‹ Histoire des jardins anciens et modernesChapitre 20 sur 100 · LE PRÉ-AUX-CLERCS · texte numérisé non relu

LE PRÉ-AUX-CLERCS

dire qu’en ce temps -là les embellissements de Paris ne ressemblaient point à ce qui s’exécute sous nos yeux : les rues étaient étroites, mal pavées, et point du tout éclairées la nuit; les maisons étaient fort disparates, et en général très laides; les monuments, hormis les église», où se déployaient tout le talent des architectes et toute la générosité de» prince» et des fidèles, étaient rares et peu somptueux. La Seine coulait à sa guise entre ses berges naturelles; et si trois ou quatre ponts reliaient ses îles aux deux rives, on ne pouvait, aux endroits les plus larges, traverser le fleuve qu’en bateau. Mais la grande ville, — assez peu grande encore pour se trouver à l’aise dans son étroite enceinte, — se parait de verdure et de fleurs. Elle n’avait aucune des promenades géométriquement alignées , aucun des grands jardins dont elle est justement fière aujourd’hui; mais on y voyait à chaque pas des prés , des clos et des courtilles , et à défaut de beaux édifices en pierres de taille on ne manquait point de tonnelles en feuillage. Qui voudra croire que Paris, il y a cinq cents ans, était un pays vignoble; que là où s’élèvent aujourd’hui des quartiers populeux ou aristocratiques, des maisons à six étages, des hôtels avec écurie et remise, on faisait la vendange, on mettait le raisin en cuve et en presse? Rien n’est plus vrai pourtant : le clos de l’Université, — un des plus grands et des plus riches de tout Paris, — ceux de Saint- Étienne-des-Grès , Mauvoisin, l’Évêque, Bruneau, et les Coulures Saint-Éloi, Sainte-Catherine, Saint - Gervais , Saint- Martin, du Temple, de Montmartre, des Filles-Dieu, etc., étaient autant de vignes qui donnaient du vin très potable.

Les prés, préaux et courtils étaient nombreux aussi. Le pré le plus célèbre était le Pré-aux-Clercs, situé sur la rive gauche de la Seine, vers l’extrémité occidentale de Paris, . en face du Louvre, et qui confinait aux bâtiments et dépendances de l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés.

Le Pré-aux-Clercs appartenait par droit de conquête aux clercs de la Bazoche, aux étudiants, aux désœuvrés, à tout ce qu’on appellerait maintenant la bohème, qui y \enaient jouer à la paume, aux boules et à d’autres jeux, vider leurs querelles et s’enivrer dans les cabarets établis par des industriels intelligents. C’était le gymnase, l’académie, l’arène et la guinguette de cette jeunesse turbulente et batailleuse, dont les relations de voisinage avec les religieux de l’abbaye n’étaient rien moins qu’amicales. Ceux-ci protestaient contre l’usurpation du Pré, dont ils se disaient les légitimes propriétaires, tandis que les bazochiens, bien loin de tenir compte de ces réclamations, tendaient sans cesse à empiéter sur le domaine abbatial. Plusieurs fois on en vint aux mai-nq 1 p «nno- r . .

ms, le sang coula, 1 université, le parlement,

le roi lui-même intervinrent. ,

i et ce tut, chose étrange, pour donner gain de

cause aux clercs et a leurs adhfWnt« cm, lcs î™ a • x ; , . „ . T , r

. erent». bou» les derniers Valois, sous Henri IV

et jusque sous Lotus XIII. 1* Pré-aux-Clercs u ^ ^ , a

blesse depee. par les muguet s et les raffinés, qui j trouvaient deux choses précisés : un cabaret en r^om pour y fêter Bacohus ,, A et un

champ dos pour se couper In gorge. Le Pré-aux-Clercs fut envahi peu à

peu par des construclions, sous lesquelles il finit par disparaître entièrement.

Les e-ens paisibles qui voulaient se distraire de leurs occupations, s’asseoir au frais sous les arbres et vider une bouteille en famille ou e\ ec leurs amis à l’ombre d'une tonnelle, n’avaient pas besoin de sortir de la ville. Ils n’avaient que le choix de courtilles : « jardins champeties, dit fea\i\al, ou les bourgeois aussi bien que les templiers et les religieux alloient se promener et prendre l’air. » — « Et tout de même, ajoute cet auteur, du vin de la Courtille, raillerie ou proverbe du temps passé, nous apprenons qu’en plantant des vignes dans les courtilles on songeoit plus à contenter la vue que le goût. » Les courtilles les plus en vogue au xm e siècle étaient celles du Temple et de Saint- Martin, la courtille Barbette et la courtille au Bourcelais. « 11 ne s’en falloit guère que le Temple, la courtille Barbette et la courtille du Temple ne se touchassent; car en 1248 Marie, veuve de Rolland de Saint-Cloud, vendit dix-neuf sols parisis de cens, que lui devoit un arpent de pré assis entre cette courtille et le Temple. L’année d après, à la prière des templiers, et moyennant quarante livres parisis, les chanoines de Sainte- Opportune amortirent deux arpents et demi de marais qu il y avoit entre cette courtille et celle du Temple. Comme le bout du faubourg du Temple s'appelle encore la Courtille, il se pourroit faire que ce seroit la courtille du Temple véritablement; mais si cela est, les choses ont bien changé depuis; car il est certain qu" autrefois c’étoit un lieu plein de jardins et de courtilles, et habité par des courtilliers ou jardiniers. » N’oublions pas que Sauvai écrivait à la fin du xvu° siècle. Malgré les changements dont il parle, les souvenirs de la courtille du Temple se sont perpétués jusqu’à nous, grâce à une guinguette qui était naguère encore le théâtre des orgies du mardi-gras. C’est de là qu’on voyait sortir, à l'aube du mercredi des cendres, et rentrer dans Paris une foule bigarrée, avinée, hurlante, et une autre foule, celle des badauds, se levant avant le jour ou ne se couchant pas pour assister à ce spectacle traditionnel, plus hideux que burlesque, qu’on nommait la descente de la Courtille.

En ce qui concerne le dessin et l’arrangement des jardins de Paris aux xm e , xiv® et xv e siècles, Sauvai nous apprend que « chaque jardin étoit environné de haies couvertes de treilles enlacées et couchées en manière de lozange, qui sont les tonnelles; et ces tonnelles tenoient par les deux bouts à des pavillons faits de même qu'elles: et non seulement à chaque coin des jardins et des préaux il y avoit des pavillons, mais encore au milieu, et même d’autres tonnelles qui les traversoient et les divisoient en compartiments. »

Souvent le pavillon du milieu était remplacé par un bassin de pierre ou de marbre, avec une fontaine « qui jetoit de l'eau par la gueule d’un lion ou de quelque autre bête farouche. » Enfin on se donnait parfois la fantaisie d établir un labyrinthe, tel, par exemple, que la Maison de Dedalus des jardins de l'hôtel Saint-Paul, situé « en la haut rue Saint- Antoine s.

C’est ici le lieu de parler de cet hôtel et de ces jardins, qui furent en leur temps la merveille de Paris, au point que Charles V, qui les fît faire, compromit un instant aux yeux de ses sujets, par une prodigalité si inouïe, la réputation de prud’homie à laquelle il dut son surnom de Sage. Je passe sur les magnificences du palais, dont Charles V voulut faire un lieu de délices, et qu’il appelait ÏHostel solennel des grands esbattemenls.

Les dépendances et les jardins couvraient plus de vingt arpents (environ dix hectares) , surface considérable pour l’époque dans une ville fermée de remparts. Parmi les dépendances, la plus curieuse, celle qui accusait un luxe vraiment royal, c’était la ménagerie, où l’on gardait non seulement des animaux domestiques, mais des bêtes sauvages, des lions, et des oiseaux exotiques, entre autres un papegaut (perroquet), rara av?s! Il y avait une grande cage, une volière, tout exprès pour le papegaut du roi. Le dessin des jardins et la perfection de leur culture, confiée à Philippart Persant, qui recevait un salaire annuel de soixante écus, faisaient l’admiration des contemporains. Sauvai en énumère toutes les richesses, en s’étonnant « de se voir obligé de rapporter des histoires d’une simplicité si rude. » — « Car il est presque incroyable, s’écrie-t-il , que dans un même royaume on ait pu dire que si peu de chose ait lait l’enrichissement et la magnificence des palais de nos rois, et que maintenant cela ne se trouve pas même dans les jardins bourgeois et dans les chaumières. »

Les ornements de ces jardins consistaient, comme on l’a vu plus haut, en treilles, en pavillons, alternativement carrés et circulaires, reliés par des tonnelles et garnis de sièges de gazon « rehaussés sur des marchepieds de même. Les treilles qui les environnoient finissoient en créneaux ou fleurs de lis; les créneaux aboutissoient en tabernacle, à peu près comme un clocher couronné d’une grosse pomme, et d’où sortoit une girouette peinte aux armes de France. » Une des treilles de Saint- Paul était célèbre, et a laissé son nom à la rue Beautreillis , de même que la rue de la Cerisaye rappelle la plantation de cerisiers faite par Charles V. Ce prince avait d’ailleurs fait semer tous ses jardins de « semences de violiers, de courges, de choux, de romarin, de marjolaine, de sauge, de girofliers (giroflées), de fraisiers, de lavande, même de pourpier, de laitue et de poirée, et autres herbes et légumes ». Charles VI, le Fou, renchérit, on devait s’y attendre, sur le luxe dont Charles V, le Sage, lui avait donné l’exemple. 11 fit planter, dans* le jardin du Champ-au-Plâtre « trois cents gerbes de rosiers blancs et rouges, trois quarterons de bourdelais, trois cent soixante-quinze gouais de morêts, trois cents oignons de lis, trois cents de flambes, cent quinze entes de poiiiers, cent pommiers communs, douze pommiers de paradis, un millier de cerisiers, cent cinquante pommiers, et huit lauriers verts, achetés sur le Pont-au-Chansre ».

On conçoit que la splendeur de tels jardins devait éclipser celle de tous les autres. L hôtel Saint-Paul était le Versailles de Charles V, de Charles VI et de Charles VIL Louis XI préférait la Bastille, Vincenneset Plessis-lez-Tours,

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