LES JARDINS DE PARIS AU MOYEN AGE
N’oublions pas que nous sommes au temps « où la reine Berthe filait d, et qu’en ce temps tous les jardins sont dessinés d’après le même modèle et garnis à peu près des mêmes plantes, soit qu’ils dépendent de châteaux royaux ou seigneuriaux, soit qu’ils appartiennent à des communautés religieuses ou à de simples bourgeois. Leur simplicité toute rustique rappelle singulièrement les jardins primitifs de l’antiquité. Les jardins d’Alcinoüs et du bonhomme Laërte n’auraient rien à envier à ceux du roi Childebert, qui ont eu l’honneur insigne d’être célébrés en vers latins par Fortunat, évêque de Poitiers, dans le poème intitulé : De Horlo Ultrogothæ reginæ ; ce qui signifie : « Du Jardin de la reine Ultrogothe. »
Ultrogothe (un bien vilain nom pour une si grande princesse!) était la femme de Childebert, premier roi de Paris, qui régnait, si je ne me trompe, à la fin du sixième siècle. Tous deux habitaient, dans leur capitale, un palais qu’environnaient de vastes terrains cultivés avec le plus grand soin sous la direction et même par les royales mains des hôtes augustes du palais. Ce palais n’était autre, selon toute probabilité, que celui des Thermes, auquel on donne pour fondateur l’empereur Julien, surnommé l’Apostat. « Childebert et Ultrogothe, dit Sauvai dans ses Antiquités de Paris, avoient un beau jardin, où même il croissoit du grain. Surtout il avoit des roses qui sentoient si bon, que Fortunat les compare aux roses du paradis. De plus il étoit peint de toutes sortes de fleurs; on s’y promenoit à l’ombre sous des berceaux couverts de treilles chargées de verjus. Des pommiers entés de la main de Childebert, qui n’ avoit pas moins de passion pour l’agriculture que Cyrus, étoient encore une des admirations de Fortunat...
<t La plupart des auteurs qui ont écrit de Paris prétendent que ce jardin tenoit au palais où se tient le parlement. Du Peirat, qui n'est point de cet avis, veut qu’il étoit au Pré-aux-Clercs ; mais enfin les plus judicieux assurent
qu’il étoit dans l’Université, près les ruines du palais des Thermes, bâti par les Romains. »
Fortunat ne met point en doute que cet édifice ne fût la demeure de Gh.il— debert et d’Ultrogothe; l’étendue et la beauté des jardins étaient dignes, selon lui, de la splendeur du palais. Du coté du levant et du midi, ils s’avançaient jusqu’aux derniers bâtiments; du côté du nord, ils bordaient la Seine; enfin leur limite occidentale se trouvait sur l’emplacement de l’abbaye de Saint-Germain- des- Prés, et le roi devait les traverser pour se rendre à l’église qui déjà existait en cet endroit.
Hinc iter ejus erat, cum limina sacra petebat.
Quoi qu’il en soit, ces jardins se sont conservés longtemps sous diverses dénominations. Un aqueduc romain y amenait l’eau d’Arcueil. Au temps de Sauvai, c’est-à-dire à la fin du xvn e siècle, on voyait encore, sur la terrasse qui couronnait les murailles épaisses du palais, un petit jardin que l’historien de Paris ne craint pas de comparer à ceux de Babylone. « Il est , dit-il , aussi haut que le comble des maisons du voisinage, et consiste en un parterre garni de roses, de fleurs, de compartiments de buis, et soutenu de voûtes de briques d’une longueur et d’une largeur extraordinaires. »
Paris fut un peu négligé par les Carlovingiens (ou Karolings , pour parler comme Augustin Thierry), qui étaient plus Germains que Français, et ne devint définitivement la capitale de la France que sous les Capétiens. Charlemagne, le héros de la dynastie franke, avait, dit-on, à Jugelheim, sur le Rhin, un merveilleux château dans le style romain, orné de colonnes de marbre et entouré de jardins.
Le restaurateur de l’empire d’Occident s’intéressait fort à l’agriculture et à 1 horticulture, et son célèbre capitulaire de Villis et Curtis est un des documents les plus anciens et les plus explicites qui nous soient restés touchant 1 art du jardinage des premiers siècles de la monarchie féodale. On y trouve 1 énumération de toutes les plantes que le puissant empereur faisait entretenir dans son parc, et dont il recommandait la culture à ses sujets. Ce sont principalement des arbres fruitiers, des herbes comestibles et médicinales, à côté desquelles figurent un certain nombre de plantes ornementales ; mais les unes et les autres sont indigènes, ou depuis longtemps naturalisées en Europe. Cette nomenclature est en latin, et plusieurs des noms qu’elle renferme sont
autant d énigmes que les érudits et les botanistes modernes ont vainement tenté d expliquer U
Retenons à Paris, et, sans nous arrêter davantage aux jardins de Childebert et de Charlemagne, franchissons d’un bond huit ou neuf siècles, durant lesquels 1 horticulture ne s est pas sensiblement modifiée, mais que la capitale du royaume a mis à profit pour s’agrandir et pour s’embellir. Il faut
1 Les personnes curieuses de ce tâtions de MM. Sereau et Harman dique de l’an VIII , tomes IV et V.
genre de recherches pourront lire avec intérêt les doctes disserau sujet du capitulaire de Villis, dans le Magasin encyclopé-