‹ Histoire des jardins anciens et modernesChapitre 17 sur 100 · VILLA ROMAINE AU TEMPS D’AUGUSTE · texte numérisé non relu

VILLA ROMAINE AU TEMPS D’AUGUSTE

voûtes de verdure, et dont la riche collection, rassemblée à grands frais, fait de ce jardin un véritable musée. Mais il est une particularité tout à fait caractéristique et qui ne saurait nous échapper: c'est l'art, assez futile, il faut bien le dire, et cependant fort prisé des Romains, avec lequel des jardiniers spéciaux, appelés topiarii, savaient tailler le buis, 1 if , le exprès, le myrte et d'autres arbrisseaux, de manière à représenter soit des figures d'animaux, soit des lettres dessinant le nom du maître, ou celui des personnages que celui-ci voulait honorer. C’est à l'extrémité du parterre, entre les bois que nous venons de quitter et l'hippodrome , que nous pouvons admirer les résultats plus curieux qu’agréables de ce patient travail.

Nous passons de là dans une partie du jardin tout à fait séparée de celle que nous venons de parcourir. C’est en réalité un autre jardin, affecté à la culture des plantes qui donnent des fruits et d’autres produits comestibles ou aromatiques. La vigne y occupe, ainsi que dans les jardins égyptiens, une place importante. Tantôt elle grimpe au tronc de divers arbres; tantôt elle est disposée en espalier sur des treillages simples : c’est la jugatio directa; tantôt elle se ramifie sur de longues tonnelles fort analogues à celles que l'on voit dans nos plus modestes jardins, et qui sont l’ornement obligé des guinguettes de village : c’est la jugatio compluviata. Les vignes en espalier sont exposées au midi ou au levant. Qn en cultive près de cent variétés, dont un tiers environ d’origine étrangère.

Parmi les arbres à fruits, nous reconnaissons au premier coup d’œil l’olivier et le figuier. Le fruit de ce dernier arbre était cher aux patriotes romains, parce que Caton le Censeur s’en était servi, disait-on, pour décider le sénat à détruire Carthage. Un jour, le terrible censeur arrive à l’assemblée tenant en main une figue, qu’il montre à ses collègues en demandant à chacun d’eux depuis combien de temps il pense qu’elle soit cueillie. Tous répondirent qu’elle leur semblait encore fraîche. <r En effet, dit alors Caton, elle a été cueillie à Carthage il y a trois jours seulement. Ainsi, pères conscrits, l’ennemi n’est qu’à trois journées de Rome, et vous êtes tranquilles! » Cet argument, assez pauvre au fond, fit impression sur le sénat: la guerre fut décrétée, et peu de temps après Carthage avait cessé d’exister.

Voici maintenant des poiriers, des pommiers, des cognassiers, des amandiers , des piuniers, des framboisiers. Parmi les espèces de poires qui font les délices des gourmets , nous remarquons la décimienne et la dolabella, qui rappellent des noms illustres dans les fastes de la république; la tonne et la nardine, dont les parfums rappellent celui du laurier et celui du nard; la superbe, ainsi appelée par antiphrase, car c’est la plus petite de toutes, mais elle mûrit la première; la libralia, qu’on ne cueille qu’ après les premières gelées , et la poire de V énus , dédiée à cette déesse à cause de sa forme élégante et de ses vives couleurs. Parmi les pommes, on distingue Yappienne , la claudienne, la manlienne, la gestienne, qui toutes portent les noms de ceux qui les ont fait connaître. Le potager ( hortus pinguis) nous offre de même, dans les plus humbles de ses productions, les titres de noblesse des premières

LES JARDINS DANS L’ANTIQUITE

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familles de Rome. Les pois ont donné leurs noms aux Pisons, les lentilles aux Lentulus, les fèves aux Fabius. Voici, à côté des légumes vulgaires, des asperges de Ravenne, dont trois pèsent une livre: puis voici les plantes aromatiques : la livèche, qui remplace la myrrhe; le cumin, dont la semence est parfumée; la nielle, dont la saveur piquante rivalise avec celle du poivre. Mais il nous reste encore à voir les jardins suspendus , où se cultivent les plantes les plus rares et les plus précieuses. Ce sont de grandes estrades à gradins, montées sur des roulettes, et supportant des caisses et des vases qui contiennent ces plantes. Lorsque le temps est favorable, des esclaves les traînent dans un lieu convenablement exposé. Pendant la nuit et durant les mauvais jours, on les rentre dans des serres fermées avec un vitrage de pierre spéculaire {mica). Aussi ces heureux végétaux, entourés de tant de soins délicats, sont-ils un objet d’envie pour les malheureux qui n’ont en hiver ni vêtements ni abri pour se garantir du froid. Peut-être est-ce au propriétaire du jardin où nous sommes qu’un cynique, à qui il avait refusé un manteau, dit avec amertume : « Ah! que ne suis-je un de tes pommiers de Cilicie ! s>

Les jardins les plus célèbres de l’ancienne Italie furent, à Rome même, ceux de Lucullus, qui se trouvaient à l’extrémité nord-ouest de la ville et touchaient au champ de Mars; ceux d’Agrippa, à peu de distance de la voie Triomphale, du théâtre de Pompée et du cirque de Statilius-Taurus ; ceux de Pompée, au sud-ouest de la ville sur la rive droite du Tibre, et tout près de là ceux dont Jules César, par son testament, fît don au peuple romain ; et parmi les jardins dépendant de villas ou maisons de campagne, ceux de Cicéron à Gaète et à Tusculum, celui de Vitellius à Aricie, et plus tard celui que Pline le Jeune fît établir aussi dans cette dernière localité, et qu’il a lui-même décrit dans tous ses détails. On ne peut s’empêcher de remarquer, en lisant sa description, l’étonnante ressemblance, et presque l'identité du jardin romain au temps de Trajan avec les jardins français du xvii e siècle. « Les terrasses attenantes à la maison, dit lord Walpole, les pelouses qui en descendent, le petit jardin fleuriste avec sa fontaine au centre, les allées bordées de buis et les arbres bizarrement taillés de façon à représenter des objets de fantaisie, tout cela, joint aux fontaines, aux réduits, aux pavillons d’été, constitue une ressemblance trop frappante pour supporter la discussion. »

J’ai omis à dessein de mentionner au nombre des plus beaux jardins de Rome ceux dont Néron, après l'incendie de Rome, aurait, au dire de Suétone, entouré son nouveau palais. La relation de Suétone est, en effet, fort contestable et rappelle ce qu’on lit dans les contes orientaux sur le palais des fées. <r Ce fut, dit-il, sur le terrain occupé naguère par deux quartiers ou régions de Rome, que s’étendirent les bâtiments, les jardins et les parcs de ce palais, appelé la <r Maison d'or » ( Domus aurea). Devant le vestibule se dressait la statue colossale de Néron ; elle avait trente-neuf mètres de haut. La façade avait mille pas de large, et offrait à l'œil une triple rangée de co-

gg HISTOIRE DES JARDINS

tonnes en marbre. Les appartements étaient partout revêtus de plaques d or et d’ivoire enrichies de pierres précieuses. La grande sa e u es m © ai circulaire et tournait sans cesse sur elle-même, pour imiter a ro a ion du globe terrestre. A la partie supérieure, on avait ménage des réservoirs et des conduits d’où tombait une pluie de parfums. Le parc etai ou un monde : il renfermait non seulement des jardins merveilleux, mais un étang figurant la mer et dans lequel nageaient des poissons énormes, des forets peuplées d’animaux de toute sorte .. » Suétone ajoute qu en prenant possession de cette résidence plus que royale , Néron s’écria nonchalamment : « Ah! me voici donc enfin logé comme un homme! « Mais le peuple trouva que c’était là beaucoup d'or dépensé et beaucoup de place, occupée pour « loger un homme ». So,n mécontentement se traduisit par des épigrammes que des mains inco.mues écrivaient sur les murs , par exemple ce distique :

Roma domas fiet : Veios migrate, Quirites,

Si non et Veios occupât ista domus.

Ce qui est infiniment probable, c’est que la construction du Palais d'or, de son parc et de ses jardins, que Suétone présente comme un fait accompli, fut, en réalité, un de ces projets extravagants tels que Néron en forma plusieurs durant son règne, beaucoup trop long pour l’empire romain, mais assurément trop court pour l’exécution de pareils travaux , et que si elle fut commencée, elle ne fut jamais achevée.

Maîtres de l’Europe occidentale et méridionale et d’une partie de l’Asie et de l’Afrique, les Romains se plurent à introduire dans tous les pays qu’ils appelaient barbares leur civilisation et leurs prodigalités. Les proconsuls et les préteurs eurent, au siège de leur gouvernement, des résidences et des jardins dont l’or des. peuples vaincus faisait les frais ; et lorsque l’empire eut plusieurs maîtres à la fois et que Rome n’en fut plus que de nom la capitale, des palais impériaux s’élevèrent dans la Gaule, en Grèce, en Asie et jusqu’en Afrique.

Les jardins de cette époque de décadence ne se distinguent par aucun caractère essentiel de ceux dont je viens de parler, si ce n’est peut-être par une recherche plus grande encore des raffinements du bien-être et du luxe. Les produits des Lois règnes de la nature, tirés des pays les plus éloignés, Y étaiem rassemblés pour satisfaire les appétits sensuels, et plus encore pour flatter la vanité du propriétaire Les quadrupèdes et les oiseaux les plus rares peuplaient les paies et les basses-cours. Des poissons entretenus avec des soins inouïs, et nourris au besoin de la chair des esclaves, nageaient dans des bassins où des aqueducs amenaient de loin l’eau des fleuves et parfois celle de l’Océan. Un innombrable personnel de serviteurs était employé à l’entretien de ces richesses, et la moindre négligence était punie des peines les plus cruelles.

Les révoltes et les incursions des barbares, la dissolution de l’empire ro-

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main et les longues perturbations qui s’ensuivirent firent disparaître de toute l’Europe occidentale palais et jardins. Les uns furent saccagés et détruits; les autres, abandonnés, tombèrent en ruines. Les herbes sauvages envahirent les vastes terrains naguère parés des plus brillantes fleurs. La barbarie succédait à la corruption. Les arts même et la science qui avaient produit tant de merveilles tombèrent dans l’oubli. L’Italie et la Grèce en conservèrent seules quelques vestiges. Le feu sacré ne s’éteignit pas entièrement dans ses foyers primitifs, mais il devait y couver sourdement pendant plusieurs siècles avant de rallumer le flambeau de la civilisation.

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