CHAPITRE CXLIII
CARACliBE DE CETTE UTTéRATORE. LES MÉCtinU, VU MÉUC»,
La littérature était donc regardée comme une éàstmctim on comme un art, et personne n'en soupçonnait la mission sociale, que Dante lui avait si bien reconnue. Ne proposant aucun M élevé aux désirs et à la volonté^ uniquement préoccupée de la forme^ elle ne s^abandonna jamais à ^inspiration 9 ne sentit pai le besoin de Toriginalité , ne trouva aucun genre nouveau, et n'eut point les élans désordonnés^ mais spontanés^ de l'âge antérieur. Dès le principe, les études se fixèrent sur Tantiquilé, niais pour la dépasser; on méditait Aristote et Platon, mais pour repousser leurs erreurs et agrandir leurs pensées; les politiques suivaient les traces des anciens, mais pénétraient dans les labyrinthes de la société plus qu'ils ne l'avaient jamais fait; on empruntait aux classiques les règles de la poésie, mais on écrivait des poëmes qui les violaient toutes. Ce mélange d'imitation et de spontanéité produisit un style naturellement pur et bon dans tous les écrits comme dans tous les arts , ce sentiment de l'él^ gante sobriété qui sait choisir et condenser les idées et les détails. Les écrivains du seizième siècle sont donc aussi classique! qu'on peut Fétre sans génie ; mais l'étude sur les anciens dégé néra bientôt en contrefaçon, et les intelligences perdirent leo activité intime. Après avoir donné à la langue nationale une col rection et une dignité inconnues jusqu'alors, on la tourmenta p<
tk lORMB PRÉVAUT SX7R LA PENSÉE. 265
Jes rémiirâcences et les formes académiques ; au lieu de manier Tidiome populaire avec un art doctrinal, les écrivains produisirent des pensées triviales dans un style délayé^ des périodes vides et prolixes, des circonlocutions confuses, des phrases pédantesques^ dans ce purisme affecté qui applique à la société moderne les idées de l'ancienne. Grâce à la longue habitude de faire des vers latins, qui ne pouvaient être que le produit de la mémoire, ceux de la langue maternelle deviennent des centons de Pétrarque^ dont personne n'atteint la sérénité ni la création. Rucellaî écrit la Rosmonde d'après les tragédies anciennes, et les Abeilles d'après Virgile; Sannazaro, qui a sous les yeux le plus beau golfe du monde^ chante TArcadie ou transporte les dieux de l'Olympe dans la chaste cellule de Nazareth. La comédie refait la trame de Plante^ qu'elle force à reproduire des mœurs modernes; de même, dans les beaux arts^ Palladio édifiait un théâtre à la grecque^ et le Vatican devenait un palais des muses.
La politique^ la théologie^ les autres sévères inspirations de Dante^ ses magnifiques allusions^ ses machines hiératiques^ ne se rencontrent plus désormais. On ne s'inquiète plus de l'élévation idéale qui pénètre dans l'intelligence divine ; au surnaturel de la pensée^ on substitue le surnaturel de l'imagination. La chaleur de sentiment^ la profondeur d'idée, la vigoureuse concision, la prudente sagacité, manquent aux conceptions embarrassées dans des formes qui leur sont étrangères. La science se contente d'admirer les grands écrivains de l'antiquité^ et^ par respect pour eux^ qualifie de barbares les temps incultes, mais forts^ pendant lesquels avait mûri la nouvelle civilisation. Bien qu'ils soient habiles à connaître les défauts de la société, dont ils savent dévoiler les ridicules ou l'infamie, les écrivains acceptent des opinions frivoles, ne distinguent pas l'erreur de la vérité, ou se montrent indifférents à cet égard. Puis l'imitation fait disparaître ce qui est le mérite principal des œuvres de l'intellifience : l'indépendance d'une pensée naïve^ ou le tour d'une expression originale.
La littérature de luxe ne s'éleva jamais à une véritable grandeur; elle fut un amusement, non un culte. Attentive à plaire îiux doctes et aux cours, elle étale dans ce but des frivolités ou des adulations, et met tout son enthousiasme à faire de beaux vers. Le Palermitain Mariano Buonoscontro s'amusa à composer sonnets^ très-beaux d'expression et sans aucun sens^ qui
id6 LA F OHia PBÉTAOT 9tfR LA URSAl*
non-seuIément furent admlfés^ mais commentés; entra ftOtcM on faisait dire k une de ses odes , en quatre livres^ sur ta looi du duc d^Urbin , ce qu'il n'avait jamais en dans l'esprit (1). 1^^ d'admiration pour la forme des meilleurs écrivains du seiziètn siècle^ nous regrettons d'être obligé d'étudier des oeuvres oùl'o sépare le vrai et le bon du beau ; nous déplorons un progrè tout à l'avantage de l'éloquence^ dans une époque où^ au àeU des Alpes, il constituait une conquête de la raison,
L^amour de l'art fait prospérer l'art ; le peuple , qui s'était relevé dans les communes , le peuple croyant Vavait ressuscité do sein de la barbarie et poussé^ par des sentiers nouveaux, vers une manière^ incorrecte si l'on veut, mais hardie^ originale et conforme aux besoins de l'épdque. De magnifiques cathédrales s'élevèrent alors dans chaque ville, et Dante chantait alors, ti connaissance des anciens et l'étude qui la suivit auraient dû se borner à polir ces formes sans étouffer l'inspiration intimé, comme l'avaient fait avec courage les génies dil siècle précédent. La pratique de l'art exige une grande culture inteQeo tuelle^ et l^artiste ne peut s'élever à l'idéal que dans une société où le sentiment est délicat, le goût épuré. Or^ pour être capable d'en admh*er les œuvres, i^. faut des connaissances que fournit seule une civilisation avancée. Cette prospérité des arts indique donc chez les Italiens une culture étendue ; mais ils furent bieûr tôt entraînés dans la décadence par des artistes sans foi dans tai mœurs, des amateurs élégants, d'impudiques modèles, des prélats prodigues et des princes qui^ ayant le sentiment du beau, manquaient du sentiment du bon.
Une fois la grande unité papale entamée, les sociétés maçonniques dispersées, et, avec elles, leurs secrets, Tarchitecture se mit à suivre les procédés les plus faciles des anciens. La pein* ture, élevée par le christianisme et la liberté, s'était faite TinS' titutrice du peuple ; manifestation de sentiments nobles et doux i incorrecte maïs spontanée, affectée mais limpide Comme dérivant des miniatures, elle était calme et ne connaissait pas touf ces artifices de raccourcis, de dessous en haut. Maintenant ell^ répudie le moyen âge au nom de l'antiquité. Si d'abord eU< tenta de revêtir son nouvel idéal des prestiges classiques, il l^ arriva bientôt d'assimiler les signes hiératiques à la nature qu'il
(1) GiRALDI, Discorsi di 'varie considerazioni di poesia , p. 78; GUSO^ BEUi, Sioria délia poesia, 1. 1, 361*,^
VÈCJJMCE TfË^ ARTS. ^t
imitent plutôt qifaux vérités qu'ils représentent. De liturgique qu'elle était ^ quand le choix de Tartiste appartenait au prêtre, die s'égara dans une liberté qui lui fit bientôt perdre sa dignité et son influence; oubliant la substance pour Tenveloppe, elle flibstitua le goût à Tenthousiasme^ mit de côté la dévotion pour flatteries sens, et ne s'inquiéta plus de traduire des dogmes, mais de suivre la mode et d'obtenir des commandes. Raffinée dans les moyens pratiques, et devenue un métier, elle varia de pays à pays, de maître à maître ; ici elle préférait le dessin, là le coloris, ailleurs la composition ou le raccourci, mais visait toujours à plaire, à imiter la nature et Part ancien, à obtenir Tillu- 8ion même alors que la convenance et la grâce étalent sacrifiées à révidence et au mouvement, l'expression à la beauté. Les muscles, les nerfs, les veines et autres parties toutes de science, étaient bien rendus; elle multipliait les personnages de manière à faire disparaître le sujet principal ; sa touche était vigoureuse, mais elle négligeait la pensée qui vivifie, l'expression qui élève le sentiment et favorise la contemplation.
L'artiste cessa d'être pour le peuple. Obligé dès lors de chercher tles récompenses et des protecteurs dans les palais, il se fil courtisan; or la pensée morale et l'expression, âme des beaux-arts, ne peuvent que déchoir alors qu'elles n'obéissent pas au sentiment, mais aux commandes. En effet, les arts perdirent leur importance historique dès le moment où cessèrent les institutions au sein desquelles ils avaient pris naissance. Alors revint, avec la prédominance de la matière, l'idolâtrie de la forme, qui se perfectionne au détriment de l'idée , comme la moltipiicité des travaux nuit à l'originalité. Le sentiment noble 6t religieux évanoui, les imaginations dépravées, les arts se mi-* ^ntau service de la luxure et de Tadulation, et contribuèrent à tu^pooenter les misères honteuses de l'Italie et à perpétuer son avilissement.
On ne saurait trop insister sur l'absence de moraUté, alors qu'on admire cette splendeur des lettres et des arts. Éblouis P^ cet éclata les uns l'attribuent à la protection des grands ; il est certain qu'on ne vit jamais des honneurs et des encourage- Jîïents aussi magnifiques, aussi généreux. Charles VIII, François Je', Catherine de Médicis, invitèrent les Italiens à venir réveiller en France le sentiment du beau, et Léonard de Vinci, le PHmatice, Cellini, André del Sarto, une colonie d'artistes, lais- ^rcntdans ce pays des travaux et des élèves. Le Florentin
288 MÉCÈ5BS.
Guido Guidi était médecin de François I«' ; des .Italiens occu paient des chaires, et portèrent des sciences nouvelles dans V niversité de j^aris, dont le Trévisan Alexandre fut même recleu bien que les statuts frappassent d'exclusion les étrangers, blio Ândrelini de Forli, poète latin consommé à vingt-deux an d*un style facile mais négligé, et disputeur ardent , fut nom poëte du roi et de la reine {regius et regintis), et reçut de ricL ^ dons de Charles VIII et de ses successeurs. François Vimerca^:^ illustre partisan d'Aristote, appelé par François I«% resta vir^^ ans à Paris, et fut le premier qui professa dans cette univer^i^ la philologie grecque et latine ; Ange Canini d'Angbiari , gn^rcmairien de renom , fut aussi appelé dans cette université. D'uq autre côté, Jacques Corbinelli et les Strozzi faisaient aimer cette langue, dans laquelle, à Vaucluse , avait été chantée la belle Avignonnaise. Alamanni payait pitr de beaux vers Tbospitalité qu'il avait reçue dans Paris, et féUcitait la Seine de couler au milieu de populations unies, tandis que
11 mio beir Arno, ah ciel, chi vide in terra Per alcun tempo mai tant* ira accolta Quant* or sovra di lui si larga cade?
. Il mio heir Amo in si dogliosa guerra Piange soggetto e sol, poi che gli è toi ta , L*antica gloria sua di libertade«
Au VéronaisPaul Emiiio, que Louis XIl avait fait venir, la France dut sa première histoire, qui fut continuée par Daniel Zavarisi du même pays.
Jean Grolier, de Lyon, fut nommé par François I*', en 1515, grand trésorier à Milan ; malgré son titre d'étranger et les difficultés de sa charge, il se fit aimer, au moins des gens de lettres, avec lesquels il se montrait si généreux qu'un jour, où il en avait beaucoup à dîner, il donna à chacim une paire de gants remplis de pièces de monnaie d'or (1). Pierre Tomaï, de Ravenne, d'une mémoire prodigieuse, faculté sur laquelle il écrivit lui-même un opuscule latin (le Phénix, 1491), enseigna le droit dans plusieurs villes, jusqu^au moment où Bugislas, duc de Poméranie, l'ayant vu à Venise, le pria de le suivre à Grispwald. Là, il fit des cours;
(1) Il mourut intendant des finances de France en 1575, àTâge de quatrevingt-six ans, et laissa la plus riche collection de livres et de médailles qu'il y eût dans sa patrie. ^ ,
MiCÈNES. 269
puiS) devenu vieux ^ il voulut rentrer dans sa patrie ; mais^ pantant qu'il était en route^ le duc de Saxe l'envoya prier de venir auprès de lui^ et le combla de prévenances. Recherché à Tenvi par les princes d'Allemagne^ son passage dans les villes fut un véritable triomphe; puis il se retira chez les franciscains^ où ii parait qu'il mourut en 151 1 .
L'empereur d'Allemagne, avec les rois de France et d'Espagne, tenait sur les fonts baptismaux un fils du naturaliste Mattioli. Le pape Léon X accorda à Augustin Nifo le titre de comte palatin, avec le droit de porter le surnom et les armoiries des Alédicis ; le cardinal Bibiena voulut faire épouser à Raphaël une de ses nièces. Charles-Quint lui-même, si dédaigneux^ passait de longues heures à Bologne pour admirer la belle et fine écriture de François Alunuo, mais surtout le Credo et le commencement de rÉvangile de saint Jean ^ écrits sur l'espace d'un delûer (1) ; il fêta CastigUoni de toutes manières, le naturalisa Espagnol, lui donna un évéché, et, quand il mourut, l'honora de funérailles splendides, en déclarant qu'il avait perdu un des ^neilleurs chevaliers du monde. Le pinceau qu'a laissé tomber Titien est ramassé par lui, et, lorsque Michel-Ange s'approche, il se lève en s'écriaut : Il y a beaucoup d'empereurs, mais personne n'est égal à vous ! Aux courtisans qui manifestent leur déplûsir des honneurs rendus à Guicciardini ^ il répond : Je puis faire d'un mot cent chevaliers, et toute ma puissance ne ferait pas un écrivain comme lui. Il envoya prier le Grémonais GianneUo délia Torre d'aller à Pavie pour raccommoder l'horloge, œuvre de Jean Dondi; mais l'artiste, après lui avoir répondu qu'elle ne pouvait plus se réparer, en fit une nouvelle, et Charles- Quiut l'emmena en Espagne, où il construisit à Tolède des maclûaes très-ingénieuses^ qui lui valurent le nom d'Archimède de l'époque. L^empereur voulut l'avoir avec lui dans sa retraite de Saint-Just.
Après sa victoire en Afrique, Charles-Quiut vint débarquer à Naples, où il reçut en audience publique Laure Terracina , poé- ^e, qui lui remit une pétition dans laquelle on demandait pour
0) Afitoif , Lettres, t. I, p. 205. — Les louanges qu'Alimno se décerne à loHnème pour son habileté calligraphique sont d'une enflure étonnante. "^ cet art se distingua aussi le patricien milanais Jean-François Cresci , qui ^^portasur le Napolitain Jean Palatino; il inventa récriture de chancellerie, publia des travaux et des modèles , et fut au service de Pie V et du cardinal Frédéric Borromée.
t70 uûcÈm.
I4 ville le titre de très-fidèle. Le lendemain^ il se rendit à lamaiM de la jeune fille au Pausilippe, et déposa sur son front la co ronne de laurier enlevée de sa propre tête, en disant qu'el convenait également aux triomphateurs et aux poètes. Peu < temps après, elle reçut de l'Angleterre l'ordre de la Jarretière.
Le fier Jules 11 dépêche courriers sur courriers pour rappéfc Michel- Ange, et descend même à des excuses pour lui avoir ttà faire antichambre. Des papes et des princes le faisaient asseoir k côté d'eux. A Venise , où il s'était enfui do Florence, c'est en vain qu'il se retire à la ûiudccca pour éviter les visites et les cérémonies ; la seigneurie lui envoie aussitôt deux jgentilsbonunei pour le complimenter et lui promettre toutes sortes de comme* dites, avec l'offre de 600 écus par an, sans aucune obligation et pour le seul plaisir de posséder un si grand maître dans les tm arts (1). La France et la Turquie le demandent également; m cadavre fut enlevé de Ilome pour quil reposftt, non dans la baiilique du christianisme, mai s à Florence, dans le sanctuaire dai grands hommes.
Le nom de Léon X résume tout ce que l'amour des lettrets de plus remarquable : emplois, bénéfices et dignités éc>clé8iasti« ques, argent propre, il mettait tout à la disposition des doctei. Il employait comme secrétaires Bembo et Sadoleto, les écrivaiDS latins les plus corrects; il donna un traitement, des richesses, outre rKK) scqnins pour une épigramme, à Tibaldeo, de Ferraref qui avait quitté la cour de Gonzaguc pour venir à Rome; ayant reconnu d'heureuses dispositions dans le jeune Flaminio, il le garda près de lui. Les im[)rovisations de Marone excitaient son étonnement. Il paya 500 sequins les premiers cinq livres des Annaleg de Tacite, venus de Westphalie. Dans le privilège a^ cx)rdé pour les imprimer, il glorifie les lettres cx>mme le pittf beau (ion que Dieu, après la religion, ait fait aux hommes, dont elles sont la gloire dans la prospérité, la consolation dans les revers; à la fin do l'ouvrage, il promet une récompense à quicon* que lui apportera de vieux livres encore inédits. Fausto fiabeo, employé i)ar Juhîs pour en chercHer, parcîourut à pied la moitié de l'Kiiropr;, affrontant, dit-il, la faim, la soif, la pluie, le soleil? la poussière , pour délivrer d*(îsclavagc quelques écrivains d6 l'antiquité; il chargea Jean Heytmers de se mettre à la recte^ chc des Décades de Tite-Live , avec ordre de les payer tout ^
(1) CONDIVI, f^ie de MicheUAnge, par. tVII.
qu'on voudrait^ en disant a qu'une partie importante des devoirs pontificaux est de favoriser la littérature classique. »
Ce pape accordait des privilèges aux éditions les plus soignées, ainsi qu'à Aide Manuce, sous la réserve qu'il ne les vendrait pas trop cher; il confiait la bibliothèque du Vatican à Beroaldo , écmait à Nicolas Leonicénus en lui demandant la permission de faire quelque chose pour lui, et lui offrait une abbaye, une maison de campagne près de Rome, un logement sur l'Ësquilin^ toutes choses auxquelles le savant préféra sa studieuse tranquillité. D fixait à Bome Jean Lascaris et Marc Musurus, philologues Cameux, et le premier était mis à la tôte d'un collège spécial pour l'enseignement du grec^ avec quelques jeunes gens ame* Dés delà Grèce et une imprimerie. Plus de cent professeurs re-^ cevaient de ce pape un traitement dans le gymnase romain, qu'il voolut âever au niveau des meilleures universités (1) ; il exhat^ tait à s'occuper des études sérieuses, non de cette philosophie loenteuse qui s'appelle platonisme, ni de cette folle poésie qu? corrompt l'&me.
Cet amour des lettres et des arts, qu'il avait reçu en héritage de m ancêtres^ il le transmit à ses descendants. Le cardinal Hippolyte avait à Bologne trois cents serviteurs, la plupart hom- U)6s de lettres ; Clément VII lui ayant remontré que le nombre ^ était trop grand, il répondit : a Je ne les garde pas dans mon palais parce que j'ai besoin d'eux, mais parce qu'ils ont besoin <lemoi. 9
Le grand-duc Gosme écrivait lui-même aux artistes, et priait Vkji^Ange de revenir de Venise, et de lui apporter de la sole^ <Io'il aimait beaucoup. François, son fils, versé dans tous les WW^ de littérature, accrut les universités de Pise, de Florence, deSienne et ^Académie florentine. Il fonda la Crusca et la merv#euse Galerie^ augmenta la bibUothèque Laurentienne, fit pogresser la botanique^ protégea quiconque avait du mérite, et ^1 ^vait à Jean Bologna : a Les deux figurines que vous nous
(1) Un tableau de runiversité romaine de 1514 nous apprend que maître ^'ledeBorgo avait 100 florins par an pour enseigner les mathématiques; Gua- ^0, 300 pour le grec; le médecin Ange de Sienne, 534 ; Scipion Iiancelloti , 'Cernent médecin , 500. Dans chaque quartier de Bome, il y avait un maître ^ Sfunmaire à 50 florins. Les cours conunençaient le 3 novembre ; on donnait ^^ le^n le matûi et le 3oir, et mêipe les jours de fêtes. Il y avait six profes- ^ors de rhétorique, onze de droit canonique, vingt de droit civil , quinze ^ ^^^t^ cinq de philosophie morale.
272 MéCÈNES.
a avez envoyées ne pouvaient nous satisfaire plus qu'elles œ a Font fait; car il n^en saurait être autrement de toute œuvre qd a sort de vos mains. 0 Le grand-duc Ferdinand écrivait encore au même artiste : a Nous souhaitons que^ dans votre désir de a travailler, vous vous souveniez surtout de bien soigner votre a santé, qui importe plus que tout le reste (1). » Ce même Ferdinand acheta la Vénus de Médicis, établit l'imprimerie en caractères orientaux^ et commença la chapelle royale de Saint- Laurent.
Les princes regardaient conmie un luxe de leurs cours de posséder les hommes de lettres les plus illustres. Les princes de Milan et de Naples^ comme nous Favons vu, ne dérogèrent pas à cette habitude, jusqu'au moment où ils furent dépossédés par les étrangers. Le duc de Mantoue bouda longtemps Castiglioni^ parce qu'il lui demanda de passer de sa cour dans celle dllrbin; les Médicis disputaient le Tasse aux ducs d'Esté. Alphonse I^ d'Esté^ toujours occupé de guerres^ sans prétention d^artiste et d'homme de lettres^ travaillait au tour et s'amusait à faire de la poterie; néanmoins il fit constrqire à grands frais et refleurir l'université de Ferrare, où Lucrèce Borgia, Lucrèce et Anne d'Esté^ Isabelle de Médicis, comblaient de faveurs le beau savoir, et l'honoraient même de leur amour; elles étaient imitées par Isabelle d'Esté, marquise de Mantoue. Alphonse II avait à sa courMatthieu Casella, Ludovic Cato, Jacques Alvarotti^ jurisconsultes très-renommés ; le médecin Nicolas Leonicénus, Térudit Celio Calcagnini, outre TArioste, qui en valait tant d'autres; il accorda au Piémontais Jérôme Falleiti le titre de comte de Frignano et divers revenus, sous l'obligation féodale de lui donner tous les ans deux ouvrages nouveaux de lecture agréable, sinon il payerait le double de ses revenus (2).
Pic de la Mirandole donna les fonds à Aide Manuce pour établir son imprimerie^ et voulait même lui assigner une terre, afin que Carpi devint l'asile de ses éditions; mais il en fut empêché par ses infortunes. Le cardinal de Trento promit de
(1) Jean Bolo^a lui écrirait tantôt, comme il dit lui-même, phUotofeteOt tantôt a lo escoultortsco, mai& toujours d*uoe manière barbare.
(3) Promisit duci... ann'u singults una tel iterata vice dare , prœsentart t tradtrt duos libres qui sint jucumdœ et delectabilis Uctionis pro eaptu aiùi^ ejus exceiientiœ, in hoc salis noti ipsi feudatorio, suh pœna dupiici soUmni itf puiatione promisse, (Ap.*. TiEABOSCBl.) Gs liTres de^ aient-ils être de lui oa d*auU«s?
loorrirsa vie entière Anguillara s'il traduisait V Enéide; il lui lonoa autant de coudées de velours qu'avait de tercets un cha- >itre qui lui plut beaucoup. Le vaillant condottiere Vespasien kmzague^ qui fit reconstruire Sabionetta avec des rues alignées tlai^es^ de belles maisons^ des temples^ des places, des statues t des fortifications^ établit des écoles et rechercha les gens de îttres et les artistes. Le cardinal Scipion, ami de Guarini et du 'asse, qui fonda à Padoue l'académie des Éthérés, était de la lême maison; il écrivait jusqu'aux lettres du Tasse^ copia tout 3n poème, et avait en commun avec le poète la chambre, la ïHe, le verre. Après^voir entendu Pierre Vettori, un des rhéîurs les plus célèbres de son temps, le cardinal Alexandre arnèse lui envoya un vase rempli de pièces de monnaie 'or; François- Marie ^ duc d'Urbin^ lui donna une chaîne 'or^ et Jules II une autre en le recevant à Rome, avec les Ires de comte et de chevalier. Ce duc d'Urbin, au milieu du ncas des armes^ avait fait de sa cour l'asile des personnes insrnites.
Gonzalve de Ck)rdoue et Pierre Navarro^ à Naples, prodiguéentles témoignages de bienveillance au poète latin Pierre Graino. Âlviano, lorsque la guerre lui laissait quelque loisir^ réulissait à Pordenone^ bourgade que lui avaient donnée les Vénim, Fracastor, Gotta, Navagero et d'autres^ qu'il appelait son cadémie, se plaisait et s'instruisait avec eux. Jean-Jacques Triolce^ même dans sa vieillesse^ aimait à entendre des profes- ^. Alphonse d'Avalos s'entourait d'hommes de lettres^ et ^rtaie Muzio raconte que^ voyageant avec lui de Yigevano à (oQdovi, en 1543, ils s'entretinrent toujours de poésie^ et qu'il ^posa en route vingt sonnets et une lettre de cent vers à rimes bres. L'infâme duc de Valentinois lui-même et le misérable iexandre de Médicis aspiraient à la réputation d'esprits éclairés; ^ toas adressaient à Michel-Ange, à Puccini, à Bandinello, à '^nzino des lettres familières, dans lesquelles ils discutaient les 'fojets, et les priaient de leur faire quelque travail. François?' ^nvait de sa main à Michel- Ange pour lui demander une œuvre ^6 lui, Philippe II écrivait au Titien : a Vous me ferez un grand ter et me rendrez service si vous vous occupez de ce tableau ^^ec toute la diligence possible. »
Lesriches particuliers même voulaient se montrer protecteurs. tandis que les nobles transalpins se glorifiaient de leur ignorance ^^ signaient avec une croix, a ne sachant pas écrire en leur qua-
HWT DES ITAL. — T. Vllî. 18
274 Biiotoss.
lité àb barons, i> leB italiens se paraient des productions de Tart et de la littérature. Uaphaël dut beaucoup à Chigi, Jean Bologos à Bernard Vecchietti de Florence^ Ammanati et d'autres à Marc Mantova Benavides de Padoue* Ange Ck)llocci réunit dans l'an* cienne villa de Saliuste des cippes^ des bustes^ des statues^ dei ndédailies, outre les fastes consulaires^ Le comte Gambtra de Brescia^ père de Véronique^ la femme poëte, protégeait les gens de lettres; Mario Nizzoli^ d'après son invitation, composa les célèbres Observations sur C^céfron, queGambara fit imprim^ dans son fief. Les maisons des Sauli à Génes^ des SanseverÎDO à Miian^ étaient ouvertes aux doctes^ Les trésors d'érudition, rassemblés par Pinelli, servirent à fonder âes bibliothèques remarquables.
Thomas Giannotto, de Ravenne, auteur d'ouvrages médicaui de peu d'importance^ d'un livre sur les moyens de vivre cent visgt ans et d'autres travaux astrologiques> après s*étre enrichi par son savoir, institua à Padoue un collège pour vingt jeunes gêna de sa patrie, qui devaient suivre les cours de l'académie de cette ville; il les pourvut de tout ce qui leur était nécessaire^ et dota rétablissement d'une bibliothèque composée d'un grand nombre délivres, surtout orientaux, outre quantité d'instruments, de tar bleaux et de raretés favorables aux études* 11 réédifia Téglise de Saint-Julien à Venise^ restaura celle de Saint-Géminien> et fut honoré de monuments, de décorations, de médailles. Dans la maison de Dominique Venier, à Venise, se réunissaient Bernard ïasso, Triffone Gabriel, Jérôme de Molino^ Jean-George Trissino, Pierre Bembo, Bernard Gapello, Daniel Barbaro, Dominique Morosini, Aluisi Priuli, Portunio SpirSy Bernard Navagero, 8pe* ron Speroni et d'autres.
La foule se conformait à ces exemples ; des brigands ayant assailli l'Arioste, ils lui témoignèrent toute sorte d'égards aussitôt qu'ils apprirent son nom. Lorsque les statues, achevées, étaient exposées en public, on y attachait des centaines de sonnets, qui les jugeaient avec un sentiment exquis du beau, avec une sévérité de goût que les maîtres respectaient, et qui a reç^* la sanction de la postérité. Le jour où Ton exhuma dans lesjaî' dins de Titus un groupe, que Sadolet reconnut pour leLao' coon décrit par IMine, toutes les cloches de Rome sonnèrent ^^ signe de réjouissance, et le marbre couronné de fleurs travers la ville au son des instruments, avec une pompe triomphale; l^ poètes le chantèrent à l'enri pendant qu'il montait au Capitc^^
MÉCÈNES. â7S
Il milieu d'une soleniiité^ mémorable dans le pays des solenités.-
Tartaglia faisait publier à son de trompe ses découvertes maéniatiques, et fécevait de toutes parts des problèmes à résou- "e. La république vénitienne fournissait à ^^lctor Fausto, qui 'étendait avoir découvert la forme des galères anciennes^ les oyèns de ccnoistruire une quinquérètne ; elle établît même un (iicoiitsdans lequel Fausto l'emporta sur ses rivaux. Sansovino t)po68 de trouver le moyen de faire tombdr exactement le ilieu du métope sur Tangle de la frise dorique^ et toute Htalier ^ pour résoudre ce problème, qui occupa non-seulenient t architectes, mais le cardinal Bembo, Mgr Tolomei et d'au* eSi Des princes et des universités se disputaient Romolo Âtnaiod'Udine; le cardinal Bembo àPadoue^ le gottverhëur Gonflai à Milan, le cardinal Wolsey en Angleterre, Clément VU à om6) le donandaient à Tenvi pour faii'e tin cours d^élcK IffiDce.
BemaM Aceolti d'Arezw), dit FUniqlie, sortait ëntotirê dé rtlatset avec les gardes suisses^ fut déclaré duc de Nepi^ et lés illes s'illuminaient à son arrivée. Lorsqu*iI devait déclamer ses ers, on fermait les boutiques de Rome. Ayant lu devant le >ape un tercet en Thonneur de Marie, les atiditéUrs s'écrièrent : ^Mgue vie au divin poète y à Vincomparahie Aceolti! Apothéose [ui aurait pu tromper la postérité, si par malheur ces vers n'avaient pas survécu (1). Sannazaro, pour son épigramme où il îélèbre Venise, reçut du sénat 600 sequins; Jean-Baptiste Eguazio rt Mate-Antoine Sabellico obtinrent une perisioti, et fiirèfnt exeihptés de toutes chaires, eux et leurs biens ; Antoine Càmpi, pour avoir fait le plan de Crémone, fut exempté par cette ^le, lui et ses enfants > de toute contribution personnelle et réelle (2).
Si nous retournons là médaille, le inérite ^e ces protecteurs
V) L'irétin nous les a tcttisertéS; et fcès Vert fie sont qu*uii jeu de mots :
Quel generasti di cui concepisti, Portasti quel di cui fosti fattura, È di te nacque quel di cui nascesti,
tu ^geiidras celai par qtd tu as été conçue. Tu portas celui par qui to as été créée, Et de toi naquit celui dont tu es née.
^^) Campi, Histoire de Crémone g à Tamiée 1571 .
276 MiciNES.
diminue grandement. Léon X ne semblait comprendre que la beauté du style. Ayant œnfié un travail à Léonard de Vinci, il apprend qu^il s^est mis à distiller des veniis et des plantes : a Celui-là^ dit-il, ne fera jamais rien, parce qu'il songe à la pi du travail avant de l'avoir commencé, Léonard, peut-être, ignorait les flatteries qui servaient à procurer les commandes; il ne fut pas fdVorisé parles Médicis, qui^ du reste, s^ils caressaient les gens de lettres, n'honoraient point la littérature. L'Ârioste se plaignait que le pape, après être descendu jusqu'à Pembrasser (1), Tavait ensuite laissé dans la misère, au point de ne pas avoir de quoi renouveler son manteau. Le duc de Ferrare, son Mécène, le nomma gouverneur de Talpestre Garfognana, et le cardinal Uippolyte, pendant quinze ans, le tint dans un moave* ment continuel pour des afTaircs sans importance, lecowveriisêoni de poète en courrier. Puis, quand TAriosteeut terni saréputatioo en portant aux nues une race indigne, il entendit le prélat lai demander : Messire Ludovic, où avez-^ous prié tant de balivemetf Du reste, ayant refusé de l'accompagner en Hongrie, il fut congédié et privé des 25 couronnes qu'il recevait tous les quatre mois (2).
(1) Fincbè me ne rimembre, efêer non puotc
Che di promesse altrui mal pili mi fl<li. La sclocca speme a le contrade {gnote Sali del citrl quel dl che M pastor santo La mail ml strinse e mi baci6 le gote.
Satirei.
Gingiiené dit que le bien fait aux lettres par Léon X est si incontestable el *^ grand qu'il couvre toutes ses fautes , part. H, ch. I. A propos de Clémeol Vil: Cette tête si forte, ou du moins si tenace l
(2) Opra che in esaltarlo abbia composta
^on vool che ad acquistar mercè sla buona ; Di mei d; degno è IMr correndo in posta. . . S'io Tho con laude ne' miel vcrsi messo, • Dice ch'io Tho fatto a placere e in ozio ;
Pib grato fora essergli stato appresso.
Sattrei.
X On se mo(|ue lorsqu'on avance qu'il fut couronné, » dit de TArioste lOfl ^ Virgiiiio. Jarqu(?A Nardi, dans le prologue de la Commedia d'jimieiria, àaasBM gi'àcc pour son peu de mérite, car il n'y a personne aujourd'hui qui é{tk /es anciens exemples des génies poétiques :
Ma %\'d chi a me insegni In qoesta nostra etate
PROTECTION INCONSIDEREE. 277
'e de Médicis employait Michel-Ange à faire des statues :e, et se vantait d'avoir à sa cour deux prodiges, Micheljt un coureur espagnol. Cosme préférait Yasari au Titien, i ni ses successeurs n'osèrent terminer les travaux grancommencés alors que le soufOe de la liberté républicaine pas éteint ; le monument de Jules H et la chapelle furestèrent également inachevés. Les mauvais procédés linal Farnèse firent mourir de chagrin Onuphre Panvinio, : du duc d'Esté déterminèrent la folie du Tasse. Les pentalent souvent décrétées^ mais non payées (1). éric Badoaro^ en 1557^ instituait Tacadémie de la Renom- >tée de livres et de biens^ réjouie par des banquets^ avec I cent associés, qui devaient traiter de toutes les sciences voir des renseignements de toutes parts. La république e aussitôt^ voulant que le nom même « soit entièrement de manière que personne ne puisse Remployer désorous peine d'être banni de toutes les villes et lieux de
Augustoo MecenatCt II qaal oonforti e sproni , Porga snssicU e don!
Agit animi gentili, I quai diventan vili VedeDdosi negletti, CoDculcati ed abjetti, E senza alciino onore.
Chi a Yirtb porti onore Non trovo di mille uno Bencbè beniijnoalcano E grato esser conosco*
Titien écrivit à Gharles-Quint : « H me reste à supplier Votre Majesté
»rder une grAce, qui est de faire en sorte que ma provision de 200 écus
imbre de Milan, dont je n'ai rien reçu, pas plus que des trois cents
Tain du royaume de Naples, ni de la pension sur l'Espagne de 500 écus
fils, me soit désormais payée avec cette exactitude qui convient à la
de Votre Majesté et aux besoins de votre serviteur, afin qu'il puisse,
de votre libéralité, constituer la dot de sa fille. »
rd , en envoyant la Cène à Philippe , il lui écrivait : k Si jamais mes
services lui ont été agréables en quelque partie , que Sa Majesté dai-
ire des mesures pour que je ne sois plus tourmenté si longtemps par
res lorsqu'il s'agit de toucher mes pensions , afin que je puisse vivre
ment le peu de jours qui me restent... sans en dépenser la plus grande
)nune je dois le faire à présent, à écrira çà et là à vos divers agents ,
l'occasionne des frais considérables, et presque toujours en vain,
snir ce peu d'argent que je puis à peine recevoir après beaucoup de
t78 CETTE PROTEGTIOlf Dl^^^BADS Lit AETISTES.
l'État (i). x) L'académie des Pellegrini^ également célèbre, avec des banquets et des actes de bienfaisance à la manière des franoimaçons^ avait une bonne bibliothèque, des fonds pour imprimer des livres qu'elle donnait, et pour faire des dots aux jenoei filles ; néanmoins elle fut prohibée quarante-cinq ans après mo institution, peut-être à cause du mystère qui régnait dans sei réunions.
Ainsi donc^ au lieu de leur porter envie parce qu'ils trouyaient des protecteurs^ il me semble qu11 faut déplorer la condition de ces gens de lettres et de ces artistes, qui ne pouvaient compter sur l'unique récompense désintéressée, la faveur populaire et la gloire spontanée. On peut même dire qu'ils n'avaient pointée public^ mais deux classes de lecteurs^ les courtisans et le clergé; de 1»^ pour les hommes de talent^ la funeste nécessité de se résigner au patronage et de réclamer, non la tolérance et le pardon pour l'utile vérité^ mais la sécurité pour leurs loisin, au prix de leur dignité, de leur caractère et de la pudeur de Tart.
Sans doute , un artiste ne pourra jamais construire Sainte- Marie des Anges ou la coupole de Saint-Pierre, ni peindre les chambres du Vatican, si ce travail ne lui est commandé^ et le génie qui conçoit a besoin de s'allier à la richesse qui faitexé* cuter; mais que l'argent sufflse pour susciter de grands hommes ou former une époque^ nous ne dirons pas de génie, mais de bon goftt, c'est l«'i un langage de courtisans. Les Médicis trouvèrent t(jut forinés l(;s hommes de génie, dont ils eurent le mérite (W l'adresse dose servir; mais, lorsque les lettres, les arts, et la poésie, qui est l'art môme, c'estrà-dire le beau revêtu de formes sensibles, furent salariés par les princes, ils firent divorce avec les besoins et les sentiments de la nation, perdirent en génia autant qu'ils gagnaient en élégance, et devinrent un orneraeat aristocratique , au lieu d'être une expression populaire. Placés entre le carrefour d'où il» sortaient, et les cours qui les sala^ riaient, les gens de lettres, sans atteindre h la délicatesse raffinée de raristocrutio, perdirent l'influence féconde et native qu'on puise dans to peuple ; ils restèrent donc en deçà de cette supériorito, à laquelle on n'arrive que par l'heureux accord d^ toutes les facultés de Tûme et de rinielligence.
Quant à nous, tout en admirant l'exécution, nous déploroW
(1) Urcrct du 8/:Dat du 20 août 1560.
CETTE PROTECTION BÉaUABE LES AETISTES. 279
le but. Plus d'une fois nous nous sommes complu à rechercher ce que serait devenu TArioste si, au lieu de chanter cette famille sans gloire de Ferrare^ il avait pris pour sujet la nation ou la chrétienté; Guicciardini^ s'il n'avait pas dû se justifter des services honteux rendus par lui à la tyrannie; Machiavel^ s'il n'avait pas écrit l'histoire par Tordre de Clément Vil, et le Prince pour obtenir un emploi; Michel-Ange^ s'il n'eût pas été jeté tour à tour du ciseau à la palette ou au compas^ ni contraint de s'irriter contre le marbre, pour lui faire exprimer sur les tombeaux des Médicis un idéal en opposition avec les ordres et le mérite des commettants.
Au milieu de préceptes donnés par un grand nombre, au milieu des censures lancées dans ces rivalités bruyantes et acharnées^ apparaît-il que l'art se crût obligé à quelque chose de plus élevé que l'art mêmeT Plaii'e, plaire à la cour, aux gens de lettres, tel était l'unique but. On voyait déchirer le manteau de la religion, et l'on croyait qu'il suffisait, pour le raccommoder, de faire écrire des satires par Muzio. On blâmait les inconvenances qui s'étaient glissées dans la liturgie, et Léon X faisait corriger les hymnes et le bréviaire d'après les phrases de Cicéron et de Tibulle. La patrie périssait, et l'on chantait; elle périssait, et peu d'écrivains surent animer l'histoire de ces colères magnanimes qui restent comme une étemelle protestation de$ nations; elle périssait, et aucune grande voix ne fit entendre l'épicédion qui, répété par l'écho des sépulcres, pût retentir un jour comme la trompette de la résurrection.
On pren?iit le premier sujet qui s'offrait pourvu qu'il permit de faire étalage d'élégance et d'art. Dans l'âge suivant, le Tasse, du moins, agita longtemps dans sa pensée le choix du sujet de son épopée; l'Arioste n'eut d'autre motif que de continuer le poème d'un autre. Vida et Fracastor chantèrent le ver à soie et la syphilis, pour montrer qu'on peut dire en latin des choses que lea Latins n'ont jamais traitées, Alamanni écrivit des poèmes, parce que ces thèmes chevaleresques souriaient à Henri IL Bernard Tasso était arrivé à son centième chant sans s'être demandé si son Amadis était de Galles ou de Gaule.
De là cette absence de dignité dans la morale et les sujets, le peu de souci de conserver aux compositions cette unité qui fait une action des écrits. Sannazaro, complimenté sur sa piété par Léon X et Clément Yll, prostitue à des poésies lascives la muse qui avait chanté V Enfantement de la Vierge. Monseigneur