du reste, l'auteur avoue n'avoir écrit que pour étalage d'esprit. Ce fut sans doute par pénitence qu'il cou l'histoire des dieux ^ et puis Thistoire encore plus scabreuf poètes antérieurs et des poëtes vivants.

Jérôme Muzio^ né à Padoue, mais qui s'intitulait justi litain ^ parce qu'il était originaire et citoyen de Capodi s'attacha de bonne heure à des personnes illustres qu'il le pt ai|X(|^uelles il adressait des lettres et des compositions divi

POLTGRAPH£S. 217

be, 3 se lia avec les jeunes gens studieux. Dans le conoïlvert pour la chaire de rhétorique, les aspirants devaient D, pendant trois ou quatre jours^ commenter un auteur |ae; il intrigua auprès des étudiants pour faire choisir Jean te Egnazio qui, afin de le récompenser, le nourrit et le

Aux spectacles que, depuis la Noël jusqu'à la fin du fdy on donnait chaque dimanche^ et alternativement^ sur ms des églises, il s'éprend d'une femme de haute nais- , qui ne tarde pas à mourir; puis il visite avec des nobles mtes parties de l'Italie , souffrant de l'insolence soldai; parfois à la solde du comte Claude Rangone^ il s'unit ùlitaires et accompagne ce capitaine en France, où il coni cour.

!io servit encore Galeotto Pic, usurpateur de la Mirandole, I duc de Ferrare^ où il chanta la célèbre TuUia d'Aragona, laquelle, quand il se fut marié^ il écrivit le Traité sur le ge. Avec Varchi, Gittadini^ Cavalcanti et Tolomei , il eut lerelles à propos de langue; avec Fausto de Longiano, At- 0, Averoldo, Jean-Baptiste Suzio et d'autres, pour des )ns chevaleresques; car, dit-il, voyant qu'il ne pouvait bolir le duel , il voulut au moins le soumettre à des rèt ses écrits sur cette matière, imprimés avec privilège de

passaient pour classiques. Il fut encore poète (1), et il lit une épopée sur Godefroy de Bouillon, qui peut-être détourné le Tasse de faire la sienne.

mi universel, diplomate et guerrier, homme de lettres et gien, prosateur et poète, disputeur infatigable, Muzio lui-même le catalogue des écrits innombrables qui purent

uonque les étrangers se précipitaient contre Pavie, il fit une canzone (pelle il dit :

Bran tutta la torba di Goascogna

I tU fanti di Francia anime ladre

Gontro Talma Pavia giuratl insienne

Go* pastor di Lamagna e mille squadre D'altri Tedeschi ; ed ho nostra rerg ogna I

Gon loro Italia preme.

Bastarda Italia, ahi che il cor m'arde, e terne

D'accoglier totto a un tempo un si gran fiiscio ;

Questo in disparte or lascio

Gbè M primo carco pur troppo mi pesa, ecc. Tutte accampate son le schiere inique ;

Come le rive, il Barco arme risuona ,

Già son piantati i fnlmini infernali.

^m l'OLYGRAl'UKS.

sortir de la plume d'un homme qui » depuis Tàge de vingt et un ans jusqu'à celui de soixante et quatorze, a servi continuelkment, travaillé dans toutes les cours de TEurope» vécu au miliea des armées» passé à cheval la plus grande partie de son tempt» et dû gagner son pain à la sueur de son front. » Dans son Âri poétique^ remarquable pour la hardiesse des jugements, il re* proche à Dante d'être dur; à Pétrarque, mou; à Boccace^ prosaïque dans les vers et poétique dans la prose. Il préfère m Roland furieux les comédies de TArioste, et certmnes vérités lui mériteraient des éloges, si elles n^étaient point le résultat de si frénésie querelleuse, qui ne Tabandonna jamais.

Alphonse d^UUoa, fils d'un capitaine de Charles-Quinif et soldat lui-môme sous Ferrant Gonzague, traduisit en italien beaucoup d'ouvrages espagnols, parmi lesquels on distingue surtout la Vie de Colomb^ écrite par son fils Ferdinand, et d'autant plus précieuse qu^on a perdu ^original; il écrivjt encore la Fietfe Charles- Quint ^ de don Ferrant, et d'autres biographies de peu de valeur.

Parmi ces barbouilleurs de papier, qui , à force de se looff réciproquement^ se créaient une certaine réputation, nous meotionnerons encore François Sansovino, fils de l'architecte; il traduisit, composa, fit des recueils, mit au jour une infinité d^oi* vrages, de discours, de lettres, de poésies, xmQHùitùiHiâ Turcs y VArt du secrétaire, les Familles illustres, le TahUauiit cités ^ des observations sur la langue et leDécaméronf la description de Venise, des traités sur le gouvernement des royaunnes et des républiques, sur l'orthographe, la rhétorique et Tart oratoire. Il promit encore divers travaux, en fit imprimer d*autres soui son propre nom, et de personnels avec un nom supposé; il eo^ des amitiés et des inimitiés, obtint des dons, des titres académi' ques, des louanges de ses contemporains et même des géoéntions postérieures ; du reste , il se donna lui-même de pto grands éloges, ou feignit de les recevoir dans des lettres supposées (1).

Nous sommes entré avec ces écrivains dans les égouts de la littérature militante, analogue à celle du journalisme actuel^ dès cette époque, querelleur, intrigant, vain, superbe, auxgenoui des gens médiocres et de quiconque paye, implacable envers

(1) Cicogrw, Inscriptions 'vénitiennes ^ l» IV, p. 10, enregistre qualre-vingl* seize ou vrages de Saiiso\iiiO«

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ue montre du talent ou de la dignité» Nouft en rencoQ'* oncore quelque»-uns, qu'il serait honteux de ClaMOf, le la pltise àm nos journalistes, parmi les horames de

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