CHANTILLY
Le domaine de Chantilly n’a pas été épargné par la révolution. Le grand château fut détruit. Le château d’Enghien, construit en quatre mois par Louis- Henri de Bourbon, fut transformé en caserne, et les chevaux des soldats de la république mangèrent leur picotin dans les râteliers somptueux des coursiers du prince. Des manufactures de porcelaine et des filatures de coton s’établirent dans le grand parc; les livres de la bibliothèque et les curieux échantillons du cabinet d’histoire naturelle enrichirent le muséum de Paris. Au retour de l’exil, le prince de Condé trouva donc Chantilly fort amoindri et délabré. L’empereur Alexandre vint l’y voir par un mauvais temps. Il le reçut dans une galerie où l’eau pénétrait à travers la couverture, de telle façon qu’on dut apporter des parapluies. Le dernier prince de Condé, fils du précédent, légua Chantilly à M. le duc d’Aumale, troisième fils du roi Louis-Philippe.
Lorsque Henri III et Henri de Navarre vinrent mettre le siège devant Paris et qu’ils établirent leur quartier général à Saint-Cloud, où le premier devait périr sous le couteau de Jacques Clément, il n’y avait en cet endroit ni parc ni château. Le roi de France avait « pris logis en la maison de Gondi », et le roi de Navarre dans celle d’un nommé du Tillet. Louis XIV acheta, en 1658, l’hôtel de Gondi pour son frère le duc d’Orléans, et depuis lors jusqu’en l’année 1701, où mourut ce prince, Saint-Cloud, devenu presque un château royal, ne cessa de s’agrandir et de s’embellir. On y ajouta d’abord la maison du Tillet, qui se trouvait à l’endroit où est aujourd’hui la grande cascade, puis une autre maison, achetée au duc de Charost en 1683. c Le parc, dit M. Édouard Fournier, s’agrandit de même par les dons du roi et par l’acquisition du fief de l’arpent franc. En 1736, il n’avait pas moins de onze cent cinquante-six arpents. Dès 1660, les embellissements étaient commencés. Lepautre et Girard avaient été chargés de l’architecture; le Nôtre avait dessiné les jardins, et Mansard construit les cascades. » Ces cascades, justement considérées comme un chef-d’œuvre du genre, forment deux ouvrages distincts. La cascade supérieure fut construite sur les dessins de Lepautre. La cascade inférieure, appelée aussi nouvelle cascade, est seule de J. Hardouin Mansard. La première a trente-cinq mètres de largeur et autant de pente, jusqu à l’allée du Tillet, qui y forme un large repos et la sépare de la seconde cascade. Des statues allégoriques, un Hercule et des Faunes décorent la balustrade qui règne au sommet sur toute la façade, et forme comme un immense balcon d’où l’on jouit d’une admirable vue. L’eau s échappe d une urne, sur laquelle s’appuient les figures de la Seine et de la Loire, en une vingtaine de jets de près de deux mètres de haut, et jaillit d autre part en plusieurs bouillons, puis descend sur des gradins reliés par une construction ornée de coupes et de tables de rocaille. C’est la chute du milieu qui est la plus large. Deux autres chutes, de moindre dimension, p ar ' tent des deux extrémités de la balustrade , que surmontent aussi des coupe» des jaspe. Chacune de ces coupes donne naissance à un bouillon de deux mètres de haut. Les deux rampes latérales sont couronnées de fo n "
laines d’où sort l’eau qui descend sur les gradins compris entre les doubles rangées de coupes.
La nouvelle cascade reçoit les eaux de la première, pour les déverser dans un canal long de quatre-vingts mètres. Elle est en forme de fer à cheval ou de demi-lune, large de trente et un mètres et composée de deux bassins superposés. L’eau tombe du bassin supérieur dans le bassin inférieur par trois vasques étagées. La maçonnerie est décorée de pilastres et de piédestaux supportant des vases, des bassins et des figures de dauphins. « La distribution de ces eaux, dit le Cicerone de Versailles h est si bien entendue, que, par l’arrangement et la disposition des chutes, des jets, des nappes, des bouillons et des lames, on prendrait cette cascade pour un vaste théâtre de cristal jaillissant ; et la prodigieuse quantité des différentes eaux qui se précipitent de son sommet excite d’abord un murmure si doux, et ensuite un bruit si grand de toutes parts, que la chute du plus rapide torrent n’v est pas comparable. »
L’heureuse disposition du terrain, qui a permis d’établir aisément ces magnifiques cascades, a obligé le Nôtre à se départir ici, comme il avait dû le faire à Meudon , de son goût décidé pour les surfaces planes d’une seule venue, et à diviser les jardins de Saint-Cloud en jardin haut et jardin bas. C’est dans ce dernier que se trouve le grand canal dont nous venons de parler,- et qui baigne presque le pied d’une longue terrasse plantée en allées à perte de vue. On y remarque d’autres bassins et des jets d eau auxquels la hauteur du bief d’amont donne une impulsion prodigieuse. Le grand jet , qui est à droite de la cascade, s’élance à environ vingt-six mètres.
Je ne dis rien des parterres, des portiques en treillage, des cabinets et des salles de verdure, des allées couvertes, des bois et des ifs taillés, qui com posaient d’ailleurs l’ornementation de ces jardins, ni de 1 orangerie, qui est
un des plus beaux ouvrages de Mansard.
Saint-Cloud fut la résidence favorite de la branche cadette des Bourbons. Le régent y reçut le czar Pierre en 1717 , et son petit-fils (père de Philippe Égalité) y donna, en 1752, une fête magnifique, avec joutes sur l’eau, illuminations et feux d’artifice dans le parc, où le peuple fut admis, tandis que la noblesse soupait et dansait dans l’orangerie. A la mort de la marquise de Montesson, quïl avait épousée secrètement, la reine Marie- Antoinette acheta le château de Saint-Cloud pour le prix de six millions. Par ses ordres, les distributions intérieures furent totalement changées : on avait commence a transformer aussi en un jardin anglais une partie du parc deviné pa Nôtre ; mais ces travaux ne purent être achevés.
La première république ne vendit pas Saini-uloud. On laL a le c à l’abandon, mais on entretint le parc et les jardins « pour l'agrément des citoyens ». Personne n’ignore que Saint-Cloud fut le théâtre du coup dLtat de brumaire. Bonaparte, mis en possession des anciennes demeure- ro t
1 Publié en 1810 par J. P, Jacob.
choisit ce palais pour sa résidence d’été; il y fit exécuter, en 1801, des travaux dont la dépense s’éleva à 3,141,000 francs. En 1815, les officiers de l a Sainte- Alliance s’installèrent dans les appartements impériaux, tandis q ue leurs soldats campaient dans les jardins, dont les bassins sevaient d’abreuvoir aux chevaux des Cosaques et des uhlans. Ce fut à Saint-Cloud que se signa la capitulation du 3 juillet 1815. Ce fut là aussi que, vingt-cinq ans plus tard, Charles X signa les fameuses ordonnances qui devaient, dans sa pensée, anéantir le gouvernement représentatif, et qui n’amenèrent que sa propre chute et l’expulsion de sa famille. Ce monarque avait fait planter sur la hauteur de Montretout, pour les promenades et pour l’instruction du duc de Bordeaux, un jardin botanique qui reçut le nom de jardin du Trocadéro.
Sous Louis -Philippe, la grande cascade fut en partie reconstruite, et une nouvelle source amenée pour alimenter le bassin des vingt-quatre jets d’eau. Il serait long et fastidieux d’énumérer les autres changements que les jardins de Saint-Cloud ont subis depuis la fin du siècle dernier, et qui, tout en respectant dans ses dispositions générales l’oeuvre de le Nôtre, de Mansard et de Lepautre, en ont notablement modifié la physionomie. « Ainsi, dit Vatout, on chercherait vainement la grotte de verdure qui ombrageait la grande cascade , une foule de statues qui ornaient les bassins , les goulottes aux murmures desquelles Charlotte de Bavière allait souvent rêver, et quelquefois médire ; le Trianon, remplacé par le pavillon de Breteuil, mais déshérité de ses jardins brodés, de ses tourelles et du grand bassin de Vénus; l’allée des Portiques, le pavillon de la Félicité, élevé par Marie-Antoinette sous des auspices qui l’autorisaient à lui donner ce nom ; le Mail, le Fort, et mille autres détails minutieusement célébrés par les poètes et les auteurs contemporains. » Mais ce qu’on trouve toujours à Saint-Cloud, et qui est justement apprécié des Parisiens, c’est un parc tel qu’il n’en existe point d’autres aux portes mêmes de la capitale : ce sont de magnifiques ombrages et des arbres séculaires , c est le vaste et splendide panorama que le regard embrasse lorsqu on a gravi les pentes pittoresques de la colline , surtout lorsqu’on est parvenu à la terrasse qui en est le point culminant, et où se dressait naguère le joujou architectural vulgairement connu sous le nom de Lanterne de Dio~ gène. « Les gens instruits, dit M. Ad. Joanne, se distinguent du commun en appelant ce petit édifice la Lanterne de Démosthènes ; mais cette seconde dénomination est aussi ridicule que la première. » Le fait est que la lanterne dont il s agit était la reproduction en terre cuite d’un ouvrage de mêmes dimensions, mais en marbre, qui existe encore à Athènes, où on l’a longtemps appelé Lanterne de Démosthènes, parce que, disait-on, l’illustre orateur l’avait fait construire pour y méditer et travailler dans un isolement completaïs il resuite des recherches du voyageur Spon que le modèle du belvédère 6 Samt-Cloud est un monument construit parle chorège Lysicrate pour perpétuer le souvenir d’un de ses triomphes. Quoi qu’il en soit, ce belvédère, execute parles frères Trabuchi, poêliers-fumistes , sous la direction des architectes Molinos et Legrand, figura, en l'an IX, à la première expo-
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