MEUDON
qui n'ait point appartenu à la famille des rois de France. En effet, après la chute de Fouquet, Vaux devint la propriété du maréchal de Villars et prit alors le nom de Vaux-Villars. Le fils du maréchal négligea d’entretenir les bassins, les cascades et les jets d’eau, bouleversa les parterres, et finalement vendit au duc de Praslin cette propriété, qui s’appela alors Vaux- Praslin. Quant aux deux autres, nous avons vu qu’elles passèrent des mains de leurs fondateurs à celles de deux fils de Louis XIV, le dauphin et le duc du Maine, qui s’accommodèrent fort bien de ces demeures, bâties et décorées pour de simples ministres. C’est que Colbert et Seignelay à Sceaux, Letellier et Louvois à Meudon avaient déployé une magnificence que des princes du sang ne purent dépasser dans les châteaux et dans les jardins créés tout exprès pour eux: le grand Condé, par exemple, à Chantilly, et Monsieur, frère du roi, à Saint-Cloud.
Un mariage avait mis, au xiv e siècle, les Montmorency en possession de Chantilly. Ce fut aussi par un mariage que ce domaine passa, au commencement du xvn e siècle, dans la maison de Condé. Ce mariage fut celui de Henri II de Bourbon avec Charlotte de Montmorency, dont le frère fut décapité sous Louis XIII pour avoir conspiré avec Gaston d’Orléans contre le cardinal de Richelieu. De ce mariage naquit Louis de Bourbon, l’Achille de la France, le grand Condé enfin, qui, plus heureux que son oncle maternel, put, après avoir porté les armes contre son roi et même contre son pays, se reposer à l’ombre de ses lauriers, et mourir paisiblement, environné de plus de gloire que n’en obtinrent jamais les plus fidèles sujets et les plus vertueux citoyens. Le connétable de Montmorency avait commencé à embellir Chantilly : par ses soins, les étroites limites du vieux manoir avaient été reculées; des parterres avaient été dessinés devant la façade, et des avenues pratiquées dans la forêt. Henri II de Bourbon n’habita cette résidence que vers la fin de sa vie ; mais la princesse Charlotte s’y plaisait et y passait volontiers la belle saison avec ses enfants. Le grand Condé à son tour, lorsqu il eut remis au fourreau sa terrible épée, choisit Chantilly pour séjour de son c glorieux repos », et ne négligea rien pour le rendre digne d’un héros tel que lui.
Chantilly comprenait deux châteaux, le grand et le petit (ce dernier seul subsiste), un parc immense et des jardins où le Nôtre mit moins de régularité, partant plus de variété que dans la plupart de ses autres compositions. La fertilité du sol, les grands bois où il suffisait de percer des allées pour y créer de délicieuses promenades, et par-dessus tout l’abondance des eaux lendaient, du reste, sa tâche facile. Les châteaux et la terrasse servant de cour d honneur, sur laquelle se dressait la statue monumentale du connétable de Montmorency , étaient enveloppés par deux étangs vastes et profonds, de forme irrégulière. On creusa en outre, à trois cents mètres environ au sud des bâtiments, un canal de trois mille mètres de long sur près de quatre-vingts de large , où vinrent se réunir les eaux de l a Nonnette et de la Thè\e, qui se perdaient auparavant dans des marécages. Ces eaux, pompées
par de puissantes machines, servirent à alimenter un grand nombre de bassins, de jets et de cascades, ainsi qu’à remplir les fossés qui bordaient toute la partie méridionale du parc et des jardins. Ceux-ci étaient à l'ouest et au sud des étangs; le parc, à l’ouest et au nord -ouest et au delà, les forêts de Halatte et de Pontarmé , où les Condé, passionnés pour la chasse, comme il convient à des princes, allaient courir le cerf et tirer le menu gibier. Dans le parc se trouvait le labyrinthe; l’orangerie et la faisanderie étaient dans le grand jardin de l’est, et la ménagerie, isolée de l’autre côté du canal , près du village de Vineuil. La terrasse dont je viens de parler s’allongeait au nord en une pointe resserrée entre les deux étangs, et communiquait par un pont avec une large esplanade bordée à droite et à gauche d’une triple rangée d’arbres. A l’extrémité de cette esplanade se trouvait un rond-point où aboutissaient les principales avenues du parc et de la forêt. Celle de droite, dirigée vers le nord-est, conduisait au lieu appelé les Tables , qui était le rendez-vous de chasse.
Versailles n’était point achevé lorsque Louis XIV vint, en 1671, visiter le grand Condé à Chantilly. Il fut si émerveillé des avantages et des beautés de cette résidence, qu’il demanda au prince de la lui céder, le laissant maître d’en fixer le prix. « Sire, dit Condé, Chantilly est à Votre Majesté pour le prix qu’elle déterminera elle-même; je ne lui demande qu’une seule grâce : c’est de m’en faire le concierge. — Je vous entends, mon cousin, répondit Louis XIV : Chantilly ne sera jamais à moi. » M me de Sévigné, dans une lettre que tout le monde connaît , a décrit les splendeurs des fêtes qui furent offertes par le prince à son royal visiteur. Au dire de Désormeau, son historiographe, il y dépensa deux millions de livres, qui équivaudraient aujourd’hui au triple de cette somme.
« Jamais il ne s’est fait tant de dépenses, dit M me de Sévigné...; rien ne coûte; on reçoit toutes les belles exagérations sans regarder à l’argent. Il faut nourrir la France et la loger; tout est meublé. De petits endroits qui ne servaient qu’à mettre des arrosoirs deviennent des chambres de courtisans. Il y aura pour mille écus de jonquilles : jugez à proportion! » M me de Sévigné raconte aussi, — elle n’y pouvait manquer, — le tragique épisode qui vint jeter une ombre sanglante sur cette fête, je veux dire le ridicule suicide de Vatel, qui, comme on sait, se tua parce que la marée était en retard. Ce malheureux n’avait dormi de douze nuits pour organiser à 1 avance le service de bouche, dont il avait la direction. Malgré cela, le rôti manqua sur deux tables au premier souper du roi. — Horreur! — c Je n y survivrai pas, dit Vatel à Gourville : aidez-moi à donner des ordres, la tête me touvne! t> La tête devait lui tourner, en effet, après deux cent quatre-vingt-huit heures sans sommeil! Le prince, informé de son désespoir, va lui-même le consoler, l’assurer que le service était magnifique. « Monseigneur, répond \ atel avec accablement, votre bonté m’achève : je sais que le rôti a manqué à deux tables. i> En vain le prince lui veut persuader que c est là une bagatelle, dont personne ne s’est aperçu: il n’en démord point. Le lendemain, dès quatre
heures du matin, il est debout, s’en va réveiller les valets et s’informe si l a marée est venue. Un petit pourvoyeur en avait apporté deux charges seulement. Yatel attend plein d’angoisses. « Point de marée, dit-il encore à Gourville : cette fois je ne surviverai pas à un tel affront! » Gourville naturellement lui rit au nez; mais Vatel parlait tout de bon. Il monte à sa chambre, tire son épée, en appuie la poignée contre la porte et se jette sur la pointe., comme Ajax! Bientôt la marée arrive de tous côtés. On cherche Vatel pour la distribuer; on le trouve chez lui, baigné dans son sang. Il était mort. « On court à M. le Prince, qui fut au désespoir, » dit M n,e de Sévigné. Le désespoir dura peu, et les nobles hôtes de Chantilly ne se laissèrent pas longtemps attrister par le trépas de ce trop sensible "V atel , qui s était cru déshonoré, faute d’avoir assez de poissons à leur offrir. Les poissons étaient arrivés : l’essentiel était de bien dîner. « Gourville tâcha de réparer la perte de Vatel : elle fut réparée; on dîna très bien, on fit la collation, on soupa, on se promena, on fut à la chasse; tout était parfumé de jonquilles, tout était enchanté... » et Vatel oublié. On avait tiré dans le parc, la nuit précédente, un feu d’artifice qui coûta 16,000 francs, et qui ne réussit pas.
Le grand Condé mourut en 1686. Son fils, Henri-Jules de Bourbon, et son arrière-petit-fils, Louis-Henri, embellirent encore Chantilly. Le premier fît faire dans le grand parc un nouveau jardin qu’il nomma le parc de Sylvie, en souvenir du poète Théophile de Viau, qui, poursuivi et condamné au bûcher comme sacrilège pour un livre dont il n’était pas fauteur, avait trouvé un asile chez le dernier duc de Montmorency et composé pour la duchesse dix odes pleines de bons sentiments et de vers détestables, sous le titre de la Maison de Sylvie. <t Chantilly était les délices du prince Henri- Jules de Condé. Il s’y promenait, dit Saint-Simon, suivi de plusieurs secrétaires qui écrivaient à mesure ce qui lui passait par l’esprit pour raccommoder et embellir. Il y dépensa des sommes prodigieuses, mais qui ont été des bagatelles en comparaison des trésors que son petit-fils y a enterrés et des merveilles qu’il y a faites, s Parmi ces merveilles on cite les immenses et somptueuses écuries, pouvant loger deux cent quarante chevaux, et entourant une rotonde où le prince s’avisa un jour de donner un festin au « comte du Nord, » plus tard Paul I er . Le futur empereur de Russie se croyait dans une magnifique salle à manger, et il en admirait fort la décoration, lorsqu à la fin du repas, sur un signal de l’amphitryon, les draperies furent enlevées , et l’on vit dans leurs stalles les chevaux harnachés, tenus par les piqueuis et tout prêts pour la chasse aux flambeaux, qui commença aussitôt. Le Moscovite prit la chose en bonne part; il ne se fâcha pas de ce que le prince de Condé lavait fait souper avec ses chevaux, et quelques années après, lorsque Louis-Henri de Bourbon, fuyant la révolution , alla chercher un asile en Russie, l’empereur Paul lui rendit largement l’hospitalité que le comte du Nord avait reçue à Chantilly. Ce fut le même prince de Condé qui ajouta au jardin français dessiné par le Nôtre un beau jardin anglais, avec une île d’ Amour, UI1 temple de Vénus, un hameau et d’autres ornements dans le goût de l’époque.