‹ Histoire des jardins anciens et modernesChapitre 16 sur 100 · LES JARDINS DE LA DECADENCE · texte numérisé non relu

LES JARDINS DE LA DECADENCE

Homère , dans sa candeur épique , nous a laissé le tableau évidemment lidèle des jardins de la Grèce aux temps héroïques. Il a décrit avec une naïve admiration celui d’Alcinoüs, roi des Phéaciens : jardin spacieux, qui touchait au palais et qu’entourait une haie vive. « Il embrassait quatre arpents. Là toutes les espèces d’arbres portaient jusqu’au ciel leurs rameaux fleurissants; on y voyait la poire, l’orange, la pomme charme de l’œil et de l'odorat, la douce figue et l’olive toujours verte. Ces arbres, en hiver ainsi qu'en été , étaient éternellement chargés de fruits ; tandis que les uns sortaient des boutons, les autres mûrissaient à la constante haleine du zéphyr : la jeune olive, bientôt à son automne, laissait voir l’olive naissante qui la suivait; la figue était poussée par une autre figue, la poire par la poire, la grenade par la grenade, et à peine l’orange avait disparu qu’une autre s’offrait à être cueillie. Enracinés dans la terre, de longs plants de vignes portaient des raisins en toute saison. Sans cesse les uns, dans un lieu découvert, séchaient aux feux du soleil, tandis que les autres étaient coupés par les vendangeurs ou foulés au pressoir. Les fleurs, dans ces vignobles, étaient confondues avec les grappes. Le jardin était terminé par un terrain où régnaient l’ordre et la culture , où durant toute l'année fleurissaient les plantes les plus variées. On voyait jaillir deux fontaines : l’une, dispersant ses ondes, arrosait tout le jardin; l'autre coulait en des canaux jusque sous le seuil de la cour, et se versait devant le palais dans un large bassin à l'usage des citoyens. Ainsi les immortels embellirent de leurs dons la demeure d’Alcinoüs! ».

Cette demeure, que le traducteur Bitaubé croit devoir nommer un palais, appelez-la, comme Homère lui-même, une maison; faites d'ailleurs la part du langage poétique, et la description qui précède pourra s’appliquer parfaitement au jardin d'un maire de village du midi de la France. O sancla

simplicitas! Le jardin du vénérable Laërte. que ce vieillard cultivait de ses mains, était encore plus rustique. On n’y voyait guère que des légumes et des arbres fruitiers.

Plus tard, lorsque les Grecs se donnèrent cette belle civilisation qui ne fut égalée par aucun des peuples de l’antiquité, et que les modernes n’ont dépassée que grâce à la supériorité de leurs connaissances scientifiques, ils ne laissèrent pas d’emprunter eux -mêmes à la Perse, leur irréconciliable ennemie, les éléments de leurs arts, et notamment de leur architecture. Ils adoptèrent aussi les méthodes en usage chez les Perses pour la composition, l’aménagement et la culture des jardins, autant du moins que le permettait la différence des climats. Nous avons vu plus haut quelle admiration les jardins de Cvrus inspirèrent à Xénophon et à Lvsandre. Il ne faut donc pas s’étonner que les Grecs aient cherché à imiter ce qui leur semblait si merveilleux. En appliquant leur génie fécond et délicat à ce genre de travaux, ils ne pouvaient égaler la magnificence et le luxe des jardins persans, mais ils devaient se montrer supérieurs à leurs rivaux sous le rapport de l’élégance. Il ne paraît pas, du reste, qu’ils se soient appliqués à l’art des jardins avec le même goût qu’ils apportèrent dans la pratique de l’architecture; et tandis qu’ils élevèrent plusieurs monuments célèbres, leurs historiens ne citent aucun jardin particulièrement digne de mémoire. Bacon, qui a noté ce fait dans son Essai sur les jardins , l’explique en disant que dans les âges de civilisation et d’élégance, les hommes arrivent à construire de splendides édifices avant de réussir à faire de beaux jardins, comme si cette dernière oeuvre exprimait un degré supérieur de perfection 1 .

Cette remarque, contestable comme thèse générale, l’est plus encore, à ce qu’il me paraît, lorsqu’il s’agit des Grecs, c’est-à-dire des premiers et des plus grands artistes qu’il y eut jamais. Les Anglais, au surplus, sont des juges peu compétents en pareille matière : ils sont fort loin d’exceller dans les beaux-arts, et singulièrement en architecture; cependant ils ont des jardins admirables : admirables sous le rapport des procédés de culture et des résultats obtenus, mais qui souvent laissent à désirer si l’on considère leur composition et leur ornementation ; ce qui prouve bien qu’un peuple civilisé peut se montrer très supérieur dans un art scientifique comme l’horticulture, tout en demeurant inférieur dans les arts proprement dits.

Pour en revenir aux Grecs, le médiocre développement que prit chez eux 1 art des jardins s explique par des causes tout autres que celles qu’indique Bacon. Il faut 1 attribuer principalement à l’exiguïté du territoire et des ressources matérielles dont disposaient les cités grecques, et plus encore peutêtre à leurs mœurs et à leur état politique et social. En effet, la plupart des petits États a\ aient une constitution essentiellement démocratique ; point de rois, peu de personnages possédant de grandes richesses; partant point de ces palais qu’accompagnent de magnifiques jardins. Mais c’est peut-être

1 « When âges grow to elegancy and civility, men corne to build slately sooner than to garden finely, as if gardening were the greater perfection. »

JARDIN D ALCINOL S

dans la Grèce ancienne qu’il faut chercher le premier exemple de jardins publics créés par les soins des magistrats pour l’agrément des citoyens. Tels furent ceux de l’Académie et du Lycée, à Athènes. Le premier était primitivement un terrain assez vaste, mais inculte et marécageux, appartenant à un certain Académos, qui par testament en fit don à la république, sous la condition qu’on y établirait un gymnase où les jeunes gens pourraient se livrer aux exercices du corps. Le gymnase fut construit, et reçut le nom cV Académie. De plus, Simon, fils de Miltiade, étant archonte (vers l’an 460 avant J.-C.), fit dessécher au moyen d’un aqueduc le terrain environnant, y planta des allées de platanes et le transforma en un charmant jardin qui devint la promenade favorite des Athéniens. Le divin Plalon y allait converser avec ses disciples, et ceux-ci continuèrent de s y réunir après sa mort. De là le nom d’ Académie donné à cette école célèbre. Plus tard, tandis que les platoniciens tenaient leurs assemblées dans la partie nord du jardin, Épicure prenait possession de la partie méridionale.

Le Lycée était un autre jardin public, situé aux portes d Athènes et renfermant aussi des portiques et des gymnases. Une troisième école philosophique , non moins célèbre que les précédentes , y prit naissance , et fut appelée École du Lycée ou École péripatéticienne 1 , parce que les leçons se faisaient en plein air, tandis que le maître se promenait avec ses disciples; et ce maître, disciple lui -même de Platon, c’était Aristote. Les jardins de l’Académie étaient d’ailleurs les lieux de rendez-vous des citoyens les plus distingués par leur position, par leur mérite, par leur fortune : hommes d’État, guerriers, financiers, poètes, rhéteurs, artistes, y venaient assister aux exercices de la jeunesse et s’entretenir des affaires de l’intérieur, des événements du dehors , discuter la valeur des systèmes philosophiques et des oeuvres littéraires, réciter des vers, échanger leurs pensées. Des habitudes analogues régnaient dans les autres cités. Seuls les farouches Spartiates, soumis à la barbare discipline que Lycurgue leur avait imposée, demeuraient insensibles aux séductions de l’art ainsi qu’aux charmes de la nature.

Ainsi, dans cette glorieuse contrée, les jardins étaient les temples de la Sagesse; l’éloquence et la poésie allaient chercher leurs inspirations parmi les fleurs , et c’était en méditant sous les grands arbres que de sublimes rêveurs cherchaient la solution des grands problèmes de l’univers.

Les premiers jardins de Rome furent aussi des temples, de vrais sanctuaires consacrés par la religion. C’étaient de petits bois (luci) arrosés par des eaux vives, et dans lesquels s’élevaient les statues grossièrement sculptées et les autels rustiques des divinités. C’est dans un de ces bois, un bois de lauriers situé près d’Aricie, selon la tradition, que le bon Numa venait passer de longues heures sous l'abri d une grotte où la nymphe Égérie lui dictait des lois pour le peuple romain.

Sacra Numæ ritusque colendos

Mitis Aricino dictabat nympha sub antro.

1 Du grec îiîp£"a-o;, promenade.

Les successeurs de ce pieux monarque eurent un palais avec des jardins cultivés avec un certain art. On sait quelle sinistre leçon de politique Tarquin le Superbe donna un jour à son fils Sextus, qui lui faisait demander des instructions sur la conduite à tenir à l’égard des Gabiens insoumis. Le tyran emmena le messager dans son jardin, et là, se promenant sans proférer une parole, il se mit à abattre comme par distraction, avec une baguette quil tenait à la main, les plus hautes têtes des pavots. Le messager, n’obtenant point de réponse à ses questions , finit par prendre congé ; il revint à Gabies, et raconta à Sextus sa bizarre entrevue avec Tarquin. Sextus comprit. Il fit périr les principaux citoyens de Gabies, et la ville, frappée de terreur et privée de ses chefs, ne tarda pas à se soumettre. Ce fait prouve qu au temps des rois le pavot occupait une place importante dans l’horticulture romaine. Quelques commentateurs en ont voulu conclure que l’opium et ses propriétés médicamenteuses ou toxiques étaient alors connues en Italie; mais cette opinion est au moins hasardée. Quoi qu’il en soit, le jardin de Tarquin n’offrait probablement pas une très grande variété de fleurs. Il en fut autrement de ceux que possédèrent plus tard les grands personnages de la république, lorsque, pour me servir des expressions de Jean- Jacques, « les maîtres des nations se furent rendus les esclaves des hommes frivoles qu’ils avaient vaincus, lorsque le luxe eut pris possession de la ville au seff, ç-Jlines, lorsqu’aux citoyens austères qui revenaient labourer leur champ et hocher leur potager après avoir sauvé la patrie succédèrent des patriciens orgueilleux, des parvenus insolents et jusqu’à des affranchis pour qui la conquête du monde n’était qu’un moyen de multiplier leurs jouissances et d’alimenter leurs prodigalités. »

Yarron, Columelle, les deux Pline ont laissé de minutieux détails sur la composition des jardins attenants aux somptueuses villas des riches citoyens de Rome, aux derniers temps de la république et sous les premiers Césars; et il est à remarquer que le style et l’ornementation qui les distinguaient se sont conservés à peu près intacts en Italie à travers les vicissitudes sans nombre de cette contrée; de sorte qu’on en retrouve encore les traits caractéristiques dans les jardins les plus célèbres de la Péninsule. Avec des matériaux aussi nombreux et aussi authentiques, nous pouvons retourner de vingt siècles en arrière, restituer au complet un jardin romain, le parcourir en tous sens, en suivre le dessin, en visiter les diverses parties et reconnaître la plupart des plantes qu’on y cultivait.

Ce n’est pas à Rome même que nous devons chercher ce jardin; les temples, les curies, les cirques, les théâtres, les basiliques, les portiques, les palais, les îles ( insulæ ), c’est-à-dire les groupes de maisons occupées par de nombreux locataires, n’v laissaient pas pour des jardins de quelque étendue plus de place que l’on n’en trouve dans nos grandes villes modernes. On se demande même, lorsqu'on examine un plan de Rome, sous Auguste par exemple, et que l’on y voit la multitude étonnante des édifices publics consacrés soit au culte, soit aux jeux, soit au service de l’État, comment

LES JARDINS DANS L’ANTIQUITÉ gi

les habitants pouvaient encore trouver où se loger. Autour de la ville, dans les faubourgs, les grands jardins publics et privés étaient assez nombreux. En outre, une foule de villas élégantes s'élevaient soit aux environs de Rome dans le Latium, soit dans la Campanie, dans l'Ombrie et jusque dans le Brutium. Les localités les plus en faveur dans ce que nous appellerions aujourd'hui le grand monde, étaient Tibur, Antium, Tusculum, Vèies, Falères, Terracine, Gaète, Naples, Baïes, Pæstum. Le lecteur peut choisir à son gré le lieu du jardin que nous allons visiter, selon qu'il préfère la perspective de Rome, ou celle de la mer, ou celle des Apennins, ou celle des campagnes. Mais il importe de nous placer à une époque où l'art des jardins avait atteint à peu près son apogée, tant sous le rapport des richesses végétales et de leur culture qu'en ce qui concerne le luxe de l'ornementation. Nous choisirons donc celle où, après avoir longtemps ensanglanté Rome et ses provinces, après avoir renouvelé les horreurs des proscriptions de Marius et de Sylla, Octave- Auguste, maître suprême de l’État, ferma le temple de Janus et sut faire accepter aux Romains la servitude en leur donnant le repos.

Notre jardin appartient à quelque personnage important, plébéien ou patricien, — la différence n’ést plus désormais que dans la fortune, et la fortune ne s’acquiert et ne se conserve qu'avec la faveur du prince. — Ce jardin embrasse un espace de soixante-dix à quatre-vingts jugères (quinze à vingt hectares), et s’étend en partie sur la plaine, en partie sur le versant d’une colline. Des aqueducs construits à grands frais y amènent l'eau de deux ou trois sources qui s'échappent des montagnes les plus voisines. 11 est clos de murs et de haies qui enserrent aussi la villa et ses dépendances. Devant la porte principale se trouve une area ou petite place plantée de platanes et décorée d’une fontaine et des statues des divinités protectrices des jardins, c’est-à-dire de Pan et de Priape. Cette porte, encadrée de pilastres et surmontée d'un entablement sur lequel on a placé des figures d'animaux fabuleux en bronze, est également en bronze. A notre approche, de formidables aboiements se font entendre. C'est la voix du grand chien d'Épire, qui, avant même que nous ayons frappé, avertit de notre arrivée le janitor ou portier du lieu. Dès notre entrée, ces mots, cave canem, inscrits au-dessus de la niche du molosse, nous avertissent de passer à distance respectueuse de ses robustes mâchoires. Nous avons devant nous plusieurs avenues ombragées de grands arbres, assez larges pour qu’on puisse s'y promener en char ou en litière, et qui conduisent à des parterres coupés d'allées dessinées avec art et bordées de buis. Au milieu se trouve un bassin d’où l'eau s’échappe par de nombreux canaux pour être distribuée par tout le jardin. Ce parterre est garni des fleurs les plus variées, dont les groupes sont séparés les uns des autres par des bandes de sable de diverses couleurs, de manière à offrir l'aspect d’un immense et riche tapis d’Orient. Là croissent plusieurs espèces de roses, notamment celles de Préneste et de Campanie, les plus recherchées des Romains: parmi les autres fleurs nous remarquons

le lis, le narcisse, la jacinthe, l’amarante, le bluet, l’hespende, le cyclamen, le genêt, le rhododendron. De chaque côté du parterre s etenden es théâtres de gazon émaillés de violettes et d’autres petites fleurs qui c arment l’œil par leur élégance ou l’odorat par leur parfum. Suivant que nous les franchirons à droite, ou à gauche, ou en avant, nous rencontrerons es objets tout différents. Du côté de la plaine, nous arriverons a 1 hippodrome. Cet espace, où se font les courses de chars et de chevaux, est entoure de platanes aux troncs et aux branches desquels s’enlacent le lierre et la vigne sauvage. L’hippodrome renferme des allées séparées par des massifs e lauriers au feuillage toujours vert, dont l’épaisseur recèle des rosiers. De l’autre côté, sur le versant de la colline, nous nous égarons par des sentiers sinueux dans un bois dont la fraîcheur est entretenue par une foule de petits ruisseaux qui s’échappent des rochers comme autant de sources naturelles, et descendent rapidement vers le parterre. Au détour d’une allée, nous nous trouvons dans une clairière qui couronne l’éminence et au milieu de laquelle s’élève un élégant pavillon dont le péristyle est orné de statues. Le lierre, la vigne et d’autres plantes grimpantes s’attachent aux colonnettes et montent jusqu’au toit. Le pavé est une mosaïque représentant des sujets empruntés à la mythologie. L’intérieur est en bois de cèdre poli et enrichi d’incrustations de nacre. Les sièges et la table sont en ivoire et en bois précieux artistement sculptés. Le pavillon est un lieu de repos où nous pou vons nous arrêter quelques instants, pour reprendre ensuite notre marche et descendre le revers de la colline. Il ne tient qu’à nous de nous reposer de nouveau dans l’une des grottes tapissées de verdure qu’on a construites avec des blocs frustes de granit , de grès et de pierre ponce ; partout le murmure des ruisseaux nous accompagne, et leurs eaux viennent se réunir au fond de la vallée, dans un autre bassin de marbre d’où elles rejaillissent en gerbe étincelante. Au bord de cette pièce d’eau est un édifice plus vaste et non moins somptueux que le précédent. Entrons-y : une collation nous y attend, ou plutôt elle nous attend sur le bassin même, où flottent des figures de navires et d'oiseaux aquatiques, que nous avons pu prendre pour des jouets d’enfants. Ce sont des corbeilles contenant des fruits, des gâteaux, du miel, que de jeunes esclaves vont nous offrir sur des plats d’argent ciselé, tandis que d’autres nous verseront dans des coupes d'or le falerne parfumé avec des aromates et rafraîchi avec de la neige. Mais à peine sommes- nous assis, ou plutôt couchés autour de la table, que nos oreilles sont frappées de sons puissants et mélodieux qui semblent sortir des profondeurs du sol. L’instrument qui les produit est caché dans une chambre voisine. C’est Yhydraulis ou orgue hydraulique, formé de tuyaux d’airain où 1 air est poussé par la pression de l’eau, et d’un clavier sur lequel un esclave grec, habile musicien, promène ses doigts exercés.

J'ai négligé de mentionner les portiques, les vases d’albâtre et de porphyre, les statues de marbre et même d’argent massif, que le maître du lieu a prodigués le long des avenues, aux angles des parterres et sous les

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